« Next Generation EU » : l’heure de redéfinir l’Europe ?

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Créé sur Par Baptiste Detombe

L'UE est-elle à l'écoute du citoyen ?

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  « Chaque génération d’Européens a sa propre histoire ». Quelle sera la nôtre ? Voilà la question à laquelle se propose de répondre la Présidente von der Leyen dans son discours prononcé le 27 mai face au Parlement européen. Ou plutôt, comment construirons-nous cette histoire ? Une réponse est martelée, encore et encore, au cœur de son discours, et son nom est bien plus ambitieux que sa substance : « Next Generation EU » pour une « Union de la durabilité ». Ce nouvel instrument et ses objectifs sont-ils compatibles ?


Le portrait que dresse la Présidente de l’histoire du projet européen dans son dernier discours au Parlement européen est lumineux : une génération fondatrice unie pour la paix, une seconde génération unie pour la prospérité et une troisième génération unie pour la démocratie. Puis une affirmation, si vraie et qui nous fait pourtant sourire : « pour l’Europe, les mesures les plus audacieuses seront toujours les plus sûres ». Elle nous fait sourire car l’histoire des Communautés et de l’Union Européenne n’est pas celle d’un faisceau invariablement braqué vers le progrès, et chaque nouvelle génération réaffirme mais renie aussi en partie les conquêtes de la précédente (et, nous le verrons, celles des suivantes).

La seconde génération dont nous parle la Présidente a certes permis une intégration économique accélérée, mais celle-ci fut d’abord motivée par un renoncement, celui de la Communauté Européenne de Défense. Ce rejet, dont nous Français portons largement le poids de la responsabilité, fut également une trahison des idéaux des pères fondateurs de notre Union pour la paix, et fut douloureusement regretté lorsque la guerre ravagea l’ex-Yougoslavie, aux portes de l’UE. Ensuite, la troisième génération serait celle de la « réunion de l’Europe » après le « grand froid », c’est-à-dire l’élargissement de l’UE aux Pays d’Europe Centrale et Orientale suite à la dissolution de l’URSS. Peut-on réellement parler de « réunion de l’Europe » ? L’élargissement ne fit-il pas à la fois trop et trop peu pour l’Europe ? Trop, car intégrer dans l’Union tant de pays dont la liberté ne venait d’être arrachée que par l’indépendance et la souveraineté nationale, si longtemps écrasées par l’Union soviétique, ne pouvait et ne peut que freiner la marche vers davantage d’intégration politique et le fédéralisme. Trop peu, car intégrer ces pays sans considération pour la Russie ne pouvait qu’humilier le peuple de l’Etat le plus vaste du monde, et le pousser dans les bras du nationalisme au détriment des européistes russes encore nombreux et influents dans les années 1990. Que retenir de ces échecs? La Présidente n’en parle pas: la « Next Generation » sera économique.

On a d’abord cru que les frontières internes à l’Union Européenne pourraient être dissoutes d’une part par l’intégration économique accélérée (et, dans le cas des PECO et de certains pays d’Europe du Sud, par une véritable thérapie de choc imposant le libéralisme et la rigueur budgétaire à des sociétés peu préparées à les recevoir), et d’autre part par le renforcement des frontières extérieures de l’UE, celles de la forteresse Europe,  quitte à payer nos voisins méditerranéens pour qu’ils contrôlent les flux migratoires à notre place, avec les conséquences en termes de marge de manœuvre diplomatique et de désastre humanitaire que l’on connait. Pire, la récente crise sanitaire a montré que face à une épidémie de l’ampleur du coronavirus, un enjeu à l’échelle de l’UE, les solidarités européennes se sont révélées bien fragiles et les frontières internes très concrètes. Quelles leçons de ces choix malheureux pouvons-nous tirer pour reconstruire l’Union sur les bases saines désirées par la nouvelle génération d’Européens ? La Présidente n’en parle pas : la « Next Generation » sera économique.

 

On a d’abord cru que les frontières internes à l’UE pourraient être dissoutes par l’intégration économique accélérée.

 

Car la « Next Generation EU » est un instrument de relance. Outre la signification maladroite d’un élément de langage qui superpose une génération et une mesure budgétaire, et malgré les qualités apparentes de ce plan de relance, il s’agit en réalité d’un nouveau renoncement. On me dira que le discours de la Présidente vise simplement à présenter un outil de lutte contre les conséquences du coronavirus en Europe, un peu tardivement mais courageusement. Mais ce discours est en réalité beaucoup plus ambitieux : il n’est pas technique, c’est un discours de vision, le « discours de l’heure de l’Europe », qui se veut fondateur pour l’histoire de la quatrième génération européenne. Et en effet, il embrasse plusieurs enjeux contemporains : l’interdépendance des économies, la transition écologique et solidaire, le numérique sont extrêmement importants et doivent être pris en compte, et une relance budgétaire est aujourd’hui probablement souhaitable. Mais de nouveau, présenter le combat générationnel sous un angle économique est un biais dangereux.

Ce biais est dangereux d’abord parce qu’il est mal informé. Notre génération n’est pas celle de citoyens apathiques attendant que la prospérité leur soit délivrée par quelques hauts fonctionnaires, au demeurant utiles et nécessaires. Notre génération ne refuse pas la démocratie européenne, au contraire, elle en demande davantage. En revanche, notre génération est celle de citoyens distants : elle ne rejette pas l’UE, elle critique sa gouvernance, elle se distancie de ces pratiques du pouvoir qui ne lui correspondent pas, tout en cherchant de nouveaux modes de participation qui lui permettraient de s’exprimer. Quand bien même les politiques économiques de l’Union seraient optimales et permettraient une juste redistribution des richesses à l’échelle européenne (ce qui n’est pas le cas), il faut se demander si l’efficacité économique peut légitimer une gouvernance : approuvons-nous une politique d’abord parce qu’elle est efficace ou parce qu’elle est juste ? Avons-nous aboli la peine de mort parce qu’elle était inefficace (ce qu’elle était) ou bien parce qu’elle était profondément, terriblement, moralement injuste ? Et le système institutionnel de l’UE n’est pas juste, car il n’est pas représentatif ; sa gouvernance n’est pas juste, car elle est verticale et opaque ; ses décisions ne sont pas justes, car un traité n’a nullement valeur de contrat social.

 

Notre génération ne refuse pas la démocratie européenne, au contraire, elle en demande davantage.

 

Ce biais est dangereux, surtout, parce qu’il ne laisse que peu d’alternatives aux citoyens européens. La première est la thérapie de choc, un nivellement par le bas des règlementations sociales et fiscales qui seul pourrait remporter l’adhésion des PECO à un gouvernement fédéral réellement démocratique. La seconde est la rupture, le repli national, qui au-delà d’être désastreux pour l’économie serait l’abolition d’un travail de rapprochement et d’ouverture inestimable. Aujourd’hui, le veto ou la menace du veto sont trop souvent la condition de la négociation au plus haut niveau de l’UE : l’ex-Premier Ministre wallon Paul Magnette l’a démontré lorsqu’il se refusa à signer la première version du CETA afin que les Wallons puissent faire entendre leur voix en Europe, et que le traité prenne en compte les considérations sociales et environnementales des citoyens. Une troisième voie est possible, cependant : la transformation des institutions et des pratiques gouvernementales européennes, pour faire des citoyens européens, aujourd’hui aliénés, des citoyens actifs sans qu’ils cessent d’être critiques.

 

   En somme, le plan de relance de la Commission est peut-être essentiel, mais il n’est pas celui de la nouvelle génération européenne : il s’adresse à des citoyens qui n’ont pas pu largement contribuer à son élaboration et cela, quelle que soit son efficacité, le rend injuste. Le défi de notre génération est bien de replacer l’économique dans le cadre du politique, et pas au-dessus de lui. « Pour l’Europe, les mesures les plus audacieuses seront toujours les plus sûres ».

 

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Selon vous, si approfondissement de l'intégration européenne il y a, celle-ci devrait-elle être :

 

Source:

Le discours de la Présidente Von der Leyen au Parlement européen (27/05/2020):

https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/fr/SPEECH_20_941

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