Amérique latine – USA : vive les coups d’Etat!

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Créé sur Par Baptiste Detombe

Pour un bref aperçu de la politique étrangère américaine :

Tentez, à tête reposée.

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D’après vous, quel type de régime a-t-il été le plus soutenu (militairement, politiquement, financièrement) par les Etats-Unis, pères de la démocratie moderne, au cours de leur histoire ?

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Le 11 novembre dernier, le « journaliste » en chef du service international de LCI, Vincent Hervouët, titrait lors de son éditorial « Parti Pris », à propos de la crise traversée par la Bolivie : « Vive les coups d’Etat », défendant le putsch réalisé par l’armée de ce petit pays d’Amérique du Sud (1). En effet, le 10 novembre dernier, alors qu’il venait d’être réélu dès le premier tour de l’élection présidentielle, le chef d’Etat de la Bolivie Evo Morales, appartenant au parti de gauche MAS (Mouvement vers le Socialisme), annonçait sa démission, sous la pression d’une partie de la population, de l’opposition, de la police, de l’armée donc mais aussi de l’OEA (Organisation des Etats d’Amérique) qui l’accusaient d’importante fraude électorale (2). Bien qu’une action directe des Etats-Unis n’ait pas été démontrée, leur influence dans ces événements a néanmoins été d’une importance de premier ordre, et il est criant que ceux-ci sortent grands vainqueurs de la démission de Morales. L’occasion pour Gavroche de revenir sur presque deux siècles d’impérialisme états-unien en Amérique latine, afin de rappeler à M. Hervouët tous les maux et souffrances causés par la violence de l’action des Etats-Unis sur ce continent, notamment au travers des coups d’Etat qu’il semble tant chérir.

En général, d’un point de vue historique, l’appétit des Etats-Unis pour les pays latino-américains est analysé par le prisme de la doctrine Monroe de décembre 1823, qui fait des Etats-Unis le protecteur du continent américain face au colonialisme européen (3) suite aux indépendances successives des Etats d’Amérique centrale et du Sud (4). Cependant, on ne retrouve pas encore cette volonté impérialiste des Etats-uniens dans la doctrine Monroe, qui a plutôt au contraire une visée isolationniste : les européens n’interviennent plus dans les affaires américaines et réciproquement, même si des prémices de désir impérialiste apparaissent déjà lors de la guerre mexicaine (1846 – 1848) qui voient les Etats-Unis s’accaparer la moitié des territoires du Mexique. On retrouve par exemple dès 1840 le concept de « destinée manifeste », selon lequel les Etats-Unis ont vocation à occuper tout l’espace entre l’Atlantique et le Pacifique en raison de la supériorité de leurs principes politiques et moraux, dans la bouche du Président d’alors, James Polk (5).

C’est en fait à la fin du XIXème siècle, après s’être remis de la Guerre de Sécession, que les dirigeants états-uniens vont de manière assumée donner un caractère impérialiste à la doctrine Monroe, pour faire de la Mer des Caraïbes leur propre mare nostrum. C’est la doctrine du Big Stick, terme apparu en 1901, une volonté officialisée par le corollaire de la doctrine Monroe adopté par T. Roosevelt en 1904, qui déclare que les Etats-Unis sont prêts à intervenir par la force dès que leurs intérêts seront considérés comme menacés (6). De très nombreuses interventions militaires ont alors lieux, à Haïti en 1891, à Hawaï en 1893, ce qui permettra l’annexion de l’île en 1898, ou encore au Nicaragua à de nombreuses reprises, notamment en 1894 à Bluefields pour défendre des intérêts commerciaux suite à une révolution. La « diplomatie du dollar » va également permettre aux Etats-uniens, via de nombreux investissements et prises de contrôle d’institutions stratégiques (banques, douanes, etc.), de mettre la main sur les finances de pays comme le Honduras, le Nicaragua, Haïti ou encore la République dominicaine.

Malgré tout, il est à noter deux événements fondateurs qui vont ancrer au sein de la population états-unienne l’idée de la nécessité d’un Empire des Etats-Unis : la guerre de Cuba face à l’Espagne et la prise de contrôle du Panama aux dépends de la Colombie. Tout d’abord, en 1898, l’armée de l’Oncle Sam repousse définitivement les Espagnols de Cuba et des îles alentours, ce qui confirme l’indépendance du pays mais surtout permet d’une part de défendre les intérêts états-uniens sur la canne à sucre et les raffineries, et d’autre part de faire de Cuba un quasi protectorat des Etats-Unis (amendement Pratt de 1901, inscrit dans la Constitution cubaine de l’époque, qui autorise une totale ingérence états-unienne), sans compter les annexions des îles de Guam et Porto Rico (7). Ensuite, la prise de contrôle par intervention militaire en 1903 du Panama, qui appartenait alors à la Colombie, afin de créer un Etat « sur mesure » avec l’aide de l’armée et de la bourgeoisie panaméenne appuyées par les Etats-Unis, en échange des droits sur la construction et l’exploitation du très stratégique Canal de Panama, droits conservés jusqu’en 1999 (8). D’après l’historien états-unien Howard Zinn (1922 – 2010), ce tournant de siècle scelle définitivement le sceau de l’idée impérialiste états-unienne, ce qui lui fera écrire que « Désormais, le goût de l’empire possédait aussi bien les politiciens que les milieux d’affaire à travers tout le pays. Le racisme, le paternalisme, et les questions de profit se mêlaient aux discours sur la destinée de la civilisation » (9).

Ce « goût de l’empire » va mener par la suite à ce que l’on appelle communément la Guerre des Bananes, terme tiré d’un ouvrage de l’historien Lester Langley, regroupant en fait l’ensemble des interventions états-uniennes en Amérique latine suite à la Guerre de Cuba et au corollaire de la doctrine Monroe. Cela comprend notamment les nombreuses interventions à Cuba dans le cadre de l’amendement Pratt ; l’occupation militaire du Nicaragua de 1912 à 1933, menant à la dictature sanglante du militaire Anastasio Somoza jusqu’en 1979 ; l’occupation du Honduras à de nombreuses reprises pour défendre les intérêts de la United Fruit Company et de la Standard Fruit Company ; l’occupation d’Haïti de 1915 à 1934 ; ou encore la prise de contrôle de la République dominicaine à partir de 1907, menant à la dictature sanglante de Rafaël Trujillo, formé par les Etats-Unis, jusqu’en 1964 (10). C’est finalement Franklin Roosevelt, élu en 1932, qui mettra fin à ces nombreuses ingérences avec la politique du « bon voisinage », signant par exemple la Convention de Montevideo sur les Droits et Devoirs de l’Etat en 1933 ou abrogeant l’amendement Pratt en 1934 (11).

1945 – 1991 : une nouvelle forme d’impérialisme dans le cadre de la Guerre froide

La redistribution des cartes de la géopolitique internationale opérée suite aux conséquences de la Seconde Guerre mondiale, tout particulièrement la partition du monde en deux blocs idéologiques, va complètement transformer les tenants et aboutissants de l’impérialisme états-unien en Amérique. Effectivement, jusqu’ici, non seulement cet impérialisme s’était quasiment limité exclusivement aux Caraïbes (à l’exception des Philippines), mais surtout, il s’agissait pour les Etats-Unis de réaliser des actions offensives directes, militaires et économiques, envers leurs voisins, sans que cela n’est besoin d’être dissimulé, à l’instar du colonialisme à l’européenne. Or, à partir de 1945, non seulement les Etats-uniens ne sont plus que le protecteur de l’Amérique mais bien de l’entièreté du « monde libre » face à la menace soviétique, mais, de plus, ils ne peuvent plus se permettre de tenir leurs voisins à carreaux militairement comme auparavant, sans compter que l’appui des pays américains est primordial au cœur de la Guerre froide. C’est ainsi que l’ingérence des Etats-Unis va prendre une autre forme, économique, culturelle, mais surtout avec une prise d’importance des services de renseignements, notamment la CIA, ce qui va leur permettre de soutenir des régimes favorables à leur cause dans de nombreux pays latino-américains, peu importent la démocratie, les droits de l’Homme, les décisions des peuples de ces pays en question et les maux engendrés par ce type d’actions.

La première pierre de cette nouvelle forme d’Empire est mise en place dès 1948, avec la création de l’OEA, basée à Washington et sous contrôle états-unien.

Souvent, à l’évocation de l’ingérence états-unienne sur le continent latino-américain durant la Guerre froide, certains exemples viennent automatiquement à l’esprit, comme la tentative de reprise de Cuba avec l’opération de la Baie des Cochons en avril 1961, ou encore le coup d’Etat du général Pinochet au Chili en 1973, mais, d’autres actions, parfois moins connues ou plus discrètes, ont également eu des conséquences dramatiques sur la destinée de certains pays. C’est le cas de l’assassinat du très populaire homme politique colombien José Eliécer Gaitan, candidat de gauche aux élections présidentielle de 1950 et immense favori à la victoire (12). Les réformes sociales qu’il envisageait inquiétaient énormément les Etats-Unis, celles-ci menaçant directement les intérêts de la United Fruit Company, sachant que, en 1964, deux anciens agents de la CIA, David Wise et Thomas B. Ross, révèlent l’implication de l’organisation dans l’assassinat de Gaitan, bien que, manque de chance, tous les documents le concernant aient été détruits en 1972 (13). En Colombie, cela entraina une terrible réaction en cascade, d’abord un soulèvement populaire anarchique appelé Bogotazo qui fit près de 2 000 morts, puis une période de guerre civile appelée La Violencia qui vit les partisans de la gauche colombienne prendre les armes, ce qui fit entre 200 000 et 300 000 morts et plus de 2 millions de migrations forcées, et enfin la constitution des groupes paramilitaires de Colombie (FARC et AUC) à partir de 1960, plongeant le pays dans une mortifère guerre civile de plus de 50 ans. Un autre exploit de la CIA assez méconnu pris également place dans les années 1950 sous l’administration Eisenhower. Cette opération, appelée Pbsuccess, a vu l’agence former et donner son soutien logistique à une armée de « libération » du Guatemala, visant à renverser le socialiste démocratiquement élu Jacobo Arbenz, qui prévoyait des réformes agraires qui auraient gravement nui aux intérêts de la United Fruit Company (encore eux, décidément) et risquait de se rapprocher du bloc soviétique. Cela conduisit à la sanglante dictature du colonel Carlos Castillo Armas (14), puis à une guerre civile de près de 36 ans entre le gouvernement et la guérilla marxiste qui fit plus de 100 000 morts, des dizaines de milliers de disparus et près de 1 million de déplacés.

Malgré ses nombreux efforts pour protéger les pays latino-américains de la terrible menace communiste, les Etats-Unis sont néanmoins incapables d’empêcher le renversement du dictateur cubain Fulgencio Battista, qu’ils soutenaient, et voient s’installer à partir de 1959 un régime communiste révolutionnaire à seulement 780 kilomètres de leurs côtes. Un changement de stratégie va alors être tenter par l’administration J. F. Kennedy pour dissuader toute tentative du même genre sur le continent : la mise en place de l’Alliance pour le Progrès, une sorte de Plan Marshall pour l’Amérique latine, avec des aides économiques visant à réduire les énormes inégalités sociales du continent (réformes agraires, lutte contre l’illettrisme, croissance économique), dans l’idée que cela endiguera les velléités anti-américaines de certaines parties des populations, mais surtout que cela agrandira considérablement le marché américain pour les industries états-uniennes (15). Une rupture diplomatique avec certaines dictatures est même opérée (République dominicaine, Guatemala, Honduras, Pérou, Argentine). Cependant, le programme a un impact extrêmement limité, notamment sur le plan politique, puisque la promotion de la démocratie qu’il était censé réaliser est un cuisant échec. Dès 1964, retour aux bonnes vieilles méthodes, avec soutien politique du gouvernement états-unien et logistique de la CIA (opération Brother Sam) au coup d’Etat au Brésil réalisé par le militaire Joao Goulart, qui mis en place une dictature violente jusqu’en 1985 (16) ; intervention militaire en République dominicaine en 1965 pour empêcher un virage à gauche du pays suite au décès du dictateur Trujillo (17) ; mais, par-dessus tout, mise en place de la fameuse opération Condor par l’administration Nixon en 1970, qui consista en une coordination réalisée par la CIA des services secrets de nombreux pays latino-américains ayant à leur tête une dictature militaire soutenue par les Etats-Unis, afin de poursuivre les opposants politiques de ces régimes à travers le monde (Paraguay, Argentine, Chili, Bolivie, Uruguay notamment), usant de méthodes de terreur et de torture extrêmement violentes (18).

Finalement, c’est en 1973 que l’OEA met fin au programme de l’Alliance pour le Progrès. Tout un symbole, puisque c’est cette même année que les Etats-Unis et la CIA appuieront politiquement et logistiquement le coup d’Etat du militaire Augusto Pinochet au Chili face au socialiste démocratiquement élu Salvador Allende (19). Ce coup d’Etat là est hautement symbolique dans la domination exercée par l’Oncle Sam sur le continent américain durant la Guerre froide, non pas seulement parce que l’on retrouve des caractéristiques inhérentes à leurs interventions, en l’occurrence le renversement d’un gouvernement démocratique de gauche et la mise en place d’une dictature militaire violente et répressive complètement acquise à la cause états-unienne (Pinochet fut notamment un acteur majeur de l’Opération Condor), mais surtout parce qu’au-delà de l’alliance politico-militaire, le Chili de Pinochet fut utilisé comme un laboratoire pour les expériences économiques ultra-libérales des Chicago Boys, économistes chiliens formés à l’école de Chicago par leur théoricien en chef, Milton Friedman. Ces réformes n’ont pu être mises en place que grâce à la terreur de la dictature, ont eu un impact très limité, et ont surtout eu pour effet d’accroître massivement la pauvreté dans le pays (20). D’ailleurs, la révolte actuelle du peuple chilien face au gouvernement de droite du Président Pinera met directement en cause le modèle néo-libéral hérité de la dictature (21).

Outre le Chili, la fin des années 1970 et les années 1980 sont également marquées par le soutien de l’administration Ford au coup d’Etat militaire en Argentine de 1976 contre Isabel Péron, engendrant 30 000 « disparus », 15 000 fusillés, 9 000 prisonniers politiques et 1,5 million d’exilés ; l’invasion militaire de la Grenade en 1983 pour mettre fin au gouvernement révolutionnaire communiste en place depuis 1979 (23) ; ou encore l’invasion du Panama en 1989 pour renverser le général Manuel Noriega qui semblait avoir un peu trop pris ses distances avec ses amis étatsuniens, notamment par rapport à l’exploitation du Canal (24).

Depuis 1991, du recul de l’impérialisme à un retour en force des Etats-Unis sur le continent américain

Avec la chute de l’URSS en décembre 1991 et donc la fin d’une menace communiste directe, principal danger pour les Etats-uniens dans la défense de leurs intérêts économiques et commerciaux en Amérique latine, ceux-ci vont alors quelque peu délaisser le sous-continent dans le cadre de leur politique extérieure, laissant se mettre en place de nombreuses transitions démocratiques, bien qu’elles ne leur soient pas forcément toujours favorables. En effet, l’administration états-unienne est à ce moment-là beaucoup plus préoccupée par le Moyen-Orient, non seulement en raison de la montée de leur nouveau grand ennemi, le terrorisme islamiste, mais surtout parce que leurs intérêts sur les matières premières de la région (pétrole, gaz) commencent à être sérieusement menacés. C’est ainsi que, au tournant du millénaire, des forces politiques de gauche, résolument anti-impérialistes, arrivent au pouvoir de manière démocratique dans de nombreux Etats latino-américains. C’est ce que l’on appellera plus tard la « vague rose », car bien que ces courants aient de nombreux différends sur les plans économique, culturel ou sociaux, l’opposition à l’Empire des Etats-Unis est leur caractéristique commune première (25).

Le premier à ouvrir la voie est sûrement le plus grand symbole de l’anti-impérialisme latino-américain des années 2000, à savoir « el comandante » Hugo Chavez, officier de l’armée qui, après l’échec d’un coup d’Etat en 1992, est élu Président du Venezuela en 1999. Avec sa révolution bolivarienne, il tourne le volant politique de son pays vers la gauche, alors que celui-ci était dominé depuis les années 1950 par une oligarchie bourgeoise qui se partageait le pouvoir et surtout les richesses liées aux immenses réserves de pétrole contenu dans les sols vénézuéliens. Bien sûr, cette oligarchie ne s’est pas laissée faire, contrôlant toujours la compagnie pétrolière nationale PDVSA, et a tenté, avec le soutien des Etats-Unis, de renverser Chavez lors d’un coup d’Etat en 2002. Le Président élu sera finalement soutenu de justesse par l’armée et les classes populaires, malgré de nombreux morts à déplorer (26). Conséquence, les résultats en chiffres de la révolution bolivarienne parlent pour elle : hausse de la croissance économique ; baisse du chômage ; baisse de la pauvreté ; hausse des dépenses sociales ; hausse de la scolarisation et meilleur accès à l’enseignement supérieur ; baisse de la malnutrition ; hausse des retraites (27). Par la suite suivront pratiquement tous les autres pays du continent, à savoir le Chili en 2000 avec R. Lagos puis M. Bachelet ; le Brésil en 2002 avec Lula da Silva ; l’Argentine en 2003 avec N. Kirchner puis son épouse C. Kirchner ; l’Uruguay en 2004 avec T. Vasquez et J. Mujica ; la Bolivie en 2006 avec E. Morales ; le Nicaragua en 2007 avec D. Ortega ; l’Equateur en 2006 avec R. Correa ; et enfin le Paraguay en 2008 avec F. Lugo (28). Ces gouvernements de gauche rejetant l’impérialisme états-unien vont même réussir à s’allier à l’échelle continental, non seulement dans le cadre du jeune Mercosur, traité de libre-échange réunissant le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay et le Venezuela (29), mais surtout en créant l’Union des Nation Sud-américaines (Unasur) en 2008, organisation d’intégration régionale ayant pour but assumé de concurrencer l’OEA dominée par les Etats-Unis, en mettant en place différentes coopérations économiques, sociales, culturelles entre les pays membres (30).

Cependant, il faut bien se douter que les Etats-Unis n’allaient pas laisser aussi facilement le sous-continent s’extirper des griffes desquelles il est prisonnier depuis près de deux siècles. Il est certes indéniable que les années 2000 ont constitué une grande victoire pour l’anti-impérialisme, mais, malgré tout, ce n’est pas faute états-unienne que d’avoir essayé de renverser la tendance. Outre la tentative de coup d’Etat en 2002 au Venezuela, dans laquelle le rôle de la CIA est d’ailleurs toujours questionné (31), il faut ajouter le soutien de l’ambassade états-unienne de Bolivie aux troubles qui furent proches de renverser le Président Evo Morales en 2008 (32) ; le coup d’Etat réalisé au Honduras en 2009 contre Manuel Zelaya, car, même si celui-ci fut d’abord condamné par Washington, cela n’empêcha pas à l’administration Obama de reconnaître le nouveau gouvernement par la suite (33) ; la tentative de coup d’Etat avorté contre Rafael Correa en Equateur en 2010 ; et enfin la destitution de Fernando Lugo au Paraguay en 2012.

Néanmoins, c’est au milieu des années 2010 que les Etats-Unis vont véritablement faire leur retour en force en Amérique latine. En effet, malgré des résultats économiques et sociaux très prometteurs, la gauche latino-américaine va reculer, et de nombreux Etats vont voir le retour de gouvernements à tendance oligarchique, favorables à la meilleure collaboration possible avec les Etats-Unis (34). Ce fut le cas du Chili dès 2010 avec Sebastian Pinera, de nouveau élu en 2018, de l’Argentine en 2015 avec l’élection de Mauricio Macri, mais surtout du Brésil, qui, en 2016, après avoir destitué de façon douteuse sa Présidente socialiste Dilma Roussef, a élu en 2018 le pro-états-unien Jair Bolsonaro, tandis que le favori à l’élection, l’ex-président Lula da Silva, se voyait incarcéré pour corruption, des accusations qui se sont révélées fausses, alors que dans le même temps, le juge l’ayant condamné était promulgué Ministre de la Justice de Bolsonaro (35). Il faut également ajouter à cette liste l’élection de Lenin Moreno en Equateur en 2018, qui bien qu’issu du même parti socialiste que Correa, a obligé ce dernier à s’exiler, et a prêté allégeance au FMI, ce qui a d’ailleurs conduit à un violent soulèvement populaire dans le pays en septembre dernier (36). Cependant, il ne faut pas être aveugle, et reconnaître aussi les failles qui ont empêché les mouvements anti-impérialistes latino-américains d’imposer un recul plus important de l’Empire états-unien. Le facteur principal est l’incapacité qu’ont eu ces gouvernements à diversifier leur économie, en axant beaucoup trop leur politique redistributive sur les matières premières, les rendant donc dépendants des cours mondiaux de celles-ci. Il faut également noter que, avec la favorisation de la montée des classes moyennes, la population de celles-ci, de plus en plus nombreuse, ont eu tendance à tourner le dos aux politiques redistributives et progressistes (37).

De plus, même là où le soutien aux mouvements anti-impérialistes semblait être le plus fort, les Etats-uniens tentent de faire leur retour en force. C’est notamment le cas de deux pays absolument stratégiques pour les Etats-Unis en ce qui concerne les matières premières, à savoir le Venezuela et la Bolivie, comme indiqué dans l’ouverture de cet article. En effet, le Venezuela possède les plus grandes ressources de pétrole prouvées au monde (38), ce qui ouvre évidemment l’appétit états-unienne, surtout depuis l’enlisement des différents conflits au Moyen-Orient et le rapprochement de l’Arabie Saoudite, allier pétrolier historique des Etats-Unis, avec la Russie de Poutine (39). Ainsi, depuis plusieurs années, le Venezuela est énormément déstabilisé par différents moyens d’actions, l’administration états-unienne soutenant politiquement et financièrement une opposition au gouvernement de plus en plus radicalisée, alors que le successeur de Chavez, Nicolas Maduro, n’est que l’ombre du « comandante » et se trouve incapable de gérer la crise que traverse son pays (40). En ce qui concerne la Bolivie, les Etats-Unis ne sont pas étrangers à la crise politique que connait cet Etat, puisque c’est l’OEA (aussi plus communément appelée Ministère des Colonies américaines), en déclarant qu’elle émettait des soupçons de fraude, qui a mis le feu aux poudres, conduisant donc à la destitution de Morales mais surtout à l’arrivée au pouvoir en qualité d’intérimaire d’une catholique radicale pro-états-unienne, Jeanine Anez, dans un pays composé par ailleurs à 65% d’indigènes. Celle-ci a immédiatement reçu le soutien de l’administration Trump (41). L’intérêt pour cette dernière ? Les réserves de lithium de l’altiplano bolivien, évaluées à près de 21 millions de tonnes, alors que le reste du monde réuni ne possède que 14 millions de tonnes de ce métal, aussi appelé « or blanc », qui joue et jouera un rôle primordial en tant que composé chimique rare et très utilisé dans de nombreux domaines. Or Morales, en créant la compagnie publique nationale Yacimiento de Litios Bolivianos en 2008, ne comptait sûrement pas laisser cette potentielle richesse aux mains de puissances étrangères, un motif bien suffisant pour donner des velléités de déstabilisation aux Etats-Unis (42). Malheureusement, en attendant, les affrontements engendrés par le coup d’Etat a déjà fait au minimum 30 morts, sûrement plus, tandis que la répression envers la partie de la population pro Morales, en particulier les indigènes, a été extrêmement violente (43).

Ainsi, avec les Etats-Unis, il semble que le titre de l’ouvrage Limpérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine, écrit en 1916, n’ait jamais autant pris son sens. Des nombreuses interventions militaires directes du début du XXème siècle aux déstabilisations actuelles, en passant par la domination via le recours aux coups d’Etat et à la dictature durant la Guerre froide, l’Oncle Sam a toujours été prêt à tout pour défendre ses propres intérêts économiques, commerciaux et politiques, constituant un véritable Empire sur le continent américain. Tout cela malgré les centaines de milliers de morts engendrés directement ou indirectement, les millions de déplacés et disparus, la violence, le chaos. Alors, M. Hervouët, vive les coups d’Etat ?

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D’après vous, le coup d’Etat en Bolivie marque-t-il pour de bon le retour en force de l’impérialisme états-unien en Amérique latine ?

Sources:

  1. https://twitter.com/samgontier/status/1193974412262936579 capture d’écran de l’émission de LCI sur le compte Twitter du journaliste de Télérama Samuel Gontier.
  2. https://www.bbc.com/afrique/monde-50369860 résumé des événements boliviens ayant conduit à la démission de Evo Morales
  1. https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Monroe/133733 définition de la doctrine Monroe par le Larousse
  2. https://www.lhistoire.fr/portfolio/les-ind%C3%A9pendances-en-am%C3%A9riques-latine carte des indépendances des pays d’Amérique latine
  1. http://thehallsofmontezuma.over-blog.com/les-causes-de-la-guerre-de-1846 article d’Olivier Millet, professeur d’Histoire à La Sorbonne, sur la guerre du Mexique de 1846
  1. https://www.persee.fr/doc/rfea_0397-7870_1987_num_34_1_1901_t1_0582_0000_1 compte rendu de l’ouvrage de Serge Ricard, professeur d’Histoire à La Sorbonne, sur la politique impérialiste de T. Roosevelt
  1. https://www.huffingtonpost.fr/patrice-amarger/cuba-etats-unis-histoire-guerre_b_6422624.html récit de la Guerre de Cuba par Patrice Amarger pour le Huff Post, auteur de Une splendide petite guerre – Cuba 1898.
  1. https://www.herodote.net/3_novembre_1903-evenement-19031103.php article de l’historien Alban Dignat sur la création artificielle du Panama par les USA pour prendre le contrôle du Canal
  1. Zinn, Howard, Une Histoire populaire des Etats-Unis, Agone, 2003 (France), ouvrage de référence outre-Atlantique.
  2. Langley, Lester, The Banana Wars : United States intervention in the Caribbean, 1898 – 1934, 1983.
  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Politique_de_bon_voisinage politique de bon voisinage selon Wikipédia
  1. https://www.ina.fr/video/S66372020 archive INA de l’assassinat de Gaitan en Colombie
  1. Wise, David ; Ross, Thomas, The invisble government, Random House, 1964.
  2. https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/aujourd-hui-l-histoire/segments/entrevue/53273/coup-d-etat-1954-guatemala-cia-united-fruit-company-mylene-desautels article de Radio Canada sur l’opération de la CIA au Guatemala
  3. https://www.universalis.fr/encyclopedie/alliance-pour-le-progres/ Alliance pour le progrès sur Universalis
  1. https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2014-1-page-221.htm article de Juremir Machado da Silva sur le coup d’Etat au Brésil pour la revue Hermès
  1. http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codeEve=82 article sur l’intervention américaine en République dominicaine en 1965
  1. https://www.monde-diplomatique.fr/2001/05/ABRAMOVICI/1729 article du Monde diplo sur l’opération Condor
  1. https://www.ina.fr/contenus-editoriaux/articles-editoriaux/chili-le-coup-d-etat/ archive de l’INA sur le coup d’Etat au Chili de 1973
  1. https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-leco/les-penseurs-du-liberalisme-34-milton-friedman-et-les-chicago-boys émission de France Culture sur Friedman et les Chicago Boys
  1. https://www.france24.com/fr/20191115-reporters-chili-revolte-revolution-manifestations-pinera-pinochet-santiago-plaza-italia article de France 24 sur la révolte Populaire au Chili
  1. https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/histoires-d-info/il-y-a-40-ans-le-coup-d-etat-en-douceur-des-militaires-moderes-en-argentine_1779081.html article de France Info sur le coup d’Etat de 1976 en Argentine
  2. https://www.franceinter.fr/emissions/rendez-vous-avec-x/rendez-vous-avec-x-19-juin-2004 podcast de France Inter sur l’invasion de la Grenade
  3. https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-50685275 article de la BBC en espagnole sur l’opération Just Cause au Panama en 1989
  4. https://www.liberation.fr/planete/2006/12/05/une-vague-rose-sur-l-amerique-latine_59315 article de Libé datant de 2006 sur la prise de pouvoir de la gauche en Amérique latine
  1. https://www.monde-diplomatique.fr/2002/05/LEMOINE/8838 article de M. Lemoine du Monde diplo sur la tentative de coup d’Etat de 2002 au Venezuela
  1. http://comaguer.over-blog.com/article-le-venezuela-de-hugo-chavez-en-chiffres-116234984.html chiffres du Venezuela durant la révolution bolivarienne
  1. https://www.monde-diplomatique.fr/2016/01/A/54515 liste non exhaustive des élections en Am. Sud ayant mené aux victoires des candidats de gauche
  1. https://www.mercosur.int/ site officiel du Mercosur
  1. https://www.persee.fr/doc/ridc_0035-3337_2010_num_62_4_20155 article de Valeria Pasqualini-Salerno, avocate au barreau de Buenos Aires, sur l’Unasur
  1. https://blogs.mediapart.fr/pizzicalaluna/blog/100415/venezuela-la-cia-accusee-par-ses-propres-documents article du blog Mediapart accusant la CIA d’ingérence au Venezuela
  1. https://www.lefigaro.fr/international/2008/09/15/01003-20080915ARTFIG00298-le-conflit-en-bolivie-preoccupe-ses-voisins-.php article du Figaro sur les troubles de 2008 en Bolivie
  1. https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2009/06/28/le-president-du-honduras-arrete-par-l-armee_1212725_3222.html article du Monde sur le coup d’Etat au Honduras en 2009
  1. https://www.letemps.ch/opinions/vieille-droite-latinoamericaine article du Temps sur le retour de la vieille droite latino-américaine
  1. https://www.letemps.ch/monde/rebondissement-laffaire-eclabousse-lula-bresil article du Temps relayant l’enquête de The Intercept sur les conditions de la condamnation de Lula au Brésil
  1. https://reporterre.net/Equateur-un-pays-revolte-par-le-retour-du-FMI-dans-la-politique interview de la chercheuse Marie Esther Lacuisse sur la trahison de Moreno en Equateur
  1. https://www.monde-diplomatique.fr/2018/03/A/58432 article du Monde diplo sur les raisons de l’échec de la gauche latino-américaine
  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_r%C3%A9serves_de_p%C3%A9trole_prouv%C3%A9es classement des pays par réserves de pétrole prouvées
  1. https://www.lesechos.fr/monde/afrique-moyen-orient/la-russie-et-larabie-saoudite-scellent-leur-rapprochement-1139922 article sur le rapprochement Russie – Arabie Saoudite
  1. Lemoine, Maurice, Venezuela : chronique d’une déstabilisation, Le Temps des Cerises, 2019 https://www.letempsdescerises.net/?product=venezuela-chronique-dune-destabilisation
  1. https://www.letemps.ch/monde/jeanine-anez-visage-droite-bolivie article du Temps sur l’arrivée au pouvoir de Jeanine Anez à la place de Evo Morales
  1. https://www.la-croix.com/Economie/Economie-et-entreprises/Le-lithium-reve-contrarie-Bolivie-2019-10-20-1201055510 article de La Croix sur les reserves de lithium en Bolivie et les convoitises engendrées
  1. https://www.theguardian.com/world/2019/nov/20/bolivia-el-alto-violence-death-protest enquête du Guardian sur les massacres engenders par la repression suite au coup d’Etat en Bolivie

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