La démocratie française est-elle essoufflée ?

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   Il y a quelques jours Jacques Chirac est mort, cela ne veut rien dire c’était peut-être il y a plusieurs mois. Ce qui m’a le plus troublé c’est que mon premier souvenir politique est certainement son discours d’adieu aux français qui m’avait à l’époque déjà déçu et qui aujourd’hui m’a fait réaliser qu’entre-temps j’avais vieilli, c’est tout. Ce qui m’a ensuite le plus surpris c’est la nostalgie d’une partie de mes compatriotes suite à l’annonce de la mort de celui qui fut président pendant douze ans, question d’âge peut-être. Les raisons sont multiples pour expliquer cela, la crise de 2008, Sarkozy et Hollande, le fait que la situation ne se soit pas améliorée depuis, loin de là, la hausse du chômage, le terrorisme, les bouleversements du monde etc… Mais surtout, Jacques Chirac a su rassurer les français, les apaiser, cela passa bien sûr par le mensonge et la trahison, mais c’est aussi une époque durant laquelle l’on pouvait encore croire nos politiciens, où on les détestait moins, une époque où les logiques de partis prédominaient, on se laissait bercer d’illusions naïvement par un type ô combien sympathique comme savait le paraître Jacques Chirac. Sa mort marque la fin d’une époque politique révolue en 2017, celle du pathétique affrontement prétendument démocratique entre une gauche hypocrite et une droite traitresse et les causes de la fin de cette époque remontent à loin. En France nous pouvons dire que nous sommes en avance car nous avons mis fin à cette mascarade avec Emmanuel Macron qui a, et c’est tant mieux, clarifié la chose. Si la droite et la gauche font la même chose, pourquoi ne gouverneraient-ils pas ensemble ? C’est ce qui est advenu avec En Marche qui a tué la gauche pour occuper tout le centre et une bonne partie de la droite, aujourd’hui réduite à peau de chagrin.

Si la droite et la gauche font la même chose, pourquoi ne gouverneraient-ils pas ensemble ? C’est ce qui est advenu avec En Marche…

  Un tel changement est logique et bénéfique, à mon sens, mais il ne faut pas se bercer d’illusions, nous allons connaître des difficultés propres à cette nouvelle situation. Nous entrons sans doute dans une période très trouble. Selon moi l’élection présidentielle de 2017 a montré que l’ère où dominaient les partis politiques est révolue, Hollande est un homme de parti, les apparatchiks de droite et de gauche ont été laminés par Macron qui n’avait pas de parti, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il n’avait aucune aide extérieure, évidemment. Les partis politiques classiques sont morts de leurs trahisons, de leurs échecs et de leurs escroqueries, les français les ont désormais en aversion.

Les racines de la crise démocratique:

  Cette crise est à mon sens bien plus large que les parti politiques, c’est une crise de la démocratie libérale classique, donc dans sa forme représentative qui est malade. Malade du fossé qui s’est creusé entre elle et les classes populaires qui la rejettent aujourd’hui massivement. Cette crise touche donc l’ensemble des corps intermédiaires, les partis ou les syndicats. L’époque où quand le parlement votait une loi réformant le code du travail menait simplement à une manifestation des syndicats et de l’opposition est finie. Cela ne veut pas dire que cela n’arrivera plus jamais, mais simplement que la vie politique française ne se polarise plus là-dessus, c’est-à-dire qu’elle n’est plus centrée sur le jeu parlementaire où opposition et majorité se renvoient tranquillement la balle faisant semblant d’être en désaccord. Il est vrai que nous n’avons pas une culture politique consensuelle comme nos voisins allemands, mais nous avons désormais franchi un nouveau stade.

Michel Rocard comme Manuel Valls ont fait voter leurs lois par 49.3 avec le soutien d’une partie de la droite modérée. Les syndicats sont plus faibles que jamais et leurs méthodes conventionnelles sont de moins en moins efficaces, ce qui se ressent forcément dans l’orientation toujours plus libérale des politiques gouvernementales. Des syndicats et un parti ouvrier fort exercent une pression sur les gouvernements qui doivent composer avec une forte opposition capable de bloquer le pays, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le PCF et ses électeurs par leur nombre ont retenu le PS à gauche pendant un temps, mais dès lors que le premier s’est effondré, rien n’empêchait le deuxième de partir vers le centre pour gagner un nouvel électorat, le départ de Jean-Luc Mélenchon et de l’aile gauche du parti n’a fait qu’entériner définitivement ce qui était déjà acté. Si l’on en croit Colin Crouch (politiste britannique) la démocratie est le lieu d’expression des clivages de classe et l’apogée de ce système politique correspond à l’affirmation de ces partis ouvriers, le développement de la démocratie a été favorisé par ces clivages de classe, la naissance de la classe ouvrière et son organisation politique. La complexification de la société, sa restructuration née de la révolution industrielle va entraîner de nouvelles revendications et de nouvelles violences. Face à cela la démocratie est traditionnellement considérée comme le système politique ayant permis la pacification de la politique permettant aux différentes parties de la société de s’exprimer et de posséder une partie du pouvoir en tant que membre du peuple souverain. C’est ce qu’expliquait Durkheim et le 19 ème siècle en Europe nous l’a bien montré, chez nous la démocratie et l’industrialisation se sont accompagnées tout au long du siècle.

Il est vrai que nous n’avons pas une culture politique consensuelle comme nos voisins allemands, mais nous avons désormais franchi un nouveau stade.

D’une démocratie déficiente, naît une violence latente:

  La nouvelle violence dans le champ politique de notre pays depuis désormais une dizaine d’années qui se traduit par l’apparition des black blocks, les dégradations lors du mouvement des Gilets jaunes ou celui des bonnets rouges doit nous interroger sur la concordance entre notre système actuel représentatif et les aspirations de la majorité. Il paraît logique que la colère s’exprime, si elle n’est pas reflétée dans les urnes elle n’est donc pas prise en compte. 2002 et la défaite de Lionel Jospin qui marquait l’entrée dans un nouveau monde où la compétition politique ne se limite plus à un affrontement titanesque entre droite et gauche ou bien le refus du traité constitutionnel de 2005 auraient dû éclairer notre élite politique sur la volonté d’une majorité de français. Cependant, rien ne fut fait, nos institutions leur permettant de continuer comme avant, la meilleure preuve est 2017 avec l’élection législative, 50% d’abstention en moyenne au niveau national, cela n’a pas gêné outre-mesure les nouveaux arrivants de LREM pour faire attaquer le code du travail ou les retraites.

Mais, revenons-en à notre président, nous lui avons déjà appliqué l’étiquette classique de « bourgeois » qui lui sied à merveille, mais celle d’extrême centriste ne semble pas usurpée non plus, certains diront de droite, je ne peux pas dire le contraire. Dès lors qu’il a à se justifier sur les « premiers de cordée », l’ISF ou bien qu’il fait face à un discours trop lénifiant notre président use toujours de la même rhétorique, celle du « dialogue social » et « du cumul des énergies positives pour tous ensemble faire progresser notre société, car j’ai besoin de vous » et « ce n’est pas en nous opposant les uns aux autres que l’on va s’en sortir, il ne faut pas croire que c’est parce que l’autre gagnera moins que nous on gagnera plus, car c’est faux… ». Vous aurez remarqué là l’emploi d’une rhétorique assez opposée aux termes employés depuis le début de cet article, en somme Macron s’évertue à nier les antagonismes de classe au nom d’un discours fédérateur, rassemblant toutes les « énergies positives »… Ce genre de discours unanimistes qui refuse de voir les conflits inhérents entre les différentes strates de la société est une négation du politique dont le rôle est justement de régler ces conflits et non de réfuter leur existence. De tels discours qui refusent de remettre en cause le système politique actuel expliquent la dégradation de nos démocraties en ce que Jacques Rancière appelle des « états de droit oligarchiques ». La négation des antagonismes de classes ne fait que laisser la place aux intérêts des plus forts qui, ainsi, ne remettent pas en cause leur domination qui n’est pas plus remise en cause par les élections ou dans le débat démocratique, du moins dans son cadre médiatique.

« Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner » Warren Buffet.

Le chemin vers l’horizon néolibéral est déjà tracé et ne saurait être remis en cause, quand bien même il ne correspondrait pas à la volonté populaire majoritaire, ce qui explique qu’en 2008 nos élites ratifient un traité qui avait été largement refusé par référendum et qu’à l’époque de la campagne sur ce même référendum de 2005 tous les médias aient milité pour le « oui » au traité constitutionnel européen.

Ce système oligarchique où ceux qui dominent ne voient pas leurs privilèges remis en cause est une perversion de la démocratie, un système où les « sans parts » ne se voient rien attribuer, la politique n’existe plus, elle est niée car au fond, ces gens qui ont le pouvoir ont une haine de la démocratie, et c’est bien normal que le roi ait horreur de la guillotine car c’est sa tête qu’elle pourrait séparer de son tronc. Il est normal que cette oligarchie déteste un système qui puisse remettre en cause sa domination, elle use donc de tous les moyens nécessaires (médias, lobbying, corruption, conflits d’intérêts, secret des affaires…) pour triompher encore. C’est ce que Colin Crouch (politiste britannique) appelle la « post-démocratie », un système où les conditions de la démocratie ne sont plus réunies, où se tiennent des élections amenant toujours aux mêmes résultats politiques (quitte à faire revoter la population), l’établissement d’un consensus désormais devenu un dogme dans les médias conscrits dans un champ politiquement correct…

Ce graphique illustrera sans aucun doute bien mieux l’importance des syndicats que n’importe quels mots:

  Vers une démocratie d’un genre nouveau:

   Nous voilà donc dans une situation où les corps intermédiaires qui servaient traditionnellement de régulateurs au sein de notre système démocratique sont désavoués et avec cela, tout une façon de faire de la politique. Comme je l’ai dit plus haut, le temps où l’on manifestait sur une mesure précise de façon ponctuelle pour exiger son retrait en attendant les prochaines élections me semble dépassé, car inefficace. Ces dernières années nous avons vu l’émergence de groupes situationnistes et anarchistes comme les blacks blocks qui restent bien entendus assez faibles en nombre, mais dont les actions font largement parler d’eux. L’année dernière a été monopolisée, si je puis dire, par les gilets jaunes. À mon sens le mouvement des gilets jaunes est le premier mouvement social d’un genre nouveau en France, c’est un mouvement complètement spontané, désorganisé, horizontal, (au moins à ses débuts) refusant toute représentation institutionnelle, allant à l’encontre de ce qui se fait depuis 40 ans. C’est un mouvement qui veut aller vers plus de justice économique et de démocratie directe, donc anti-libéral économiquement et refusant aussi la démocratie libérale et parlementaire qui n’est que l’édifice institutionnel établi par notre élite pour faire accepter pacifiquement sa domination. Mais le corps social français est désormais trop fracturé, le fossé est trop grand pour que la politique à l’ancienne continue. À mon sens nous nous dirigeons vers des mouvements horizontaux, de plus en plus violents et surtout, des mouvements remettant complètement le système en cause, contestant ses bases même, voulant le renverser. Nous allons donc vers une radicalisation des opinions politiques, engendrant forcément de la violence et une réaction violente du pouvoir en retour, à dessein de se sauvegarder. Le fossé entre Macron et les gilets jaunes n’a cessé de se creuser jusqu’au moment où aucune conciliation et aucun consensus n’était plus possible. Des mains orphelines de bras et des orbites en deuil de leurs yeux séparent désormais les gilets jaunes du pouvoir établi. Déjà en 1995 se posait la question de la « fracture sociale », et celle-ci s’est considérablement aggravée depuis. La société française est comme une marmite d’eau sur le feu, elle bout, elle bout jusqu’à ce qu’elle déborde, mais alors la main ferme de l’état maintient bien le couvercle en place et le tout redescend jusqu’à la fois prochaine. Les gilets jaunes ne sont que le début de quelque chose de bien plus grand, ils continueront sous une forme ou une autre et dans les années à suivre certainement aurons-nous des gilets de toutes les couleurs. Je dois avouer que je ne me réjouis pas complètement de cette situation. En effet, une situation aussi troublée où les insurrections se multiplient et ne cessent de se radicaliser (on ne parle pas ici d’extinction rébellion) peut engendrer tout et n’importe quoi, même si le plus probable est que la situation reste bloquée et que toute tentative de changer radicalement le système échoue face à la répression des forces de l’ordre. Les urnes ne marchent pas, alors essayons la rue !

La société française est comme une marmite d’eau sur le feu, elle bout, elle bout jusqu’à ce qu’elle déborde, mais alors la main ferme de l’état maintient bien le couvercle en place et le tout redescend jusqu’à la fois prochaine.

  Mais comme nous venons de le dire, prendre le pavé ne sera certainement pas suffisant pour faire changer les choses, ce n’est ni vous ni moi qui couperons la tête d’Emmanuel Macron. La seule solution restante est donc la radicalisation de la démocratie qui se gagnera petit à petit, le pouvoir ne l’accordera probablement pas de bon ton, cette situation de vide où il n’y a le choix qu’entre le pouvoir et… rien joue sur la peur du vide. L’heure est donc à la nécessaire construction d’une réelle alternative avec un projet viable qui puisse réunir tous les mécontents et les révoltés, les abstentionnistes, tous les acteurs du mouvement social autour d’un projet unificateur et cohérent qui propose justement cette transformation et qui remplisse ce vide qui n’est que l’assurance-vie du pouvoir en place. C’est bien évidemment plus facile à écrire qu’à faire mais il faut savoir que se résigner c’est mourir et ça n’est pas possible.

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