Eloge de la Force : un prêche pour personne

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(5)

// Les propos n’engagent que l’auteur //

Temps de lecture : 6 minutes

Obertone se renouvelle

Il convient tout d’abord de noter l’inédit de la démarche pour l’auteur de La France orange mécanique. Quand bien même il s’était essayé à des registres divers qui vont de la psychologie d’un tueur de masse au recensement teinté de commentaires sarcastiques de faits divers – c’est-à-dire l’augmentation tant quantitative que qualitative, si l’on peut décemment employer ce terme, de la violence dans l’Hexagone – il s’en était toujours tenu jusque-là à la description froide, sans sentiments ou fioritures, de la réalité. Avec ce nouvel ouvrage que l’on ne peut pas vraiment qualifier d’essai, il rompt avec tout ce qui avait fait sa notoriété d’observateur du crime pour délivrer des réponses.

Je m’attendais à beaucoup de choses dès l’ouverture de ce livre ; Obertone ne pouvait sortir de son palais de neutralité pour nous délivrer une tambouille politicarde réchauffée et usuellement servi par la droite française, celle-là même qu’il méprise tant (l’ouvrage étant un éloge de la liberté, synonyme ici de force, il lui était impossible de prôner l’ancrage dans un parti préexistant). Il s’en défend et à juste titre. Pour autant, alors que le format des dix lois ainsi que le prosélytisme (le mot n’est ici pas anodin) publicitaire des éditions Ring laissaient présager un manuel de survie pratique ou comment lever les barricades et prendre l’Assemblée nationale, il n’en est rien. Il est ici question en réalité d’un prêche très abstrait, d’un guide de développement personnel pour jeunes de droite pas tout à fait politisés. Par ailleurs, traiter l’ouvrage ainsi ne serait sûrement pas un outrage pour l’auteur d’Utoya, il confesse que cela s’apparente à du développement personnel vers la moitié de sa prose et les références bibliques, mythologiques, le style en adresse direct au lecteur et au ton moralisateur, nous ramènent constamment à l’évangile voire à Ainsi parlait Zarathoustra.

 

Il est ici question en réalité d’un prêche très abstrait, d’un guide de développement personnel pour jeunes de droite pas tout à fait politisés.

 

Un style à couteaux tirés

 

C’est bien du style dont nous devons disserter en premier lieu. N’étant pas un lecteur passionné de l’Ancien et du Nouveau Testament, je n’étais pas habitué à me faire houspiller durant deux cents pages. Je ne m’attendais pas non plus à des invectives sur ma lâcheté et mon manque d’engagement de la part de celui qui depuis huit ans se revendique simplement comme un analyste, un peu ironique n’est-ce pas ? Il m’a donc fallu un temps d’adaptation à peu près égal à la « première loi » (soit une cinquantaine pages). Le ton dogmatique lui permet assez facilement les phrases courtes et incisives dont il a la recette, les longues métaphores filées ramenant l’Homme à sa condition animale et les comparaisons à la mythologie grecque « il te faut être Achille ET Ulysse ». Nous concédons toutefois volontiers à l’auteur que son style lui impose ce rythme, ces comparaisons et ce ton. Il se repent de temps à autre et semble surpris lui-même d’avoir écrit cela dans son post-scriptum. Cela ne saurait le dédouaner de certaines facilités, il ne suffit pas de faire amende honorable lors de l’ultime page de son écrit pour pardonner les 220 précédentes.

Intéressons-nous dès maintenant au fond d’Éloge de la force. Il y a une progression poreuse tout au long du texte. L’auteur a bel et bien décomposé son ouvrage en 10 règles de conduite qui vont de la prise de conscience de sa force, de celle de « l’ennemi » à la production d’une entreprise personnel aidant sa cause en passant par une forme d’introspection, de recentrage sur soi, pour améliorer son hygiène de vie mais il revient perpétuellement à quelques points clefs à savoir l’ennemi c’est l’Etat léviathan, c’est l’assistanat, c’est le conformisme, le manque de courage, ne t’en veux qu’à toi-même, cesse d’être spectateur de ton existence. A ce rythme une mort lente ou rapide revient au même, tu dois agir tant pis si tu échoues mais ne tombe pas dans l’action désespérée pour autant.

 

Cela ne saurait le dédouaner de certaines facilités, il ne suffit pas de faire amende honorable lors de l’ultime page de son écrit pour pardonner les 220 précédentes.

 

Une ode à l’action

 

L’ouverture du livre commence naturellement sur la distinction de l’auteur entre cet ouvrage et les précédents puis enchaîne directement par la critique d’un Etat qui subventionne à outrance, un état léviathan qui annexe les consciences reprenant à ce titre l’analyse tantôt Hobbesienne tantôt Tocquevillienne. Cependant, et c’est à nouveau tout le parti-pris de l’ouvrage, il ne s’en sert pas seulement pour exprimer son mécontentement bourgeois de subventions à outrance, d’un Etat redistributif qui aliène les uns avec l’argent des autres, qui finance sa propagande médiatique avec votre redevance tv, mais pour ouvrir la conscience de son état à l’aliéné, lui indiquer que s’il ne réussit pas, il en est le seul fautif. Si l’analyse n’est pas erronée, il en reste que ce n’est qu’un prêche, une diatribe et nous ne parvenons pas à apercevoir une vision politique nationale, mais seulement un mantra répété comme le font généralement les coachs en développement personnels. Or, je doute que les lecteurs d’Obertone ne soient pas déjà persuadés de cela, s’ils sont résolus par arrivisme à l’inaction, à être dans les bonnes grâces de « Big Brother », ils ne se détourneront pas de cette voie simplement parce qu’Obertone leur indique que leur volonté de puissance peut mieux s’exprimer, moins lâchement tout du moins. Certes, on me rétorquera aisément qu’il faut voir plus loin, que cet Etat, c’est le culte de l’égalitarisme qui nous plonge dans la médiocrité et donc qui auto-entretient la domination de l’Etat. En effet, cette réflexion est en filigrane tout au long de l’œuvre mais n’approfondit que peu la question, il n’y a pas de théorisation à ce niveau. C’est d’ailleurs une des autres grandes critiques formulées par Obertone, la critique de l’idée abstraite, de l’idéologie. Il nous exhorte à nous concentrer sur l’action et le réel et de ce fait se focalise sur la réalité, une vision très pragmatique du monde qui renoue avec ce que l’on connaissait de l’auteur. Ajoutons à cela que si nos contemporains se confortent très bien dans la dissonance cognitive et donc qu’une piqûre de réalité est toujours salutaire, il nous faudra tout de même reconstruire autrement qu’avec une conscience de cette réalité, nous aurons besoin d’une vision globale et de long-terme. Ce point est trop ignoré par l’auteur.

 

il ne s’en sert pas seulement pour exprimer son mécontentement bourgeois de subventions à outrance, d’un Etat redistributif qui aliène les uns avec l’argent des autres

 

Nous devons revenir un instant sur cette ode à la liberté qui est en quelques sortes une réactualisation concrète et contemporaine du Discours de la Servitude volontaire. La Boétie est d’ailleurs en épigraphe de la troisième loi. En somme, il suffit de commencer à être libre en son esprit, de le vouloir, pour être libre réellement, Obertone reviendra plus précisément et de manière plus aristocratique sur l’utilisation de cette liberté plus tard. Cependant, la question qui est en réalité posée est celle de la provenance du changement. Viendra-t-elle d’en haut ou d’en bas (si tant est qu’elle se produise) ? Il s’agit vraisemblablement d’un mouvement originaire du sol pour l’auteur qui ne croit pas à un changement par les urnes ni par à un excès de violence soudain (le coup d’Etat est exclu également). Là encore, les raisons pour lesquelles ces autres modalités d’action sont exclues restent obscures ou sont évacuées en une phrase rapide alors que c’est justement ici qu’on attendait une leçon d’Obertone. On peut présupposer ceci dit que cette évacuation des autres moyens d’obtention du pouvoir relèvent plus du sophisme pour contraindre en son esprit le lecteur à l’action que réellement un jugement d’impossibilité des autres.

 

Des contradictions inhérentes aux intentions

 

Par ailleurs, cette velléité de liberté de l’auteur de Guerilla (liberté entendue aussi bien mentalement que physiquement) est poussée jusqu’à l’extrême. L’objectif sciemment affiché est l’autosuffisance, il faut pouvoir produire sa nourriture, se défendre avec ses armes, pour en fin de compte subvenir aux besoins des siens. Si nous avons tous l’envie d’être capables d’un contrôle absolu comme le décrit Obertone, c’est une rupture du contrat social, de la pensée qu’il faut des gardiens, des sages et des commerçants. Ce vers quoi cette réflexion tend, c’est, au nom d’une grandeur personnelle, la négation que nos forces conjointes font la grandeur d’une civilisation et donc qu’il faut bien une spécialisation. Nous touchons ici à un point essentiel de contradiction d’Obertone : il nous exhorte à être des spécialistes parfaits de notre domaine et en même temps à être auto-suffisant, des touches à tout. Bien sûr, on comprend mieux de ce fait sa fascination pour Léonard de Vinci (très présent comme image idéal dans l’ouvrage) et on en revient encore au problème du livre, c’est un prêche, du développement personnel pour devenir un grand homme. Un grand homme a-t-il besoin d’un guide en bien-être pour se découvrir ?

Ce besoin d’être auto-suffisant est renforcé par la situation, Obertone semble convaincu qu’il y aura un délitement total de la société, la plongeant de ce fait dans l’anomie. L’auteur ayant écrit Guerilla, nous ne pouvons pas lui reprocher de ne pas développer cette thèse spécifiquement.

« Douance, dominance, divergence » sont les trois critères principaux de la réussite selon Obertone. Ils sont tous essentiellement innés, mais peuvent être travaillés. Nous touchons là à un autre point de contradiction. L’auteur s’adresse à tous et à personne en même temps, la doctrine Nietzschéenne très présente dans l’ouvrage avec tout de même une pointe de cynisme pour se différencier. Il est fondamentalement aristocratique en pensant qu’un tout petit nombre peut l’emprunter tout en généralisant, car il veut toucher un public large. Tout n’est que question de domination, de supériorité et il nous livre encore un guide abstrait de ce qui fait un grand homme, visiblement, comme pour beaucoup d’autres théoriciens du surhomme ou du grand homme, il est monomaniaque. Il faut contrôler nos dépenses et savoir qui l’on peut irriguer avec nos revenus, il faut être un spécialiste parfait, il faut être auto-suffisant, il faut des proches triés sur le volet et il ne faut pas être excentrique, seulement divergent. L’auteur en profite pour tacler les petites instagrameuses conformistes (avec l’archétype de ces dernières nommée Cloé dans l’ouvrage) utilisant des carrés noirs et bleus pour s’acheter une bonne conscience, ce n’est pas très original, mais sous la plume de l’auteur, cela reste jouissif.

En somme, Éloge de la force commence par une diatribe contre l’Etat, réactualise La Boétie avec la volonté de liberté et d’émancipation de la peur, nous fait prendre conscience de notre force ou de sa possibilité et enfin nous indique comment l’utiliser et vaincre l’ennemi, ne pas tomber dans ses pièges. L’intention était louable, mais le manque de théorisation laisse un sentiment de vacuité, d’incantation vaine. Le style et le fond ne vont, à mon sens, pas de paire. L’ouvrage ne peut s’adresser aux croyants tout en leur disant que le grand homme est rare et qu’ils doivent le devenir. Si des futurs très grands ont lu Éloge de la force, ils n’en avaient pas besoin.

 

Axel Roulliaux

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