La dernière digue

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Ces hommes ont posé leurs casques à terre…

Temps de lecture: 4 minutes

Alors que les mécontentements, les manifestations, les grèves, font rage dans l’Hexagone. Alors que les déboires, bavures, violences policières s’accumulent1. Alors que le quinquennat actuellement en vigueur n’en finit plus de se teinter de sang, et par la même occasion de se couvrir d’opprobre. Le gouvernement en place a failli faire sauter la dernière digue qui maintient encore le fragile équilibre sur lequel son pouvoir s’établit : la violence. Le monopole de la violence (cf. Max Weber) est bien le dernier rempart du pouvoir politique en possession de l’État une fois que sa légitimité, du moins celle de ces actions, a été définitivement sapée. Celle-ci ne pouvait survivre à une série de mesures ayant toutes un objectif : répondre à une austérité économique des plus mortifères requise par Bruxelles2 et servilement acceptée par nos dirigeants généreux complices de ce dévoiement de la démocratie. En clair, un pouvoir politique sacrifiant un peuple pour servir leur dogme, soumis aux intérêts privés3 à défaut de l’être à ses électeurs. Mais pour ceux qui s’inquiétaient d’une telle dérive du pouvoir en place, il n’y aura bientôt plus de raison de s’indigner, les observatoires disparaissent un à un4. Il ne faudrait pas que nous sachions ce qu’est la France de 2019, ou pire encore, ce qu’elle sera demain. Cependant nous avons encore accès à certaines informations, riches en enseignements…

la situation de dépendance du pouvoir à la violence est telle que la loyauté des forces de l’ordre ne peut plus être optionnelle, ni même fragilisée.

Ainsi, ce qui suscite aujourd’hui l’écriture d’un tel papier, est l’action de CRS, plus que significative. Ce rappel à l’ordre, non pas du gouvernement, mais de ce corps de métier au gouvernement. Chose qui paraît impensable et qui est pourtant véritable : la situation de dépendance du pouvoir à la violence est telle que la loyauté des forces de l’ordre ne peut plus être optionnelle, ni même fragilisée. En effet, le 2 décembre 2019, soit peu avant la grève du 5 décembre, des CRS du Val-de-Marne ont déposé leurs armes. Cet acte symbolique est avant tout l’expression d’une grogne déjà lointaine et sur le qui-vive parmi les forces de l’ordre qui, en plus du problème des retraites, estiment que leurs revendications (conditions de travail, récurrence des suicides), exprimées lors de la manifestation policière du 2 octobre, n’ont pas été entendues. Des menaces ont alors été brandies et mises à exécution lors de la grève du 5 décembre : mouvement national chez les agents de nuit, menaces de blocages dans les commissariats de France, des opérations « commissariat mort » (ils ne répondront qu’aux appels d’urgence)… L’inaction de l’exécutif a été soulignée par les syndicats policiers, ici par Philippe Capon, secrétaire général de l’Unsa-Police : « Nous n’avons aucune nouvelle du ministère de l’Intérieur. Il n’a pas l’air de comprendre le degré d’exaspération chez les policiers« . Cette dénonciation du manque de considération, tout à fait justifiée, a été suivie de menaces lourdes de sens sur les tracts de ces mêmes syndicats : « La mobilisation continue, elle doit s’accentuer jusqu’au black-out complet et illimité dans la durée à partir du 11 décembre, tant que nous ne serons pas entendus« . Face à tant de tohu-bohu le gouvernement n’a pu rester les bras croisés, pas avec un tel enjeu : le jeudi 12 décembre, les syndicats policiers (Alliance, UNSA…) annoncent la fin de la contestation pour les forces de l’ordre. M.Castaner a répondu favorablement à leur requête5, les policiers seront exemptés de cette réforme, ils garderont leur régime spécial, le reste de la population attendra. Le faux pas a rapidement été suivi d’un rétropédalage magistral de notre exécutif. Désormais, La République En Marche, dans sa fougue et son panache, dans sa jeunesse et son dynamisme, n’omettra plus d’exclure les forces de l’ordre de tels sacrifices nécessaires pour sauver un pays financièrement exsangue. Le cauchemar a été évité de peu. La digue aura tenu, du moins, jusqu’à la prochaine tempête.

Mais le plus frappant reste l’instrumentalisation de ce corps de métier par le pouvoir en place. En effet, les politiques irresponsables, après leurs coups d’éclats, se réfugient derrière des forces de l’ordre qui font dès lors office de dernier rempart. Mais protéger un pouvoir en perdition et des plus cyniques n’a pour conséquence que de susciter une haine de plus en plus vorace à l’encontre de ce même bouclier : ils apparaissent tels les pions dociles d’un pouvoir débridé. Ils essuient de ce fait les lourdes conséquences d’un pouvoir politique guère irréprochable. D’autant plus que ces mêmes forces de l’ordre jouissent d’une popularité enviable6 derrière laquelle il est aisé de se réfugier pour discréditer l’opposition : dénoncer le projet du gouvernement en revient à cautionner les violences des protestataires. Cette manière d’agir fait des policiers la cible des récriminations, détournant légèrement la colère dirigée vers nos politiques. C’est une prise d’otage de la figure du policier. Cette tactique s’oriente alors vers le fameux dicton « diviser pour mieux régner ». Ainsi, la France se fracture de nouveau, toujours plus profondément avec l’émergence d’une dichotomie manichéenne en plein affrontement. La première est celle assez commune chez les manifestants : des forces de l’ordre avec une loyauté sans faille au pouvoir en place abusant de leur usage légal de la force. De l’autre bord, une rhétorique plus proche de celle du gouvernement : des manifestants violents, ayant perdu tout esprit républicain, ne souhaitant qu’une insurrection et difficilement réprimés par des forces de l’ordre fatiguées. Les deux camps se cabrent, ou plutôt les deux flancs d’un même corps social s’opposent, tous alimentés par des canaux d’information bien distincts, créant des réalités parallèles dans un monde qui n’en conçoit pourtant qu’une seule.

Cependant, malgré ces divisions, il semble devenir de plus en plus ardu de maintenir la pression sociale, d’empêcher que celle-ci ne dérape définitivement, de maintenir l’illusion d’une minorité d’insurgés. Après les hôpitaux, les transports, l’énergie, la justice, les écoles, les Gilets-Jaunes… Combien de temps encore M.Macron pourra-t-il exempter de cure d’austérité ce qui fait la pérennité de son règne ? Au grand dam de notre cher Président, le français n’est pas âme consensuelle, mais plutôt contestataire. Et bien qu’elle puisse avoir des torts, celle-ci n’a jamais été aussi légitime et justifiée qu’aujourd’hui.

Prenez le temps de lire attentivement la citation qui va suivre de Noam Chomsky : « La propagande est à la démocratie ce que la matraque est à la dictature ». Peut-être serait-il temps de prendre conscience du masque démocratique que revêt notre élite politique, avant que celui-ci ne se décolle de lui-même, et laisse apparaître au grand jour ce que beaucoup encore se refusent à voir : la matraque est belle et bien en train de se coupler à la propagande préexistante7.

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Selon vous, la dépendance de l'exécutif En Marche à l'usage de la force est-elle plus forte que celle des responsables politiques précédents?

Baptiste Detombe

1 : cf. dure répression manifestation des pompiers :https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/10/16/la-strategie-de-maintien-de-l-ordre-face-aux-pompiers-fait-debat-chez-les-policiers_6015780_3224.html / https://www.aa.com.tr/fr/monde/france-une-manifestation-de-pompiers-vire-%C3%A0-l-affrontement-avec-les-forces-de-l-ordre/1615088

Rapport d’Amnesty International : https://www.amnesty.fr/liberte-d-expression/actualites/usage-excessif-de-la-force-lors-des-manifestations

Celui de l’IGPN pour 2018 (faute d’actualisation) : https://www.vie-publique.fr/en-bref/38329-police-nationale-le-rapport-2018-de-ligpn

2 : cf. GOPE 2019 (Grandes Orientations de Politiques Economiques): https://ec.europa.eu/info/sites/info/files/file_import/2019-european-semester-country-specific-recommendation-commission-recommendation-france_fr.pdf + l’UE soutient la réforme des retraites : https://www.previssima.fr/actualite/le-conseil-de-lunion-europeenne-soutient-la-reforme-des-retraites-prevue-par-lexecutif.html

3 : https://www.ouest-france.fr/economie/retraites/reforme-des-retraites-jean-paul-delevoye-oublie-de-declarer-ses-liens-avec-l-assurance-6645403

4 : https://www.franceinter.fr/societe/enfance-pauvrete-justice-prisons-le-gouvernement-est-il-en-train-de-supprimer-tous-ses-observatoires

5 : http://www.leparisien.fr/economie/reforme-des-retraites-castaner-le-confirme-par-ecrit-les-policiers-garderont-leur-regime-14-12-2019-8217324.php

6 : https://www.lepoint.fr/societe/la-police-a-la-cote-aupres-des-francais-04-08-2019-2328242_23.php

7 : Pour ceux qui se demandent où se trouve la propagande, je vous renvoie à l’usage à escient du terme « privilèges » pour parler des régimes spéciaux repris en coeur par nos grands médias traditionnels.

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