« Cette classe dirigeante est en bout de course » – Entretien avec Guillaume Bigot

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Guillaume Bigot est diplômé de Sciences Po et docteur en sciences politiques. Il est directeur général du groupe IPAG Business School. Il a travaillé aux côtés de Charles Pasqua et Jean-Pierre Chevènement. Il vient de publier Populophobie – Pourquoi il faut remplacer la classe dirigeante française aux éditions Plon. Entretien retranscrit par Elouan Picault.


 

Votre nouvel essai est un réquisitoire violent contre la classe dirigeante. Pourquoi avoir choisi ce thème et à quel point est-il urgent de remplacer nos gouvernants ?

Guillaume Bigot : Alors, il y a un terme que je récuse dans votre question. Le qualificatif « réquisitoire » me va bien, mais « violent » non, et ce pour deux raisons. D’abord parce que je n’appelle pas du tout à la violence. Je propose une analogie avec 1789, mais je ne dis pas pour autant qu’il faut couper la tête de Macron, plutôt qu’il faut couper celle de l’euro. Ce n’est pas la même chose. Cette classe dirigeante est effectivement arrivée à bout de course, elle est dépassée et incompétente, mais il faut s’en débarrasser politiquement et démocratiquement. Je suis très hostile à la violence dans le cadre de la démocratie. Ensuite, le réquisitoire est en effet péremptoire, voire brutal. Mais j’espère surtout que c’est un réquisitoire argumenté et raisonné. Ce n’est pas seulement un réquisitoire contre, c’est aussi un plaidoyer pour l’intelligence politique du peuple français.

Pour le reste, j’ai choisi ce thème essentiellement pour deux raisons. J’ai lu un numéro de la Revue des deux mondes qui était consacré aux Gilets jaunes et qui s’intitulait « Une haine française ». Il y était question de la haine des Gilets jaunes, du populo, des gens simples, contre les élites. Et là, mon sang n’a fait qu’un tour. Ce jugement m’est apparu comme inique, parce que finalement c’était complètement occulter la chronologie des évènements, qui est, elle, logique. Le populisme est avant tout une réponse à la populophobie. Non pas qu’il n’y avait pas des haineux parmi les Gilets jaunes (il y a des abrutis partout), mais que les élites occultent l’ordre des causes et des conséquences, qu’elles soient incapables de le penser, est terrible. Car, comme le dit le géographe Christophe Guilluy, on a « marronné » la classe moyenne pendant 30 ans. La colère de celle-ci est une conséquence de ce phénomène.

Ensuite, j’ai choisi de traiter ce thème parce que je pense qu’il y a urgence. On le pressent avec la crise du covid-19, qui a créé une dynamique de la catastrophe et accéléré tous nos maux dans un effet « boule de neige », d’entrainement réciproque. Si on ne remplace pas la classe dirigeante, on court au désastre. Si on continue à vouloir rembourser la dette (car n’en doutons pas, ils vont vouloir la rembourser, du moins revenir à leurs vieux démons de contraction des dépenses publiques et d’augmentation des impôts), si on continue à vouloir faire l’Europe et à supprimer les nations, si on continue faire du regroupement familial, si on continue à faire de l’État de droit, on va au crash. La classe dirigeante -disons celle des énarques alliée au CAC 40- est entrée en phase terminale. Si cette ex-élite n’est pas rapidement remplacée, elle va nous entraîner dans sa chute. L’économiste et sociologue italien Pareto disait : « L’histoire est un cimetière d’aristocraties ». Toutes les classes dirigeantes sont vouées à être remplacées. Actuellement, c’est particulièrement vrai pour la nôtre, sinon la déconfiture de ces gens-là va nous entraîner, et tout le pays avec eux. Dans cette mesure-là, il y urgence.

 

je ne dis pas pour autant qu’il faut couper la tête de Macron, plutôt qu’il faut couper celle de l’euro.

 

Vous faites une analogie entre la Révolution française et la situation actuelle, est-ce que vous pouvez nous expliquer ce parallèle ?

GB : D’abord, il faut dire que dans toute comparaison historique, il y a des points de ressemblance et des points dissemblables. On trouvera inévitablement de multiples différences pour invalider cette analogie, mais certaines similitudes entre la France actuelle et celle de la veille de la Révolution devraient nous sauter aux yeux.

En 2020 comme en 1789, la crise de confiance s’enracine dans une crise profonde des finances publiques. L’État est ruiné et ne peut plus lever l’impôt. La dette publique est passée de 25% du PIB en 1983 à 60 % en 2002, et on frôlait déjà la barre des 100% avant la crise sanitaire qui a fait exploser ce seuil. Or, les impôts sont au maximum et les services publics sont à l’os. L’autorité de l’État est donc doublement attaquée car il n’a plus les moyens de sa politique et car ceux qui le financent lui demandent des comptes.

La capacité à lever les impôts et la pérennité des finances publiques, au même titre que la sécurité, forment le fondement du pouvoir politique. Le consentement à l’impôt forme le socle de la démocratie.

Je me suis amusé à comparer la proportion de nobles en 1789 par rapport à la population totale, et celle de diplômés des grandes écoles par rapport à notre population actuelle. Surprise, je suis tombé sur le même pourcentage.

Aujourd’hui, comme hier, il y a deux noblesses. Dans l’Ancien régime, le mérite aristocratique était lié à la capacité à tirer l’épée. Les nobles sortaient le fer pour le Roi et pour défendre les paysans. Tel était le fondement des privilèges. Aujourd’hui, la vertu militaire a été remplacée par la capacité à faire de l’argent. La noblesse d’épée actuelle, c’est le CAC 40. Ce sont eux qui font de l’argent sur les marchés financiers. En ayant de l’argent, vous achetez la liberté, vous achetez la capacité à abolir les frontières, à modifier votre corps par la chirurgie esthétique, à prolonger votre vie. Il y avait aussi dans l’ancien régime, une noblesse de robe. Elle est également ressuscitée. La noblesse de robe de 2020 sort des très grandes écoles et au premier rang desquelles, l’ENA. Le diplôme d’une très grande école vaut anoblissement. Cette noblesse de robe est elle-même très hiérarchisée (l’inspection des finances ou le conseil d’Etat par exemple). Ces « robins » vivent dans un monde à part et dans une cascade de mépris. Nobles de concours et nobles d’argent vivent à part et partagent au fond les mêmes idées politiques (vive l’Etat de droit, à bas le référendum, vive l’Europe, à bas les frontières). Au fond, la valeur suprême de cette nouvelle noblesse, c’est l’épanouissement personnel, c’est le bon plaisir individuel. C’est en ce sens aussi qu’il y a une contradiction très forte avec la nécessaire fonction sociale d’une classe dirigeante, qui ne peut avoir des privilèges uniquement si elle a des devoirs. En fait, noblesse oblige toujours. Aujourd’hui, comme hier, noblesse n’oblige plus. Les nobles à la fin de l’Ancien Régime ne servaient plus à défendre le pays. Ils étaient de plus en plus imbus de leur supériorité et refermés sur eux-mêmes, comme une caste. Les énarques et les millionnaires dont ils sont, plus ou moins consciemment, les fondés de pouvoir, aussi. Comme en 1789, grosso modo, l’aristocratie est de plus en plus héréditaire. Les énarques sont des enfants d’énarques, les gens très riches sont de plus en plus des enfants de parents déjà très riches.

En parallèle, comme dans l’Ancien Régime, il existe une petite noblesse désargentée. Ce sont les petits patrons de PME. Ils sont nobles, mais vivent malgré tout le même quotidien que leurs salariés, qui eux forment un nouveau Tiers-Etat. Le classement est pyramidale.

Dernière analogie avec 1789, les nobles ne veulent plus payer d’impôts. Comme en 1789, il y a une grande injustice fiscale. On exonère d’impôts les plus riches, et on accable les plus pauvres. On taxe le diesel, et on supprime l’ISF. C’est ça qui va mettre le feu aux poudres et déclencher le processus.

 

Selon-vous, cette nouvelle aristocratie serait de plus en plus coupée de la réalité et de plus en plus arrogante « en même temps » ?

GB : Oui exactement. Tocqueville a bien décrit ce phénomène dans l’Ancien Régime et la Révolution, que je cite abondamment dans Populophobie. A savoir que nous vivons d’une énarchie qui est de plus en plus arrogante à mesure qu’elle étale son impuissance.  Tocqueville le comprenait d’autant mieux qu’il était lui-même noble. Lorsque l’aristocratie n’a plus d’utilité sociale, comme c’est le cas aujourd’hui, celle-ci se braque, se renferme. Elle s’arc-boute sur ses dogmes. Et elle les répète en boucle : l’immigration est une chance pour la France, la France est trop petite, vive l’Europe etc. Dans notre histoire, ce que j’appelle la morphologie politique, la création de l’Etat-nation a eu pour forme l’appui du Roi, puis de l’exécutif républicain, sur les masses contre l’aristocratie.

Il y a une phrase magnifique de Châteaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe : « L’aristocratie connait trois phases successives : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités. Sortie du premier, elle dégénère dans le second, et s’éteint dans le troisième ». Or, les énarques que le général De Gaulle a mis sur orbite dans les années 1960 sont entrés dans l’âge des vanités. Ils ne contrôlent plus rien, ne savent plus ce qu’il faut faire, et leurs plans prennent l’eau de partout. Macron est un peu comme Louis XVI : maintenant il fait semblant d’accompagner le mouvement, il fait semblant d’être pour la réindustrialisation, semblant d’être pour la souveraineté, semblant d’être pour la sécurité, semblant d’être pour les frontières. Un peu comme Louis XVI, il fait semblant de porter la cocarde.

Enfin, dans le processus de tripartition auquel nous assistons, on retrouve aussi le clergé. La fonction du clergé, sous l’Ancien régime, était de fournir une légitimité au système. Le droit divin justifiait l’ordre des choses. Or, on a bien aujourd’hui une nouvelle classe de clercs : les milieux culturels, les gens qui travaillent dans la com’, etc. Et évidemment les journalistes et les « peoples », qui sont vraiment les clercs de la société tolérante, ouverte. Ils veillent à la pérennité de l’ordre actuel en priant pour les droits de l’homme, l’accueil des migrants, la globalisation, etc.

 

Macron est un peu comme Louis XVI : maintenant il fait semblant d’accompagner le mouvement, il fait semblant d’être pour la réindustrialisation, semblant d’être pour la souveraineté, semblant d’être pour la sécurité, semblant d’être pour les frontières. Un peu comme Louis XVI, il fait semblant de porter la cocarde.

 

Vous affirmez que les dirigeants ont rompu avec le peuple, est-ce une manière de reprendre la thèse de la sécession des élites de Christopher Lasch ?

GB : Oui, bien sûr. Je suis un grand lecteur de Lasch, c’est un auteur majeur. Ma réflexion est nourrie par sa lecture, comme celle de David Goodharth ou de Christophe Guilluy. La globalisation attaque l’Etat-nation. Il arrive un moment où la classe dirigeante ne veut plus de devoirs, mais que des droits.

Tout cela rencontre un écho très particulier dans notre histoire à nous, car c’est nous qui avons inventé l’Etat-nation. La matrice de notre histoire, c’est un pouvoir central qui s’appuie sur les masses et neutralise les classes dirigeantes, les « importants ». Ces derniers ont tendance à soutenir de ce que De Gaulle appelait le « parti de l’étranger ». Les maastrichtiens ou les islamo-gauchistes sont les descendants d’une longue lignée : les atlantistes, les communistes, les collabos, les versaillais, les liguards, les huguenots, etc.

Le premier Etat-nation de l’histoire, c’est la France, puis l’Angleterre. C’est Jeanne d’Arc qui l’inaugure : la fille du peuple, son émanation, qui rend au souverain sa couronne, c’est un symbole très fort. Il y a quelque chose en France qui relève de l’anticorps à la globalisation naturelle, du fait de notre histoire. C’est normal que la globalisation fasse beaucoup plus mal chez nous qu’ailleurs.

Donc oui, mes travaux s’appuient sur Lasch, dont l’œuvre est vraiment prophétique. Ce que l’on trouvera sous ma plume, c’est l’effort de relier ces analyses des effets politiques, sociologiques, économiques de la globalisation à notre histoire.

 

Est-ce que vous pensez que, comme en 1789, nous nous dirigeons vers une guerre civile, ou du moins vers des troubles importants ?

GB : Oui, je le crains. Tout démocrate et tout patriote doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour l’éviter. La guerre civile a déjà tant de fois déchiré la France. Il serait donc irresponsable de penser que c’est une issue impossible. Le passé nous enseigne ce qui s’est déjà produit mais il nous enseigne aussi que rien n’est jamais inéluctable.

Il faut se méfier des projections, et de ce péché actuel qui consiste à concevoir uniquement l’avenir comme une extension du présent, c’est-à-dire à vouloir tout modéliser. La crise du Covid-19 l’illustre très bien : on s’appuie sur les big data pour anticiper la futur, et on croit qu’on est en mesure d’appréhender ce qui va arriver. Gouverner c’est prévoir, et donc aussi prévoir que tout demeure toujours imprévisible. C’est toujours l’imprévisible qui surgit. Et l’histoire offre souvent un meilleur guide que l’intelligence artificielle.

Après avoir redistribué 90 milliards d’euros aux banlieues, après avoir fait de notre mieux pour accueillir des gens qui venaient de pays pauvres et dictatoriaux, après leur avoir offert la liberté et l’éducation, mais aussi la santé gratuite, avoir fait autant d’efforts pour être l’un des pays les plus ouverts du monde, on récolte le mépris et la haine. L’on est tenté de dire que la situation est objectivement dangereuse. Une guerre civile ne se limiterait pas pour autant à un affrontement entre musulmans et chrétiens, ce sera globalement le fait d’une majorité silencieuse qui n’en peut plus.

La France est un pays qui a inscrit la valeur de fraternité au fronton de ses édifices publics. Nous sommes aussi un peuple très exogame, il y a beaucoup de mariages mixtes par exemple. Mais la fraternité est une notion réversible. C’est le psychanalyste Jacque Lacan qui disait qu’il faut se méfier de la fraternité, car les frères peuvent devenir féroces. Lacan adorait les néologismes et avait fabriqué celui de « frèroces ».

Il ne faut pas souhaiter que nos compatriotes deviennent féroces à l’égard des gamins qui se félicitent de la décapitation de Samuel Paty, mais le risque est là. Le risque est d’autant plus fort qu’à chaque fois que dans notre histoire une minorité a essayé de s’accaparer un territoire, de faire du sécessionnisme, du séparatisme, cela s’est très mal terminé pour la minorité en question. Je ne vous renvoie pas à ce qui est arrivé aux collabos, aux Albigeois, ou à ce qui s’est passé à la Saint-Barthélemy. Personne n’en parle mais tout le monde a ce sinistre scénario en tête. Je pense aussi que la peur instillée par les Renaud Camus ou Marine Le Pen est extrêmement anxiogène. Or, la peur est mauvaise conseillère. Les Français doivent reprendre confiance en leur destin, dans leurs forces et dans leurs chances de redresser leur nation. Et pour cela, il faut promouvoir des capacités montantes, et se débarrasser de petits marquis depuis longtemps grotesques, mais devenus odieux et dangereux.

 

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