Hercule et le mythe de la concurrence

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« Aucune de ces entreprises n’a intérêt à rétrécir l’Etat, et c’est ce qui les distingue des conservateurs à principes. Sans l’Etat et ses interventions économiques, elles n’existeraient pas elles-mêmes, et elles ne pourraient pas jouir du pouvoir de marché qu’elles sont parvenues à exercer. Leur raison d’être est plutôt de tirer de l’argent de l’Etat — tant qu’elles le contrôlent » (James K. Galbraith)

Depuis 1986 et la première vague de privatisation initiée par Jacques Chirac alors Premier Ministre, la France a transféré au privé plus d’un million d’emplois publics. A l’heure où le projet Hercule prévoit de scinder EDF en trois entreprises distinctes, récit d’une trentaine d’années de mythologie néolibérale.


EDF et les citoyens, victimes du mythe de la concurrence

Pour bien comprendre le projet Hercule, il est nécessaire d’opérer un retour en arrière. La production électrique française s’est basée dès le sortir de la guerre sur le nucléaire, à l’aide d’un monopole d’Etat fixant des prix de vente suffisants pour amortir les coûts de construction des infrastructures. Puis, en 2007, la Commission européenne désireuse de voir introduite de la concurrence dans le secteur pousse à la dérégulation du marché, c’est-à-dire à la fin des tarifs réglementés qui permettaient à EDF d’assurer une visibilité à long-terme de ses finances.

Pour autant, il était bien ardu de pénétrer un marché dont EDF possédait la quasi-totalité des moyens de production. En conséquence, est mis en place l’Arenh (accès régulé à l’électricité nucléaire historique) en 2011, qui oblige EDF à vendre à un tarif préférentiel 25% de sa production électrique d’origine nucléaire à ses concurrents. En résulte une véritable schizophrénie : depuis 2007, l’indice des prix à la consommation d’électricité a augmenté de 60,36%, du fait de l’augmentation des tarifs réglementés censés permettre à la concurrence de proposer des prix plus bas que ceux d’EDF. En 2018, elle s’est même fait imposer d’augmenter ses prix pour permettre à la concurrence de dégager des marges. La concurrence censée profiter aux consommateurs par une baisse des prix a en réalité conduit à leur augmentation, et à l’explosion de démarchages publicitaires abusifs par des concurrents ne sachant que faire de leur manne injustement acquise.

L’unanime opposition au projet Hercule

Dans ce cadre, le projet Hercule est une concession faite par la France à la Commission européenne pour obtenir la réforme de l’Arenh. Sous un nom pompeux, ce plan consiste en la révision du réseau électrique français par la scission d’EDF en trois entreprises :

  • EDF Bleue, regroupant la production d’électricité nucléaire, détenue par l’Etat
  • EDF Azur, regroupant les barrages hydroélectriques, et détenue par EDF Bleue
  • EDF Verte, ouverte aux investisseurs mais majoritairement détenue par l’Etat (65%) et gérant la production d’électricité d’origine renouvelable ainsi que la distribution électrique.

De fait, si ce projet aboutissait, l’Etat conserverait pleine propriété du secteur le plus déficitaire qu’est la production d’électricité nucléaire, et céderait en partie le plus rentable.

En résumé, après qu’un ensemble d’entreprises parasitaires soient venues profiter d’une rente aux dépens d’EDF, voilà que les infrastructures financées par les impôts sont séparées de leurs bénéfices, mis à la disposition du privé. Si le projet Hercule se justifie selon ses défenseurs par la situation financière problématique d’EDF, ils omettent de dire que celle-ci provient en partie de la dérégulation des tarifs et de l’organisation artificielle d’une concurrence parodique. La trame est si catastrophique qu’elle réussit l’exploit de cristalliser l’indignation de la CGT comme d’anciens dirigeants du fleuron français, qui voient dans ce projet l’annonce du démantèlement futur de l’entreprise.

Le scandale des privatisations

Ainsi, le schéma a été maintes fois répété : affaiblir une entreprise publique par sa mise en concurrence, ce qui l’amène à dysfonctionner et à s’endetter, rendant comme inéluctable sa privatisation. La plupart du temps, la vente par l’Etat d’une entreprise qu’elle détient lui permet de dégager des sommes élevées à court-terme, mais lui fait également perdre un actif stratégique à long-terme. De plus, et contrairement aux discours managériaux vantant la flexibilité et l’efficacité du privé à qui veut l’entendre, la gestion des services publics en réseaux par l’Etat est souvent la meilleure.

Ce fait est particulièrement manifeste concernant les autoroutes françaises, cédées au privé sous forme de concessions jusqu’en 2028-2032. Le bilan en est un désastre absolu : hausse des prix des péages, chute des investissements, taux de marge records, dividendes généreux… Pourtant, en 2005, le rapport d’Hervé Mariton favorable à cette opération promettait pêle-mêle la mobilisation de « davantage de moyens, et plus vite, pour la menée à bien d’un ambitieux programme multimodal d’infrastructures » assurant d’« un choix favorable à l’aménagement du territoire »…

C’est en réalité ne pas comprendre que contrairement au public, un opérateur privé a d’abord pour objectif la maximisation de ses bénéfices et la diminution de ses coûts, souvent à des lieues de l’intérêt général.

Aux racines d’une idéologie persistante

Face à la multiplication d’échecs si retentissants, comment expliquer que les gouvernements successifs persistent à vouloir placer les services publics en situation de concurrence ou entre les mains d’acteurs privés ?

Au départ, il y a une croyance tenace selon laquelle la concurrence est forcément préférable, et que le privé est fondamentalement plus efficace que le public. Or, la théorie économique n’est jamais parvenue à le démontrer formellement, mais cela n’a pas empêché les éminences grises du Traité de Maastricht de faire de la « concurrence libre et non faussée » un principe fondateur de l’Union européenne. Bien que les faits jouent contre l’idéologie, l’impérialisme culturel pâre les discours politiques des atours de la science. Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant ont ainsi fait une recension non-exhaustive de la sémantique néolibérale opposant le marché à l’Etat :

La « science » économique, le droit européen et les convictions des élites nationales conduisent à de telles absurdités. Heureusement, les faits finissent par rattraper les discours : la Grande-Bretagne héritière de Thatcher renationalise aujourd’hui certains services publics comme le rail ou les prisons face au constat de l’échec cuisant de leur gestion privée.

Pourtant, l’actuel gouvernement a prolongé la vague de privatisations, pointant notamment les aéroports de Paris et menaçant la SNCF. Il est alors à espérer pour 2022 que la France, aujourd’hui consacrée « start-up nation » cessera d’étendre l’idéal concurrentiel là où sa place n’est pas.

 

Léandre Guillot de Suduiraut

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