Le rêve kurde écrasé par l’impérialisme turc

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Créé sur Par Baptiste Detombe

Mais qui sont les kurdes au juste, point aveugle du programme expansionniste d'Erdogan ?

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Combien y-a-t-il de ressortissants kurdes dans le monde ?

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Un proverbe kurde dit que « lorsque les chameaux se battent, mulets et ânes meurent sous leurs sabots ». Comme une prémonition dans le sombre destin de ce peuple maudit. Sacrifié sur l’autel de la realpolitik occidentale et turque, le peuple kurde est le mulet de notre temps, la variable d’ajustement des grandes puissances géopolitiques. Pourquoi pose-t-il tant problème ? Probablement parce qu’il est le plus grand peuple apatride du monde. On compte entre 30 et 40 millions de ressortissants kurdes. Ils sont majoritairement dispersés dans 4 pays : la Turquie (15 millions), l’Iran (9 millions), l’Irak (6 millions), et la Syrie (2,8 millions). Ils constituent de fait des minorités importantes et organisées, des cailloux dans la chaussure de leurs Etats respectifs. Pour ces derniers, la tentation de la répression est forte. Et, comme si le poids démographique ne suffisait pas, un marqueur identitaire puissant caractérise le peuple kurde, catalysé dans l’idée d’un « Grand Kurdistan ». Ce rêve, né sur les cendres de l’Empire Ottoman, voudrait voir la réunification des Kurdes du monde entier au sein d’un Etat-nation installé dans les plaines anatoliennes. Mais, si le rêve a bien failli devenir réalité au lendemain de la Première Guerre mondiale, il s’apparente aujourd’hui à une chimère.

 

Spécificité des Kurdes

 

Le peuple kurde, contrairement à une idée répandue, n’est pas d’ethnie turque, mais plutôt iranienne. Il appartient à une branche de la famille des peuples indo-iraniens. Leurs lointains ancêtres historiques sont les Mèdes.

Les Mède ont formé un puissant empire entre le 7ème et 6ème siècle avant J. C., sur le territoire de l’actuelle Anatolie. Ils rivalisaient avec la puissante Babylone. Les Kurdes considèrent la date de -612, pendant le règne Mède, comme le « début de leur histoire ». Par la suite, ils vivront dispersés au Moyen-Orient, avec parfois quelques seigneuries locales puissantes. Les grandes invasions arabo-musulmanes du 7ème siècles les islamisent. Aujourd’hui, les Kurdes sont musulmans sunnites pour 80% d’entre eux.

Le nom « kurde » et la terminologie de « Kurdistan » sont forgés en 1150 par le sultan seldjoukide Sandjar. Ces dates coïncident avec les grandes heures de l’histoire de ce peuple : une dynastie impériale kurde émerge, celle des Ayyoubides. L’emblématique Saladin en prend la tête. Celui-ci conquiert un territoire très vaste et islamise les Mongols et le Khan. Les Ayyoubides disparaissent vers 1250 mais auront marqué de leur sceau une partie de l’histoire du Moyen-Orient.

Par la suite, les Turcs ottomans débutent leur expansion vers l’ouest. Ils partent d’Asie centrale et asservissent les peuples qui se trouvent sur leur chemin. Parmi eux, les Kurdes, qui décident de faire allégeance au sultan. Les Turcs prennent Constantinople en 1453. L’empire Ottoman devient tout puissant, et se tourne vers l’Europe. Les Kurdes se voient accorder une province plus ou moins tranquille près de la frontière perse. Ils ne joueront pas un grand rôle politique, mais ils contribueront au rayonnement de l’empire : la plupart des grands musiciens et des théoriciens de l’Islam seront d’origine kurde.

Cela ne doit rien au hasard. Les Kurdes sont un peuple de musiciens. Encore à l’heure actuelle, certains de leur ressortissants sont reconnus et célèbres. Le dernier en date est Ahmet Kaya, mort en 2000, et dont le nom fut offert à l’institut culturel kurde de Paris. De manière générale, le rayonnement culturel de ce peuple est très fort. Les mythes et légendes sont nombreux et glorifient l’héroïsme. Ce trait de caractère est volontiers attribué aux Kurdes, guerriers redoutés et résistants inlassables. Dès le -4ème siècle, Hérodote décrivait leur courage dans ses textes.

Il faut également souligner la spécificité des mœurs kurdes. Le port du voile n’est pas répandue. La mixité est la règle partout au sein de la société. Les tâches incombent aux deux sexes, y compris le métier des armes. Nombre de femmes kurdes se sont battues contre l’Etat Islamique en Syrie et en Irak. Les Kurdes ont été initiés aux idées de laïcité et distinguent le pouvoir spirituel et temporel. Ils acceptent la critique de l’Islam et son exégèse. De nombreux théologiens et théoriciens du monde musulman sont de leurs ressortissants. Une part importante de la population est acquise aux idées marxistes, voire anarchistes. Les revendications indépendantistes, au sein de milices armées, s’accompagnent bien souvent de marxisme-léninisme. Le PKK en Turquie s’en revendique par exemple et se veut révolutionnaire.

Les Kurdes ont été initiés aux idées de laïcité et distinguent le pouvoir spirituel et temporel

Les Kurdes forment un peuple intelligent et sont capables de proposer leur propre modèle de société. Un d’entre eux, Abdullah Öcalan, a théorisé le confédéralisme démocratique. Cette doctrine réfute le modèle de l’Etat-nation, réduit à une « création occidentale » qui n’est pas adaptée aux réalités du Moyen-Orient. Il prône un système fédéral intégral à partir des communes, entre lesquelles les ressources seraient réparties sur des bases socialistes et libertaires. Les décisions seraient prises dans le cadre d’une démocratie directe, permise par une société d’auto-gestion. Ce modèle guide aujourd’hui l’actuel gouvernement du Kurdistan irakien.

La spécificité du peuple kurdes est donc forte, et l’on peut presque parler de singularité au milieu de la mosaïque du Moyen-Orient. Pourtant, leurs aspirations indépendantistes sont des échecs.

 

« Vive le [Kurdistan], libre » ?

 

« Vive le Québec, libre ! » clamait De Gaulle le 24 juillet 1967 à Montréal. Y aura-t-il un De Gaulle demain pour venir en aide aux Kurdes ? La réponse est probablement non.

Cela fait près d’un siècle que les Kurdes cherchent à obtenir leur Etat indépendant. Après la Première Guerre mondiale, leur rêve semble être en passe de devenir réalité. Clémenceau, Lloyd Georges et le sultan Mehmed VI signent le traité de Sèvres en 1920. Celui-ci prévoit le démantèlement de l’empire Ottoman. Sur ses cendres, une Arménie et un Kurdistan doivent voir le jour.

Cependant, c’était sans compter le sentiment d’humiliation profond du peuple turc. Du désarroi émerge un homme providentiel : Mustafa Kemal Atatürk. Ce jeune général engage une révolution nationale et abolit le sultanat ottoman. Il proclame la République, jacobine, indivisible, assimilationniste, et laïque, sur la base des acquis de la Révolution française. Atatürk parvient à renégocier avec la France et la Grande-Bretagne, et signe le traité de Lausanne en 1923. Celui-ci redessine en profondeur les frontières, et crée la Turquie moderne. Un Etat arménien est maintenu, bien qu’il soit réduit à portion congrue en comparaison de ce qu’il devait être. Le Kurdistan est balayé, et mis à la poubelle de l’histoire. Les Kurdes sont lâchés par les puissances européennes, une première fois.

La suite du 20ème siècle ne sera plus qu’une longue descente aux enfers pour le peuple kurde. Persécuté de toute part, ses aspirations indépendantistes sont reléguées à un futur incertain. En Irak, le régime de Saddam Hussein se rend coupable de crimes de guerre et génocide envers cette communauté (sentence du tribunal de La Haye). Durant la décennie 1980, ce ne sont pas moins de 182 000 kurdes qui sont tués et 2000 villages détruits. La ville d’Halabja est même bombardée aux armes chimiques. En Iran, même chose, l’arrivée au pouvoir de l’Ayatollah Khomeiny signe le début d’une vaste politique de répression envers les Kurdes. On estime aujourd’hui que la moitié des prisonniers politiques iraniens sont de leurs ressortissants.

En Irak, le régime de Saddam Hussein se rend coupable de crimes de guerre et de génocide selon le tribunal de La Haye

Des mouvements armés dit « de libération » se sont formés en réaction à ces persécutions. Le plus emblématique et le plus connu d’entre eux est le PKK en Turquie (Parti des Travailleurs de Kurdistan), classé comme organisation terroriste. En Irak, les Peshmergas, les combattants kurdes, sont rendus célèbres en Occident du fait des actions de Bernard-Henri Lévy.

Les Peshmergas forment la milice kurde la plus importante (près de 350 000 personnes) et celle qui a obtenu les résultats les plus significatifs. A l’aube du troisième millénaire, ils parviennent à tirer leur épingle du jeu guerrier qui déstabilise le pays. En 2005, ils imposent un référendum sur leur indépendance, qu’ils remportent à 98% de « oui ». Peu après, la reconnaissance de l’autonomie du Kurdistan irakien est inscrite dans la constitution. Il est peuplé de 8,3 millions d’âmes, se situe au nord du pays, et a pour capitale Erbil (qui possède un aéroport international). Son PIB par habitants est aussi élevé que celui en Iran. Attention : le Kurdistan irakien est autonome, mais pas indépendant.

En Syrie, le même schéma a failli se répéter. Galvanisés par le succès irakien, les Kurdes syriens ont profité de la guerre pour étendre leur influence. Dans le nord du pays, dans le Rojava, ceux-ci ont provoqué les conditions d’une autonomie. En 2016, forts de leurs victoires contre l’Etat islamique, ils se proclament officiellement « Fédération démocratique de la Syrie du Nord ». Leur territoire compte près de deux millions d’habitants et prend pour capitale Qamichli. Toutefois, c’était sans compter la Turquie. Résolu à combattre un Kurdistan à proximité de sa frontière, Recep Tayyip Erdoğan lance trois opérations militaires afin mettre fin à ces agissements. La dernière en date est celle d’octobre 2019, permise par le désengagement militaire américain décidé par Trump. Elle provoque un tollé mondial, mais rien n’est fait pour l’empêcher. Les Kurdes se sont battus pour défaire l’Etat islamique, et revoilà qu’ils sont lâchés une seconde fois par les puissances occidentales. En attendant, peut-être, qu’Erdoğan ne s’attaque au Kurdistan irakien…

L’issu du Kurdistan syrien ne fait pas de doute : il sera balayé par la puissance de feu turque. Cet épisode résume à lui tout seul le tragique destin des Kurdes depuis un siècle. Avec une audace teintée d’opportunisme, ils parviennent à garder vivante l’idée d’un Kurdistan. Toutefois, à l’heure actuelle, la Turquie et l’Iran ne semblent pas décidés, pas plus qu’hier, à consentir à l’indépendance kurde. Les puissances régionales font la loi, et seules des circonstances miraculeuses pourraient changer la donne. Qui plus est, avec l’actuel président turc, l’idée d’un Kurdistan indépendant vit peut-être ses dernières heures. Le projet était envisageable dans le cadre d’un équilibre relatif des puissances au Moyen-Orient. Or, la volonté d’Erdoğan ne redessiner les frontières de la région ne se fera certainement pas en faveur des Kurdes. Bien au contraire.

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Les kurdes devraient-ils disposer de leur propre Etat ?

Elouan Picault

Etudiant à Sciences Po Bordeaux

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