Oubliez la croissance !

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« L’Union européenne est en train de prouver que la réduction des émissions et la croissance de l’économie peuvent aller de pair », déclarait récemment le vice-président de la Commission en charge du Pacte vert pour l’Europe, Frans Timmermans. Cet enthousiasme est lié à la publication des récents résultats environnementaux de l’UE : malgré une progression du PIB d’1,5%, les émissions de CO2 ont diminué de 3 ,7%, et ce antérieurement à la pandémie ! De quoi faire cesser les lubies des partisans de la décroissance ? En réalité, les chiffres ont tendance à se révéler capricieux.


Croissance et CO2, le couple gênant

Tout d’abord, commençons par introduire une donnée simple pour comprendre le lien entre énergie et croissance : l’équation de Kaya. Celle-ci fait interagir la croissance mondiale du PIB par habitant avec la consommation d’énergie primaire par habitant et l’efficacité énergétique (énergie nécessaire pour produire un point de PIB). Or, l’efficacité énergétique est stable depuis 1965, laissant la croissance reposer sur la consommation d’énergie par tête.

Période Croissance du PIB par habitant Consommation d’énergie primaire par habitant Efficacité énergétique
1965-1981 3,5% 2,5% 1%
1981-2013 1,5% 0,5% 1%

Ces données viennent tordre le cou à l’idée selon laquelle la croissance serait portée par le progrès technique et l’optimisation de notre consommation d’énergie. Par ailleurs, elles démontrent que la hausse de la consommation mondiale d’énergie par habitant ralentit, ce qui explique la très faible croissance économique des dernières années. En effet, le PIB est élastique à la consommation d’énergie à hauteur de 0,6, ce qui signifie que si la consommation d’énergie primaire croît de 10%, le PIB augmente de 6%.

Or, l’immense majorité de l’énergie que nous produisons aujourd’hui est d’origine fossile et émettrice de CO2 (tableau 1), ce qui explique la relation quasi-parfaite entre croissance du PIB et émissions de CO2 (tableau 2).

 

Tableau 1 : Production mondiale d’énergie de 1971 à 2018 en million de tonnes d’équivalent pétrole

(Coal = charbon, Oil = pétrole, Natural gas = gaz naturel, Nuclear = nucléaire, Hydro = hydroélectricité = Biofuels and waste = biomasse et déchets, Other = autres renouvelables)

 

Tableau 2 : PIB mondial et émissions de CO2 issues de combustibles fossiles, 1820-2018

La décroissance, seule politique économique compatible avec l’écologie

Avec de telles données sous les yeux, le concept de croissance verte ne semble pas aller de soi. Pourtant, n’est-il pas présenté comme le modèle de demain ? Et la décroissance n’est-elle pas un concept réservé aux « Khmers verts », aux « ayatollahs de l’écologie » et autres « amish » selon notre président ? Encore une fois, le chiffrage de la réalité contredit les discours officiels et les formules politiciennes.

Le récent article de Minqi-Li en est une illustration. Dans celui-ci, il cherche à définir quel niveau de croissance économique serait compatible avec le respect de l’Accord de Paris visant à maintenir le réchauffement climatique en-dessous de 2°C d’ici 2100. Pour ce faire, il procède tout d’abord à la séparation du monde en trois pôles d’émission : la Chine, l’OCDE (dont la France fait partie) et le reste du monde.

Ensuite, il fait dépendre ses prédictions de croissance du scénario de répartition des émissions selon les travaux d’autres chercheurs. Selon le principe d’inertie, chaque pays doit réduire sa consommation d’énergie selon son niveau actuel de consommation, tandis que selon le principe d’équité, les pays réduisent leur consommation d’énergie selon leur population. Ainsi, le premier principe est favorable aux pays développés, tandis que le second est plus favorable aux pays en voie de développement.

Les résultats sont accablants pour l’OCDE dont la France fait partie : sous le principe d’inertie, sa croissance annuelle moyenne jusqu’en 2100 devrait être de 0,95% (pour un taux de croissance de la population d’1,4%), tandis que sous le principe d’équité, son PIB baisserait chaque année de 2,07%.

A cet égard, il est donc très clair que les trajectoires de croissance des pays développés compatibles avec le maintien du réchauffement climatique en dessous du seuil de 2°C seront nulles ou négatives, liant inévitablement l’écologie… à la décroissance.

 

Quelles perspectives ?

Quoiqu’il en soit, la transition énergétique va devoir s’effectuer, et Minqi-Li prévient que le marché ne suffira pas à orienter les capitaux comme par magie vers des investissements verts. En effet, la somme annuelle que la France devrait allouer à sa transition s’élève entre 30 et 100 milliards d’euros (1,5 à 4% du PIB), tandis que l’endettement privé atteint des sphères folles. Il faut donc organiser le retour à la planification et à l’investissement public, mais aussi innover, au niveau monétaire notamment. C’est ce que font déjà les banques centrales partout dans le monde en libérant les Etats d’une partie de leur dette, mais nous pouvons aller plus loin. Des banques publiques d’investissements verts, la régulation de la sphère financière, la promotion de l’économie sociale et solidaire… Les chantiers ne manquent pas.

 

Le marché ne suffira pas à orienter les capitaux comme par magie vers des investissements verts

 

Toutefois, ces changements ne seraient pas synonymes de suicide économique : le pétrole est le premier responsable du déficit commercial français (qui alimente sa dette…), et une batterie d’investissements publics serait extraordinairement fertile en emplois. Ce n’est donc pas tant une lutte doctrinaire contre la croissance qu’un soulèvement face à ses implications néfastes qui s’amorce. En filigrane, c’est aussi l’opportunité de sortir d’une conception de la théorie économique comme une science exacte, s’arrogeant le droit de poser a priori des limites discutables à l’étendue du pouvoir de la délibération démocratique qui se présente à nous, et qui se doit d’être saisie pour l’intérêt général.

Le mythe de la croissance verte devra nécessairement, un jour ou l’autre, céder place au récit du monde de demain.

 

 

Léandre Guillot de Suduiraut

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