Faut-il toujours débattre? – Le cas Eric Zemmour

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« Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je ? Quand on l’approuve et qu’on y souscrit, quoique ce soit avec répugnance »

Jacques-Bénigne Bossuet, Histoire des variations des Eglises protestantes (1688)

Quelles voix ne s’indignèrent-elles pas aux lendemains du discours d’Éric Zemmour lors de la Convention de la Droite, le 28 septembre 2019 ? Au sein d’une condamnation quasi-unanime, beaucoup s’émouvaient d’apercevoir si fréquemment sur leur écran de télévision le polémiste plusieurs fois condamné, et certains émettaient l’hypothèse de son écartement de nos antennes. Toutefois, plutôt que de s’en tenir à sa seule personne, nous devrions nous interroger sur les raisons de son succès, et questionner le projet de censure dans ce cas précis. En effet, celui-ci provient de la remise en cause croissante de la légitimité du débat télévisé et de son apport pour la société, corolaire de son omniprésence et de sa dégradation. Est-ce pour autant une fatalité ?

Les déplorables conditions du débat politique

Bien que non restreint à nos écrans de télévision, le débat politique est une passion française qui est d’autant plus appréciée lorsque les propos s’accompagnent de leur image. Pourtant, les plateaux des émissions politiques sont peuplés depuis longtemps d’éditorialistes « faiseurs d’opinion », orientant la pensée des téléspectateurs au sein d’un champ pour le moins étroit. En effet, nombre de sujets tels que la construction européenne (et le libéralisme économique) ou l’immigration fournissaient il y a peu un consensus présenté comme évident, et toute dissidence intellectuelle était aussitôt criminalisée par « les personnes les mieux informées, les plus intelligentes et les plus morales dans la communauté »1, encadrant strictement une opinion publique « convenable à un Etat civilisé »2. Dans une telle structure, les débats politiques prolifèrent pourtant, mais ignorent l’hétérodoxie (désignée comme « les extrémismes ») qui n’a pas sa place, à moins qu’elle ne soit suffisamment lisse pour permettre de « pérenniser la centralité intellectuelle d’un espace mou »3. Le fantasme d’un véritable forum télédiffusé est rattrapé par la réalité4 d’un petit monde en collusion avec le système politique et économique5, définissant le réaliste et le dicible.

Éric Zemmour, antithèse habile du système médiatique

En de telles conditions, Éric Zemmour avait tout pour plaire à ceux qui ne se reconnaissaient pas en ces avis : antiféministe, adversaire de la construction européenne, protectionniste, opposant à l’immigration, il incarne l’antithèse de la pensée médiatique commune. Il est fort probable que sa dissonance systématique par rapport à celle-ci ait l’ait grandement servi, de même que son usage de la polémique, alors que cette méthode est plus efficace que jamais6 à l’heure des réseaux sociaux. Alors, la critique de médias privés s’attachant les services d’un essayiste régulièrement sous le feu des projecteurs, et mettant en avant des sujets aussi redondants qu’ils attirent d’attention est bien ardue, tant leurs choix dépendent de notre attention.

« Interdire ne sert à rien. Contredire est fondateur »7

Toutefois, les opposants idéologiques de l’essayiste ne lui opposent bien souvent que leur indignation distanciée. En effet, ceux qui le dénoncent préfèrent arguer de l’inutilité du débat avec un individu qui s’inscrirait dans la lignée des journalistes d’extrême-droite tels Edouard Drumont8, et userait de techniques rhétoriques antidémocratiques qui empêcheraient la tenue d’un débat fertile9. Or, c’est la forme que l’on attaque par ces procédés, tout en mimant les usages médiatiques qui consistent à disqualifier un discours par l’effet de stupeur et de malaise qu’il produit, sans en déconstruire les fondements. Et lorsqu’un intellectuel comme Raphaël Enthoven décide de se rendre à la Convention de la Droite pour y tenir un propos divergent ou partage le même plateau que l’écrivain honni, il est assimilé à l’extrême-droite et fustigé pour l’inutilité de son geste. Ainsi, c’est la pertinence du débat qui est remise en cause, et il faudrait alors bannir des écrans celui avec qui dialoguer est impossible. Pourtant, en plus d’être dangereux, cela ferait fi de tous ceux qui partagent sa pensée qui elle, ne peut pas être détruite en étant cachée. Réellement censurer celui qui aime se présenter comme marginalisé par les médias tandis qu’il est visible partout serait contre-productif.

Or, c’est la forme que l’on attaque par ces procédés, tout en mimant les usages médiatiques qui consistent à disqualifier un discours par l’effet de stupeur et de malaise qu’il produit, sans en déconstruire les fondements.

La démocratie sans débat ?

Mais surtout, ce discours tend à trop vite disqualifier le débat. De fait, sa place dans la démocratie est centrale, puisqu’il permet la mise en œuvre de « cette force sans violence du discours argumentatif, qui permet de réaliser l’entente et de susciter le consensus »10 entre les citoyens, censé surmonter « la subjectivité initiale de leurs conceptions »11. Cependant, les débats en question sont critiqués en raison de l’usage de procédés rhétoriques qui masquent la subjectivité d’un discours, et trahissent sa promesse de mise en partage de la vérité. C’est le passage inévitable de la logique et de la philosophie qui suivent cette quête initiale à la dialectique éristique, ou art de la controverse, qui priorise la victoire à la vérité, et place ainsi l’individu (et sa gloire) comme une fin et non plus un moyen. Toutefois, cette évolution est compréhensible dès lors que l’individu s’expose publiquement, et plus encore lorsque le débat contient un enjeu politique. Mais les débats publics, et plus précisément télédiffusés, ont-ils toujours été sans intérêt ?

Réhabiliter la lenteur, instaurer le silence

Il suffit pour se convaincre du contraire de constater l’évolution du ton des débats présidentiels. L’absence de ce grand rendez-vous en 2002 permet de comparer ses tenues en 1995 et en 2007, et il est déjà frappant de constater qu’au XXIème siècle, on ne craint plus de couper la parole, d’élever la voix et de privilégier le débit à la grammaire12, ainsi que la répétition d’éléments de langage à la variété du vocabulaire. Finalement, la piètre qualité du débat entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen ne tient pas seulement à la terrible prestation de cette dernière, mais est surtout le point d’orgue d’une lente agonie de la forme, qui emporte le fond avec elle. Un langage soigné et un débit verbal plus faible n’empêchaient pas Jacques Chirac de déclarer en 1988 qu’il avait pu constater en deux ans, soit depuis son arrivée au poste de Premier Ministre, un atténuement du sentiment d’insécurité chez les Parisiens. En revanche, l’exposé de cet argument était assez neutre et clair pour que l’on puisse en déceler la vacuité.

Néanmoins, gommer ces évolutions ne rendraient pas les débats entre personnalités politiques démocratiquement suffisants pour autant. Les universitaires, qui depuis longtemps craignent les plateaux de télévision car le rythme qui y est imposé correspond mal à l’exposition d’un discours scientifique, devraient pourtant être plus audibles pour poser les fondations théoriques de leurs domaines respectifs. Ce que le petit écran ne semble pas pouvoir fournir, Internet le permet à travers des initiatives telles que la chaîne YouTube « Thinkerview » ou le site « The Conversation ». Malgré leurs différences, ces deux médias donnent la parole à des spécialistes qui ont alors une latitude certaine pour développer clairement leurs propos. De plus, un format plus long permet d’avancer une idée nouvelle qui, contrairement à celles déjà admises et utilisées de manière concise, nécessitent un exposé plus long. Bien que le débat ne soit pas systématiquement employé par ces intermédiaires, celui-ci possède tout de même une capacité de synthèse entre théories en conflit qui en fait un vulgarisateur particulièrement efficace.

Une question de volonté et d’exigence

Ainsi, les chaînes de télévision pourraient tout à fait imposer de nouveaux termes aux débats, en précisant leurs règles et leur but. Et si d’aventure une certaine frilosité ne quittait pas les directeurs des programmes, l’innovation pourrait leur être imposée de fait face au succès de formats plus audacieux, entrepris sur d’autres plateformes. Alors, les personnages outrageux (dont Éric Zemmour) devraient se plier aux nouvelles exigences d’un public rompu aux nouvelles conditions du débat, et bien que la subjectivité rhétorique ne serait pas éliminée, elle deviendrait à la fois minoritaire et visible.

Reconnaissant à la télévision une capacité à toucher les masses sans distinctions sociales, il serait dommage d’y laisser régner la cacophonie, dont ressortent rarement gagnantes la complexité et la raison nécessaires à la démocratie.

1 John David Yeadon Peel, Herbert Spencer. The Evolution of a Sociologist, Heinemann, Londres, 1971. Propos d’Alexander Mackinnon.

2 Ibid

3 https://www.monde-diplomatique.fr/1999/03/HALIMI/2851

4 « Rien n’est plus trompeur que l’image, souvent évoquée à propos de la presse, du forum, du lieu où tout pourrait être publiquement discuté. Il n’existe pas un espace ouvert à tous ceux qui le veulent, mais des agents qui décident en fonction des lois propres de fonctionnement du champ journalistique, ce qui mérite ou non d’être porté à la connaissance de publics plus ou moins larges et hétérogènes socialement ». Patrick Champagne, Faire l’opinion : le nouveau jeu politique, Editions de Minuit, Paris, 1990, p. 243.

5 Serge Halimi. Les Nouveaux Chiens de garde, Liber-Raisons d’agir, 2005

6Laurent de Sutter. Indignation totale. Ce que notre addiction au scandale dit de nous, Paris, L’Observatoire, 2019. Alors que l’indignation est un moyen pour les individus de s’affirmer et de se construire pour et par rapport à autrui, les déclarations inconventionnelles et potentiellement choquantes sont un matériau d’autant plus prisé qu’il est aisé de s’en saisir.

7 Raphaël Enthoven. Nouvelles morales provisoires, éd. de l’Observatoire, 2019, p.93

8 Gérard Noiriel. Le venin dans la plume. Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République, Paris, Éditions La Découverte, 2019

9 Clément Viktorovitch : Zemmour et la rhétorique du conflit – Clique – CANAL+ https://www.youtube.com/watch?v=iezSHQD_V7Y

10 Jürgen Habermas. Théorie de l’agir communicationnel, tome I, trad. Jean-Marc Ferry, Fayard, 1987, p.27

11 Ibid

12 Il est à noter que ce défaut est aussi caractéristique des intervenants à la radio et à la télévision en général, et qu’il est visible depuis vingt ans. Colas Rist. « 200 mots à la minute : le débit oral des médias », Communications & Langages N°119, 1999, p.66-75

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