Merci Macron !

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De quoi Macron est-il le fruit ?

  Jacques Chirac est mort, les gilets jaunes aussi. L’ancien et le vieux monde sont tous les deux sous terre, dans ce champ de ruines qu’est la vie politique française, à travers l’épais brouillard d’un lugubre cimetière, une seule figure se dresse, marchant tranquillement dans les allées et contemplant d’un air satisfait les noms que portent les tombes : Juppé, Sarkozy, Hollande, Valls, Jospin, Fillon… C’est à peu près l’état actuel de la vie politique de notre pays, il y a des tombes, le vide et Macron, c’est tout. Un tel cataclysme ne s’est pas imposé sans raison particulière. La vérité est que ceux qui sont désormais enterrés ont creusé leur propre tombe avant de laisser les clés du lieu au meilleur d’entre eux, Emmanuel Macron. Aussi imagé que cela puisse paraître, la réalité n’en est pas moins décrite dans ces quelques lignes car c’est de cela dont il s’agit. En effet, c’est l’histoire de notre vie politique, de la trahison des classes populaires par la droite et la gauche, de l’effondrement du « vieux monde », de la réorganisation des clivages et tragiquement du blocage politique de notre pays où il y a Macron et autour, le vide, des médias aussi pathétiques que soumis, des corps intermédiaires en état de déliquescence avancée, l’histoire d’élections jouées d’avance, bref, l’histoire d’un pays entré en post-démocratie et qui se demande ce qu’il a fait pour en arriver là…

C’est à peu près l’état actuel de la vie politique de notre pays, il y a des tombes, le vide et Macron…

Depuis les années 1980 ces deux grands partis de gouvernement que sont la droite et la gauche ont entamé ce qu’on peut appeler une course vers le centre, se rapprochant inexorablement toujours un peu plus l’un de l’autre, c’est donc tout naturellement qu’une nouvelle force les rassemblant est apparue. J’irais même plus loin : Je tiens personnellement à remercier M. Emmanuel Macron, huitième président de la République française, pour son œuvre de clarification de la vie politique française en mettant fin à la fausse opposition entre la droite et la gauche de gouvernement dans notre pays et son remarquable travail dans le rassemblement de l’électorat bourgeois, désormais socle indéfectible de son pouvoir présidentiel.


La double trahison:

 

En 1983 a eu lieu l’événement le plus important dans l’histoire récente de la social-démocratie française, c’est ce qu’on appelle « le tournant de la rigueur ». Il avait été élu sur un programme très à gauche, soutenu par les communistes qui seront ministres sous le premier gouvernement de Pierre Mauroy, en 1983. Alors qu’ils mènent deux années de nationalisations industrielles et de politiques de relance, augmentant considérablement les transferts et les minimas sociaux, intervient ce glissement. Les caisses sont vides, l’inflation est forte, les municipales de 1983 sont un échec total pour la gauche qui n’a aucun maire à Paris qui devient la place forte de Jacques Chirac, premier chef de l’opposition. En somme: tout va mal… Le problème est que la politique de relance de P. Mauroy qui incarne le socialisme ouvrier du nord à lui seul a profité aux partenaires commerciaux de la France, moins compétitive que le Japon ou l’Allemagne.

Deux camps s’opposent alors à gauche, les communistes et le CERES de Chevènement et l’aile gauche du PS d’un côté et de l’autre Jacques Attali, Pierre Mauroy puis Laurent Fabius. Les premiers proposent la sortie du Système Monétaire Européen (SME), mécanisme d’encadrement des fluctuations monétaires des pays de la communauté européenne, une sorte de préparation à l’euro pour permettre une meilleure convergence. De l’autre, nous avons les partisans de la rigueur, du « réalisme économique » qui triompheront et triomphent toujours aujourd’hui qui feront le choix de l’Europe, donc de l’austérité.

« Je suis partagé entre deux ambitions, celle de construire l’Europe et celle de la justice sociale. Le SME est nécessaire pour la première mais limite ma liberté pour la seconde », ce sont les mots du président Mitterrand en février 1983 alors qu’il s’interroge sur la marche à suivre. Tout est résumé dans cette phrase, ou la justice sociale, ou l’Europe, Mitterrand choisira l’Europe, abandonnant ainsi le socialisme, ce virage vers la droite amorcé en 1983 par le Parti socialiste, la gauche de gouvernement ne cessera de se confirmer, comme plus tard avec Maastricht ou le traité constitutionnel de 2005. La gauche est désormais convertie au libre-échange, abandonnant le protectionnisme, et abandonnant de l’autre côte la souveraineté monétaire de la France, elle adopte la rigueur intérieure, l’austérité, bref, la gauche de gouvernement abandonne les classes populaires en même temps que la justice sociale.

Tout est résumé dans cette phrase, ou la justice sociale, ou l’Europe, Mitterrand choisira l’Europe, abandonnant ainsi le socialisme…

Son refus de sortir du SME en 1983 n’est rien comparé au fameux traité de Maastricht de 1992 qui va définitivement rendre impossible toute alternative et nous condamner depuis désormais 27 ans à la même politique économique sociale-libérale, centriste, avec plus ou moins d’ambitions, car, ne l’oublions pas « l’important c’est les trois points (de déficit) », et surtout, surtout, faisons gare à la dette, sinon « la dette se vengera » comme l’a déclaré Pierre Moscovici, ancien commissaire européen à l’économie, nommé par son ami François Hollande. Ce dernier nous a d’ailleurs montré qu’il était actuellement impossible de mener une vraie politique sociale. On peut faire comme François Hollande, c’est-à-dire une politique molle et sans ambitions qui laisse la situation se dégrader jusqu’à ce que l’économie mondiale se redresse un peu, sinon on fait comme son Brutus de fils politique, notre très cher président de la République et on mène une politique résolument libérale et européenne, car ne l’oublions pas, ce qui compte ce sont « les réformes structurelles nécessaires pour remettre notre pays à flot comme nos voisins les allemands l’ont déjà fait depuis longtemps… ». Le discours depuis les années 1980 n’a pas changé, et si jamais vous n’êtes pas d’accord avec cela, rassurez-vous, vous êtes simplement trop con. Pardon… je m’excuse, vous n’avez pas compris la pensée complexe de l’exécutif, mais rassurez-vous, Aurore Bergé travaille déjà à faire plus de pédagogie et à « expliquer aux français pourquoi ont été faites ces transformations profondes de notre pays pour, enfin, faire entrer la France dans le 21ème siècle et la modernité ». C’est un savant et astucieux mélange de vulgaire verbiage technocratique et de « bougisme » sauce Alain Madelin, avec un petit sourire pour nous rappeler Jean Lecanuet et faire passer la pilule en douceur, oui « Macron est bien le French Obama ».

La conversion de la social-démocratie au libéralisme est ancienne et jusqu’à récemment, ce même camp entretenait l’illusion qu’il était de gauche en déclarant vouloir combattre la finance et se donnait des airs de pourfendeur du capitalisme quand cela était nécessaire pour des raisons électoralistes, sans jamais y croire profondément, mais s’amusant dans ce folklore fait de lutte des classes et de grand soir. Cependant, il est lourd de se déguiser d’apparats et de faire croire aux ouvriers qu’on va les aider, créer de l’emploi et entamer des mesures sociales, c’est là qu’intervient le rapport Terra Nova de 2011, désormais fameux, dont on peut reconnaître l’honnêteté. En substance ce rapport nous explique que le PS devrait viser une nouvelle majorité pour l’élection présidentielle de 2012, abandonnant les discours gauchisants, et abandonner surtout les ouvriers et les classes populaires pour se concentrer sur de nouvelles populations qui, si elles n’ont pas forcément de sentiment de classe commun ou même d’intérêt économique commun partagent des « valeurs communes ». Ce rapport est symptomatique de la mort intellectuelle de la social-démocratie qui n’a pu se convertir qu’au libéralisme économique, abandonnant les classes populaires pour un électorat plus bourgeois, plus « progressiste ». La victoire de la gauche de gouvernement française s’est faire par l’alliance entre une partie de la classe moyenne, voire même de la bourgeoisie intellectuelle, rassemblant ainsi les artistes en tous genres, les étudiants, la fonction publique et les classes populaires, les plus démunis, c’est cette dernière partie qu’elle a abandonnée, élargissant son électorat à des CSP+, des jeunes ne se retrouvant pas dans les valeurs conservatrices de la droite, la social-démocratie française n’a pas fait exception à ce phénomène occidental et s’est embourgeoisée. La gauche a donc sciemment abandonné le domaine économique et social pur qui était pourtant son terreau naturel pour ne plus s’aventurer que dans les eaux mouvantes des « réformes sociétales et progressistes », qui ne sont pas illégitimes, mais insuffisantes. Le pire est probablement le timing, car c’est suite à l’échec du néolibéralisme et de la mondialisation dérégulée que la gauche a abandonné son identité première, partout où la gauche renaît en force dans le monde occidental c’est grâce à un retour aux bases historiques de la gauche, mais c’est un autre sujet. Face à cette trahison, les classes populaires se sont déportées vers le Fn ou le plus souvent l’abstention et c’est normal car on peut tromper une fois mille personnes mais on ne peut tromper mille fois une personne.

Ce rapport est symptomatique de la mort intellectuelle de la social-démocratie qui n’a pu se convertir qu’au libéralisme économique, abandonnant les classes populaires pour un électorat plus bourgeois, plus « progressiste ».

C’est le triomphe de la deuxième gauche, celle de Rocard, qui n’est pas si éloignée de la droite modérée, qu’on m’explique la différence profonde entre Rocard, Valls, DSK et Juppé, VGE ou Borloo, c’est simple, ils pensent à peu près la même chose, aux responsabilités ils ont mené les mêmes politiques.

Il était ici temps d’introduire un peu la droite de gouvernement française, histoire d’équilibrer un peu les choses et d’expliquer plus en détail ce qui nous mène aujourd’hui, en toute logique, au triomphe total d’Emmanuel Macron.


Et la droite française?

 

Il fut un temps où la droite et le gaullisme allaient de pair, sous la Vème République, et il n’était pas exagéré d’affirmer que le mouvement gaulliste est la droite, en tout cas jusqu’à un certain temps. La force de la droite gaulliste était de rassembler très large, en alliant la bourgeoisie conservatrice, traditionnellement rangée derrière l’ordre la protégeant des socialo-bolcheviks, les indépendants ne se retrouvant pas dans le socialisme et un électorat populaire patriote qui retrouvait un discours à peu près colbertiste, national, souverainiste et anti-européen. Le mouvement gaulliste avait à cœur de rassembler tous les français et se présentait comme un mouvement interclasse, la double appartenance n’était pas interdite, au-delà des appartenances de classe ou religieuses, il y avait la France.

Le mouvement gaulliste avait à cœur de rassembler tous les français et se présentait comme un mouvement interclasse, la double appartenance n’était pas interdite, au-delà des appartenances de classe ou religieuses, il y avait la France.

Si l’on en croit cette carte, les départements ouvriers de l’est votaient majoritairement pour De Gaulle, l’appartenance religieuse explique cela, mais selon la revue française de sociologie de 1962, au référendum de 1962, ¾ des ouvriers des départements du Bas-Rhin ont voté « oui » au référendum sur l’élection du président de la république au Suffrage Universel. C’était la grande force du mouvement gaulliste, de rassembler toutes les catégories de la population et ne pas qu’être un vieux parti de barons politiques des Hauts-de-Seine.

D’après Vincent Tiberj, aujourd’hui les motivations électorales se cristallisent autour de « deux axes » que sont les questions socio-économiques et les questions sociétales et identitaires:

Le mouvement gaulliste s’appuyait sur deux béquilles, un discours colbertiste un peu social, considérant que l’État doit donner un cadre à l’économie, assurer l’intendance, que les entreprises stratégiques doivent être contrôlées par l’État et qu’il faut assurer une certaine cohésion dans le corps social français. De l’autre côté, la rhétorique étai principalement patriotique, se faisant une certaine idée de la France et de son rayonnement, de sa place dans le monde

Faisons désormais un saut dans le temps, assez important…

En 2007, pour le second tour, Jean-Marie Le Pen avait prôné l’« abstention massive », mais sa consigne de vote n’a pas été suivie : les deux tiers de ses électeurs du premier tour de l’élection présidentielle ont reporté leurs voix sur le candidat UMP, selon Ipsos et la Sofres. Entre 2002 et 2007 JMLP a perdu 6 points chez les ouvriers, tandis que la droite emmenée par N. Sarkozy en a gagné 7. Ce n’est pas un jeu de vase communicants, mais tout de même, si l’on prend en compte que les la proportion d’électeurs votant à droite en 2007 et en accord avec les idées de Le Pen est la plus forte parmi les ouvriers et les employés, deux catégories populaires qui ont voté plus à droite qu’en 2002, de 7 et 6 points respectivement, alors il semble clair que le succès de N. Sarkozy en 2007 (31% au premier tour !) a eu pour origine sa capacité à rassembler un électorat populaire qui avait déserté la droite. Plus impressionnant encore, en 1995, 19% des ouvriers ont voté J. Chirac, contre 9% en 1988, soit un écart de 10 points entre les deux.

Tout cela permet d’affirmer que ces deux succès de la droite, surtout celui de N. Sarkozy en 2007 qui est assez spectaculaire, viennent de ce qu’à chaque fois les leaders de droite ont su renouer avec ce qui avait fait le succès du mouvement gaulliste. Le discours sur la fracture sociale (terme de Marcel Gauchet) de J. Chirac en 1995 inspiré par le gaulliste social qu’est Philippe Séguin, premier opposant à Maastricht ne l’oublions pas, renoue avec la fibre sociale du mouvement gaulliste, et aussi la volonté de rassembler les français, ce qui signifie qu’il ne saurait y avoir de bas et de haut, mais un seul et même corps : la France. Ce discours social permettra à Jacques Chirac de réaliser le come-back le plus rocambolesque de la Vème république. En 2007 c’est au tour de N. Sarkozy de renouer avec un autre pilier du gaullisme, le discours national, patriotique, ses promesses sur Schengen et ses déclarations en tant que ministre de l’intérieur avaient préparé le terrain à un discours national-sécuritaire qui va lui permettre de progresser dans le vote des ouvriers et des employés et de s’emparer d’une partie de l’électorat (populaire) de Jean-Marie Le Pen pour ainsi remporter l’élection présidentielle de 2007. La caractéristique commune de ces deux victoires de la droite est le renouement avec les fondamentaux gaullistes portés par un chef fort et charismatique, sans quoi la mayonnaise ne prend pas. Il y en a une deuxième : ces deux victoires ont été suivies par une trahison sans précédent. À la promesse de panser les plaies et de refermer la fracture sociale a suivi le plan Juppé, à celle de plus de sécurité et moins d’immigration a suivi une hausse de la criminalité, des attentats et de l’immigration, bravo !

Tout cela permet d’affirmer que ces deux succès de la droite, surtout celui de N. Sarkozy en 2007 qui est assez spectaculaire, viennent de ce qu’à chaque fois les leaders de droite ont su renouer avec ce qui avait fait le succès du mouvement gaulliste.


Que s’est-il passé en 2017 ?

 

En 2017, s’agissant du niveau d’étude, les plus diplômés (au moins bac +3) préfèrent Emmanuel Macron (30%), François Fillon (24%) et, plus étonnement, Jean-Luc Mélenchon (20%). Les moins diplômés (inférieur au bac) ont majoritairement choisi Marine Le Pen (30%). Le rapport entre le vote et le niveau de revenu donne des résultats similaires, les plus riches ayant choisi avant tout Emmanuel Macron et François Fillon. Jean-Luc Mélenchon rassemble une partie de l’électorat populaire (rappelons que les ouvriers et employés sont 50% de la population active de notre pays et que le premier parti des ouvriers est celui de l’abstention), il réalise plus de 20% chez les ouvriers et les employés, mais tout autant chez les cadres et professions intermédiaires. Nous avons donc un bloc de retraité qui se concentre à plus de 50% sur Macron et Fillon, des ouvriers qui à plus de 50% votent Le Pen ou Mélenchon, comme les employés. Les plus pauvres votaient Le Pen et un peu moins Mélenchon, les classes moyennes votaient autant pour Mélenchon que Pour Le Pen, que pour Fillon ou que pour Macron, énième signe du mensonge de la classe moyenne comme catégorie encore homogène.


Quels changements depuis l’élection de Macron ?

 

Entre l’élection présidentielle et l’élection du parlement européen beaucoup de choses ont changé dans la vie politique française, la tendance à la disparition des partis traditionnels s’est largement confirmée, les verts ont progressé (surtout chez les jeunes), le RN s’est maintenu à flot, tout comme LREM, ceci entérinant le blocage de notre vie politique avec deux partis loin devant tout le reste. Ce qui a changé c’est aussi l’électorat d’Emmanuel Macron qui s’est déporté vers la droite. En effet, son discours et ses réformes avaient de quoi plaire aux électeurs de droite et aux européennes 27% des électeurs de Macron avaient voté Fillon en 2017, contre 18% chez Marine Le Pen. Le plus frappant est surtout que seuls 57% des électeurs de REM en 2019 avaient voté pour Macron en 2017, on observe que 25% des électeurs de Macron en 2017 ont choisi EELV ou le PS (11%), ce qui laisse encore des électeurs de centre-gauche à conquérir pour LREM. Macron est très fort pour mener sa barque dans les eaux troubles de notre vie politique, son décalage vers la droite lui a permis de tenir tête au RN, quand il veut lancer le débat sur l’immigration il le fait pour venir chasser sur les terres du RN, mais la PMA pourrait tout autant lui permettre de prendre des voix au centre-gauche. Le large espace central n’est aujourd’hui occupé que par Macron qui alterne les coups de barre à droite ou à gauche selon les besoins de la situation. La bourgeoisie de gauche se moque des questions sociales et s’intéresse plus au sociétal, il est évident qu’en cas de candidat trop soviétique en 2022 elle se ralliera à Macron et si elle ne le fait pas au premier tour, ce sera sans faute au second.

Le large espace central n’est aujourd’hui occupé que par Macron qui alterne les coups de barre à droite ou à gauche selon les besoins de la situation.

La gauche comme la droite se sont embourgeoisées jusqu’à mourir, la droite ne peut pas gagner en comptant seulement sur les cadres et les retraités, surtout quand une partie des classes supérieures préfère voter à gauche au nom de valeurs comme l’écologie ou le progressisme (en 2007 plus on est diplômé plus on vote à gauche).

Idem pour la gauche, François Ruffin a à cœur de rassembler « les deux cœurs sociologiques de la gauche, soient les profs et les prolos », cependant quand 38% des enseignants votent Macron au 1er tour de la présidentielle et que les ouvriers votent à presque 40% pour Marine Le Pen, alors la gauche est incapable de gagner. « La bourgeoisie urbaine et cultivée n’aura pas vu le moindre problème à ce que s’opère le massacre silencieux des classes ouvrières ; la mondialisation libérale ne lui sera devenue suspecte qu’au moment où il se sera agi de la planète », ces mots de Frédéric Lordon dans le dernier numéro du monde diplomatique sont tout à fait justes, la bourgeoisie « cool », libérale culturellement, les « bobos » comme on les appelle plus communément a, pour une large partie délaissé les classes populaires (rapport Terra Nova de 2011) et logiquement rejoint le bloc bourgeois qui est objectivement le sien et pour se donner bonne conscience: vote écolo aux européennes. Preuve en est qu’aux dernières élections européennes seuls trois arrondissements parisiens n’ont pas placé la liste Renaissance de la sémillante Nathalie Loiseau en tête, le 18è, le 19è et le 20è. Ces arrondissements traditionnellement populaires et ancrés à gauche ont beaucoup changé ces dernières années sous l’effet de l’explosion des prix immobiliers à Paris et d’un processus de gentrification toujours croissant, 10000 en moyenne le m2 aujourd’hui à Paris. Mais en 2017, au second tour de l’élection présidentielle la ville de Paris a voté à 90% pour Emmanuel macron, soit presque 30% de plus que la moyenne nationale et le constat est le même dans toutes les grandes villes de France, tant ces dernières sont devenues dans une large mesure un bastion de la bourgeoisie centriste qui vote Macron.

Nous venons ici d’introduire ici quelques éléments géographiques et peut-être nous voyez vous déjà arriver avec nos gros sabots pour vous parler de la France périphérique de Christophe Guilluy dont le concept, bien qu’un peu simpliste, n’est pas totalement faux.

Premièrement, regardez attentivement le graphique suivant :

Plus on habite dans une petite ville, plus on vote pour le RN et inversement, plus on vit dans une grande ville plus on vote Macron. Dans son dernier livre « aux origines du populisme », l’économiste Daniel Cohen utilise des indicateurs novateurs pour expliquer un tel vote. Plus vous vivez proche d’une gare, plus vous votez Macron, êtes en faveur de l’Europe et de la mondialisation, et inversement bien entendu. Ce n’est une surprise pour personne d’entendre que notre pays est socialement fracturé de toutes parts, les classes moyennes sont presque exclues des grandes villes où se concentrent la bourgeoisie et des classes populaires recluses dans des logements sociaux et dont les enfants n’auront pas les moyens de se loger dans Paris. Autour des villes nous avons une partie des banlieues, populaires, qui sont un monde complètement à part, presque en vase clos, puis nous avons le péri-urbain, les campagnes où tous les 2 à 3 jours un agriculteur se suicide, où les paysans sont criblés de dettes et obligés de travailler jusqu’à 75 ans. Si les petites villes votent RN en priorité, elles s’abstiennent aussi beaucoup et les classes populaires urbaines votent à gauche, enfin, de ce qui reste de la gauche.

La déchéance actuelle de la gauche est une aubaine innée pour le parti présidentiel qui n’a aucun rival sérieux au niveau national. Macron a très intelligemment déplacé son centre électoral, ou plutôt l’a élargi. Il va attaquer la droite, faire voter la loi travail, les ordonnances, réduire les dépenses pour rentrer dans les 3% de Bruxelles dès 2017, enchaîner les déclarations méprisantes envers les petits et ceux qui ne sont rien, le mérite individuel, les vertus de l’effort etc… En somme, il va draguer la droite à fond, sans aucune limite, réhabilitant toutes les valeurs bourgeoises du travail et du mérite personnel, « je ne veux plus entendre dans notre pays qu’il y a des choses plus intéressantes à faire que de travailler » disait-il à Lyon lors de la campagne présidentielle. Macron a tellement séduit la droite qu’il est devenu la droite elle-même, Sarkozy disait : « c’est moi en mieux », c’est assez bien résumé. La droite classique s’est fracturée en deux, certains ont voté pour le PMA, d’autres non, sur le plan économique ils sont d’accord, seul reste le sujet de l’immigration qui est le vrai sujet clivant ce parti. Une partie a déjà rejoint En Marche, Darmanin ou Riester, d’autres hésitent encore, une troisième voie est celle de Thierry Mariani qui a rejoint le RN et entre les deux pôles d’attraction que sont LREM et le RN la droite traditionnelle est écrasée et n’a aucun avenir.

Peut-être certains trouveront ils ce jugement trop hâtif et sévère, je vais donc m’en expliquer. Si la droite veut se moderniser, abandonner ses vieux réflexes, elle peut voter la PMA et se mettre à parler le langage de la start-up nation, mais le créneau est déjà pris et les électeurs préféreront toujours l’originale à la mauvaise copie arrivée trop tard et en ordre de bataille dispersé. La convention de la droite qui s’est tenue récemment avait pour ambition de repenser, réinventer, la droite, de la sauver… La droite peut parler de « grand remplacement » et élever Marion Maréchal Le Pen au rang d’égérie, mais le créneau de l’immigration est là aussi déjà pris par le RN, les électeurs choisissent le RN car ils s’opposent à la poursuite de l’immigration, c’est le thème principal de ce parti depuis toujours, ce qui lui assure un bloc confortable entre 20 et 25% de l’électorat au niveau national là aussi. Ce n’est pas le discours contre le post-modernisme aux croisements entre Joseph de Maistre et Edmund Burke qui séduira l’électorat. En 2007 N. Sarkozy a volé au FN son électorat pour gagner, Wauquiez (paix à son âme) a voulu faire pareil, avec le succès que l’on connaît.


Ainsi…

Aujourd’hui nous nous retrouvons avec trois blocs, Macron qui réunit les libéraux économiques et les « libéraux culturels », autrement appelés progressistes, favorables à la PMA pour toutes les femmes etc… Notons qu’au premier tour de la présidentielle 38% des professeurs ont voté pour macron, soit autant que pour Hamon et Mélenchon réunis, ce qui montre tout de même une assise importante du pouvoir dans cette partie de l’électorat.

Le deuxième bloc est celui du RN, anti-mondialisation, plutôt conservateur sur les questions de société et surtout anti-immigration, nationaliste dirons-nous…

Le troisième bloc est censé être la gauche (radicale) de la France Insoumise, anti-libérale, écologiste, libertaire sur les questions culturelles et de société, socialiste etc… mais ce dernier bloc manque à l’appel dernièrement, éparpillé façon puzzle, miné par les divisions et les procès pour le plus grand plaisir d’Emmanuel Macron qui s’assure ainsi son avenir politique au second tour face à Marine Le Pen en 2022, soit sa réélection assurée.

La droite comme la gauche de gouvernement sont mortes, leurs dirigeants en sont les premiers responsables, pour les sauver il n’y a rien à faire, ce n’est pas une question de ligne ou de président de parti. Laurent Wauquiez (puisse son âme trouver le repos éternel) son successeur à la tête des LR ou Oliver Faure sont les généraux d’une armée morte, ils discutent de la stratégie à employer ou de quel Colonel il faudrait nommer, mais pendant ce temps-là ils ne voient pas qu’autour d’eux il n’y a que des croix de bois, que leurs soldats ont déserté et qu’à part quelques loyaux vétérans qui ne reconnaissent plus cette armée autrefois si glorieuse et nombreuse, il n’y a personne pour se battre. Il est alors temps de ranger ses cartes, sa poudre et ses pistolets afin de mourir dignement, c’est encore le mieux à faire.

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