Comment Mai 68 a préparé l’avènement du capital

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Patrick Rotman, maître des documentaires, sortait en 2018 un livre dont il faudrait que chacun en fasse la lecture. Mai 68 raconté à ceux qui ne l’ont pas vécu se propose de faire une rétrospective des évènements du mois de mai 1968 et surtout d’en proposer un sens. Il replace le mouvement dans une vague de fond qui remania profondément la société française. Qui se doutait en effet, dans ces années-là, que la décennie 1960 fût celle d’une vaste révolution anthropologique dont nous essuyons les dommages collatéraux ? Ce sera l’objet de cet article : expliquer succinctement comment Mai 68 a préparé l’avènement du capital. Expliciter comment, sous couvert d’une critique radicale du système, les mouvements étudiants préparèrent en fait le triomphe total de la société de marché.


La fin d’un monde

Il y eut un « avant » et un « après » Mai 68. La France des années 1950 correspond à l’image que l’on peut se faire du « monde ancien », c’est-à-dire une société encore pour partie rurale, riche de ses petits villages et surtout largement régentée par le catholicisme. Les valeurs altruistes et sacrificielles commandaient une partie des comportements humains : la solidarité, la gratuité, l’entraide, le sens du don et du contre-don se pratiquaient au sein des espaces familiaux, amicaux et même au-delà. C’était une société du temps long et de l’épargne, projection d’une anthropologie du plaisir différé et de la satisfaction diffuse. Surtout, la matrice catholique maintenait en dehors du marché des pans entiers de la vie.

L’apport technique généré remet en question les valeurs altruistes du monde ancien.

Or, tout change à partir du début des années 1960. Cette décennie, que le sociologue Henri Mendras qualifiera de « seconde révolution française », inaugure l’avènement d’une nouvelle anthropologie. L’importation de la société de consommation à l’américaine bouscule les fondements de l’affectio societatis d’autrefois. On assiste à un processus de massification : massification de la culture, de l’éducation, etc. L’apport technique généré remet en question les valeurs altruistes du monde ancien : la facilité, le confort et le gain de temps offerts par la nouvelle société de l’abondance ne nécessitent plus l’ascétisme des générations passées. À cette lame de fond correspond l’accession des baby-boomers d’après-guerre à l’université. Ceux-ci n’ont pas vraiment connu la frugalité de la Seconde Guerre mondiale et se sont construits avec les valeurs post-matérielles.

La rencontre de ces deux phénomènes, à savoir une révolution technique et la maturation d’une génération nouvelle et massive, va produire le mouvement de Mai 68. Une « crise de civilisation » selon les mots d’André Malraux.

Le triomphe du capital

Les étudiants qui manifesteront en masse dans les rues de Paris cette année-là n’avaient sûrement pas conscience de la signification profonde de ce qu’ils vivaient. Cette jeunesse aura été, selon Milan Kundera, la « collaboratrice inconsciente du capital ». Les slogans de Mai 68 « Jouir sans entrave », « Tout et tout de suite », « Prenons nos désirs pour des réalités » sont annonciateurs de l’anthropologie du capitalisme financiarisé. C’est-à-dire de la tyrannie des désirs instables et illimités. La volonté de voir se réaliser instantanément ses envies correspond à la nouvelle société de consommation, où tout est disponible en abondance sans nécessité de privation particulière. La satisfaction différée et la conscience du temps long propres aux générations précédentes ne sont plus. A l’économie de marché correspond désormais la société de marché. Combler ses désirs n’est plus un moyen pour parvenir à une fin, mais se conçoit à présent comme étant sa propre fin. Jusqu’à la caricature actuelle de notre société de services, où Uber Eats et Netflix viennent nous satisfaire immédiatement jusqu’à plus soif.

La morale collective n’est plus là pour encadrer les pulsions individuelles.

Le libéralisme culturel prôné par Mai 68 a rejoint le libéralisme économique dans une parfaite continuité. L’apparente « révolution des mœurs » a préparé l’avènement de la société-marchandise. Sous couvert d’émancipation, la génération du « baby-boom » est la première à succomber aux sirènes de la consommation de masse. Le souhait de jouir de tout et surtout tout de suite a consacré l’ère de l’impatience et de la publicité : le désir est artificiellement créé et comblé au plus vite. La morale collective n’est plus là pour encadrer les pulsions des individus. La contestation des figures de l’autorité et des carcans communautaires a mis un terme aux structures comme l’Église ou le Parti Communiste. Celles-ci ne jouent plus le rôle régulationniste dans lequel elles trouvaient leur raison d’exister dans une société de la rareté. Dans cette histoire, libéralisme culturel et économique auront été une « totalité dialectique de tous les instants » selon les mots de Jean-Claude Michéa.

La sphère marchande, tentaculaire, conquiert petit à petit tous les pans de la société et toutes les dimensions de notre existence. Les valeurs altruistes et sacrificielles ainsi que la matrice catholique ne sont plus là pour compartimenter nos vies. La solidarité a laissé place à la contractualisation, l’hospitalité à Airbnb, les mœurs à la mode. Comment ne pas penser à Daniel Cohn-Bendit, révolutionnaire dans son jeune âge mais social-libéral à l’arrivée ? Dans les années 1960, peu nombreux furent ceux qui comprirent cela. L’écrivain Paolo Pasolini en fût un. Bien que membre du PCI, le Parti communiste italien, il dénonça dans un texte adressé à l’Église la mutation anthropologique propre au capitalisme contemporain. On y lit notamment : « En reprenant une lutte qui est d’ailleurs dans sa tradition, l’Église pourrait être le guide grandiose, mais non autoritaire, de tous ceux qui refusent le nouveau pouvoir de la consommation […] C’est ce refus que l’Église pourrait symboliser, en retournant à ses origines, c’est-à-dire à l’opposition et à la révolte. Faire cela ou accepter un pouvoir qui ne veut plus d’elle, ou alors se suicider ». À méditer.

Elouan Picault

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