« Nous ne sommes plus en démocratie » – Entretien avec Alexis Poulin

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Formé à Sciences Po Grenoble, Alexis Poulin est journaliste, spécialiste des questions de politiques européennes et internationales, et co-fondateur du média en ligne Le Monde Moderne. Intervenant régulier à la télévision, de LCI à Arte en passant par France 24, sa parole détonne face aux éditorialistes et autres chroniqueurs aux discours aseptisés. Entretien retranscrit par Alexandre Couzinier.


 

Version audiovisuelle :

 

Version écrite :

Quel regard portez-vous sur la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement? Pensez-vous qu’elle est pertinente ? 

Alexis Poulin: Le regard que je porte sur cette crise est multiple. Le premier est une impression de cafouillage total avec un retard à l’allumage. Cela a commencé avec les déclarations d’Agnès Buzyn, qui a affirmé avoir prévenu que la vague arrivait, mais qui est malgré tout partie faire campagne pour les municipales. Les responsables politiques ne savaient alors pas quelle stratégie adopter face à ce virus, entre immunité collective ou mesures coercitives comme le confinement. Ensuite, il y a le mensonge sur le manque de masques. Dans la stratégie de réponse au Covid-19, qui a été préparée à la hâte, toutes les références aux masques ont été supprimées. Or, lors de l’épidémie de virus H1N1, qui était une grippe aéroportée similaire, le masque avait été central dans la stratégie de réponse. Ainsi, ils ont bidouillé une stratégie sans masques, puisqu’il n’y en avait pas assez, en disant qu’ils allaient être réservés aux soignants.

Maintenant que l’on se retrouve avec un couvre-feu (puis un reconfinement, ndlr), l’analyse à froid est qu’il n’y a eu, à aucun moment, une volonté de planification des moyens publics et privés, sans parler du manque de moyens pour organiser les tests et d’une dépendance vis-à-vis de la Chine à plusieurs niveaux. Et si rien n’a été fait là où il y avait des possibilités, avec les vétérinaires, les cliniques privés ou les différents hôpitaux par exemple, je pense que c’est par idéologie. Ce n’est pas dans l’ADN d’Emmanuel Macron et des siens de planifier au travers d’un Etat fort : eux, ils sont là depuis des années pour le détricoter. On se retrouve donc avec un Etat en miettes, qui doit gérer une crise tant bien que mal avec ce qu’il reste de services publics, sachant que ceux-ci sont sur les rotules (soignants, policiers, professeurs, etc.). En fait, cette crise n’a fait qu’accélérer la déliquescence de l’Etat, qui n’a apporté aucune réponse à la hauteur et dont les services étaient déjà en ébullition.

 

Les réactions du gouvernement ne sont-elles pas symptomatiques d’une élite politique déconnectée ? 

A.P : Elle n’est pas forcément déconnectée dans la mesure où leur ligne politique est très claire : c’est le blairisme, le néolibéralisme avec le minima d’Etat qu’il puisse y avoir. Cette ligne directrice est présente depuis longtemps, de Chirac à Hollande en passant par Sarkozy, qui ont mené les même politiques sur le recul des services de l’Etat ou encore la construction européenne. Depuis 40 ans, bien que les couleurs politiques soient différentes, les idéologues à la manœuvre sont les mêmes. Cela se voit au travers du poids des think-tanks, comme Terra Nova, qui partagent cette vision du privé pouvant se substituer aux services de l’Etat. C’est le cas de l’hôpital, mais c’est aussi le cas de l’éducation, avec des parents d’élèves qui entrent dans l’école. L’une des forces de la République, l’éducation du citoyen, a été détruite pour en faire un service à la carte.

À cela s’ajoute la disparition des services publics dans les zones rurales, qui connaissent aujourd’hui un grave problème d’enclavement et de perte du lien qui fait que nous faisons société et nation. Avant, l’Eglise était un lien, que l’on soit d’accord avec ou non. L’Etat l’avait remplacée, mais depuis, c’est le centre commercial qui a remplacé l’Etat. Là où se trouvaient des bureaux de poste et des services publics de contacts ont été construits des grands centres commerciaux, et c’est maintenant ici que les gens se retrouvent le week-end. C’est donc un projet porté par tout le monde et personne, accompagné au niveau international par l’Union Européenne qui désire, elle, la compétition libre et non faussée plus que la solidarité entre les nations. Cela nous a menés à un monde d’individus perdus, à qui il est demandé d’être solidaires quand arrive la grande crise. Sauf que cela ne marche plus, puisque l’on a pris l’habitude d’être chacun pour soit.

Là où se trouvaient des bureaux de poste et des services publics de contacts ont été construits des grands centres commerciaux

 

Derrière l’apparente bonhomie du Premier Ministre et la volonté affirmée de se rapprocher des territoires, la nomination de Jean Castex n’est-elle pas au contraire le signe d’une continuité dans l’exercice politique, voire d’une présidentialisation accrue ? 

A.P : Complètement. Au-delà du casting ridicule consistant à dire qu’il est bonhomme, qu’il a un accent ou qu’il s’habille mal, comme l’avait mis en avant avec beaucoup de mépris un proche macroniste, cela ne marche pas. Jean Castex est un énarque qui a été secrétaire général adjoint de l’Élysée sous Sarkozy. Il a cachetonné à presque tous les postes publics possibles, et était par exemple le fonctionnaire le mieux payé de la commission pour les Jeux Olympiques en France. Il est donc loin d’être l’homme des territoires que l’on nous vend. C’est un technocrate comme les autres. Pourquoi est-il choisi par Macron? Parce qu’il ne va pas faire d’ombre. En dehors des cercles politisés, les gens ne savent pas qui est Jean Castex. Je pense qu’un français sur deux ne saurait pas dire qui c’est ! Il est inexistant et est censé être le gestionnaire d’une uber-présidence en roue libre. C’est symptomatique de ce quinquennat.

 

N’était-ce pas le cas d’Édouard Philippe à ses débuts ? 

A.P : Edouard Philippe a été pris à ses débuts en pensant qu’il serait tout à fait raccord avec cela, sauf que Philippe n’est pas un technocrate, mais un politique. Il a ainsi réussi à bien se vendre. D’ailleurs, il a été malin de partir après le premier confinement, au bon moment pour ne pas être responsable de ce qu’il se passe maintenant. En revanche, je ne comprends pas les sondages qui le placent en tant que personnalité politique préférée des Français. C’est quand même lui qui a été, avec Christophe Castaner, l’éborgneur des gilets jaunes, mais aussi le « père la rigueur » de l’hôpital public.

 

En parlant des gilets jaunes, qui ont été une des principales forces d’opposition à Macron jusque-là, sont-ils selon vous définitivement enterrés ? Ou assisterons-nous à leur renaissance, peut-être sous divers formes?

A.P : Il n’y a que les caméras qui enterrent les gilets jaunes. Les ronds-points sont toujours là, sans parler des conventions citoyennes, des universités citoyennes, des rendez-vous hebdomadaires. Des gens continuent de réfléchir à ce que pourrait être une démocratie fonctionnelle et une république sociale. En revanche, il y a bien eu une perte d’envie de descendre dans la rue, et ce à cause de la gestion du mouvement via la violence et la peur de la part de ce quinquennat. Le film de David Dufresne, Un Pays qui se tient sage, permet bien de voir avec quelle violence la liberté d’expression a été bafouée dans les grandes largeurs par Emmanuel Macron et son gouvernement, qui refusent non seulement d’entendre parler de violences policières, mais qui tout simplement refusent l’expression citoyenne du rejet de leur politique inique et indigne.

En fait, le problème du mouvement des gilets jaunes est le même depuis le début : il n’y a pas de véritable incarnation et un manque de coordination politique, et ce malgré les nombreuses coordinations citoyennes. Ainsi, l’issue politique, qui pourrait être de changer la donne pour 2022, n’est pas encore là. Néanmoins, ils n’ont pas disparu, ils se sont transformés. Et je crois que le confinement, la politique sanitaire et les procès à venir ne vont faire qu’amplifier la base de ce mouvement, compte tenu également des faillites qui vont arriver et des gens qui vont comprendre qu’ils ne sont pas protégés par ce système.

La liberté d’expression a été bafouée dans les grandes largeurs et avec violence par Emmanuel Macron

 

Considérez-vous que nous sommes encore en démocratie ? Si non, un changement de République serait-il une solution pour une nouvelle démocratie française régénérée ? 

A.P : Nous sommes depuis longtemps en ploutocratie, c’est-à-dire que c’est l’argent qui gouverne. Même si c’est moins le cas en France qu’aux Etats-Unis, c’est bien le pouvoir d’argent qui fait l’élection. L’élu devient alors la main armée de la finance, celle-ci étant le lieu du pouvoir réel. D’une certaine façon, cette ploutocratie est aussi une oligarchie, car 9 milliardaires détiennent 80% de la presse. La démocratie, ce sont des médias indépendants, une vivacité, un débat public équilibré et ouvert, or il est aujourd’hui totalement biaisé et difficile d’entrée. Un vote tous les cinq ans pour choisir un marionnettiste en chef, ce n’est pas la démocratie. En démocratie, les élus ont un programme, et l’on doit pouvoir leur demander des comptes pendant leur mandat, et non à sa fin, avec des lois révocatoires. Il faut également avoir plus de liens directs sur des décisions locales , en ça le RIC est une très bonne chose. Regardez la façon dont a été décidé le couvre-feu (puis le reconfinement, ndlr): d’un claquement de doigts dans le bureau de Jupiter ! Il s’agit là d’un homme qui décide seul, sans contre-pouvoir. On ne veut pas le dire pour se rassurer, mais nous ne sommes plus en démocratie.

Après, je ne crois pas aux changements des institutions. Déjà, en raison des nombreuses réformes successives, la Vème République n’est plus celle inventée par Robert Debré et le général De Gaulle. Il n’y a plus ni de septennat, ni d’élection législative intermédiaire qui permettait la cohabitation, ni de contre-pouvoir. Le Parlement n’existe plus. Dans la lignée de ses prédécesseurs, Macron fait semblant de maintenir un régime d’opérettes. Le seul contre-pouvoir qui subsiste véritablement est la justice. Le pouvoir des juges est réel: Sarkozy, Dupont-Moretti et même Macron en ont peur. Néanmoins, il n’est pas normal que ce soit le seul contre-pouvoir que l’on ait dans la Vème. Pourquoi ne pas réintroduire de la proportionnelle ? A la base, l’Assemblée Nationale est la représentation de la nation, or tout ce nouveau monde produit par Macron, ce sont des entrepreneurs qui ont vu la bonne fenêtre de tire pour entrer en politique et qui ne sont pas représentatifs.

Mais nous devons nous aussi, citoyens, faire notre auto-critique. Le premier droit du citoyen est le droit de vote, or il n’est pas utilisé, et les gens qui ne votent pas se plaignent par la suite. Avec notre suffrage universel direct, je trouve cela grave que les gens ne fassent pas usage de leur droit de vote. Vus les taux d’abstention, on peut dire qu’ils ne croient plus en la démocratie.

 

Comment pourrait-on renouer avec une nouvelle souveraineté populaire ? Avec quels outils ?

A.P : D’abord, je pense que la réappropriation du fait politique par l’éducation est la clé, car elle permet de faire comprendre ce que signifie être un citoyen libre et agissant. Depuis trop d’années, la politique a été effacée au profit de l’économie, avec l’idée que le marché s’occuperait de notre organisation, or la politique est aussi importante que l’économie dans la construction des sociétés humaines. Surtout étant donné le choix qui s’offre à nous pour le futur, entre une « pax americana » qui tombe et le nouvel empire florissant chinois, qui propose un modèle autoritaire vaguement néolibéral basé sur le cyber-contrôle, modèle de société harmonieuse qu’il compte bien imposer au monde.

Ensuite vient le problème d’incarnation des partis politiques, superstructures qui fonctionnaient à la période de l’après-guerre mais qui ont beaucoup de mal aujourd’hui. La France Insoumise, comme En Marche, ne sont pas des partis, mais des mouvements qui portent un candidat. Le vote En Marche, véhicule de Macron vers le pouvoir, est la preuve que les gens n’ont plus confiances dans les partis. Or eux essaient d’organiser la démocratie en interne, même si le système de primaires a tué le PS. Il faudrait revivifier les partis, malheureusement nos politiques sont plus obsédés par les petits calculs de pourcentages et le peu de pouvoir qu’il reste plutôt que par le recrutement d’abstentionnistes et les idées et programmes. Il faut proposer un projet de société qui fasse envie.

Un vote tous les 5 ans pour un marionnettiste en chef, ce n’est pas la démocratie

 

Suite à la gestion déplorable de la crise sanitaire par les élites, pensez-vous que le régime politique soit plus important que le personnel politique ?

A.P : D’abord, le régime politique est extrêmement important, car il détermine les degrés de liberté et de contestation. Or, depuis 2018, il y a une pulsion autoritariste du pouvoir, et avec la loi de sécurité globale, nous entrons dans un régime qui n’est clairement plus la démocratie. Il évolue certes dans le cadre du régime actuel, mais c’est une transformation invisible puisqu’il manque de contre-pouvoirs. Le Covid a beau être une dure réalité, il est utilisé pour endormir et permettre la mise en place d’un ordre autoritaire, puissant et contraignant. L’alarme tirée n’est pour le moment pas suffisante.

En ce qui concerne le personnel, Emmanuel Macron est un entrepreneur opportuniste et cadre de la finance qui ne respecte pas les institutions. Il va le plus vite possible pour casser un maximum de lois sociales et faire de la France une terre de profits, certains secteurs étant considérés comme pas assez financiarisés (santé, éducation, retraites). On nous parle beaucoup de la dette publique, mais la dette privée est bien plus dangereuse, notamment dans les pays du Nord. Malgré tout, Macron reste un peu embêté par le Covid, qui l’oblige à simuler un Etat fort, car c’est le seul moyen de faire face à ce genre de crises. Je crois donc que les deux sont liés, le personnel actuel fait que notre régime bascule dans un autoritarisme dangereux.

 

Êtes-vous en accord avec la théorie de Jérôme Sainte-Marie, qui voudrait qu’un bloc élitaire hégémonique au pouvoir s’oppose à un bloc populaire ignoré et rejeté ?

A.P : Oui, la lutte des classes n’a jamais été autant d’actualité. Durant une période, la classe prolétaire est devenue une classe moyenne, via la consommation, la société de services et de l’émancipation des femmes, mais les Trente Glorieuses ont été un mensonge faisant croire que cette classe moyenne pouvait être emmenée à la traîne des premiers de cordée. Or la financer coûte maintenant trop cher aux plus riches. Ainsi, au travers de l’ubérisation de la société, nous sommes de retour au XIXème siècle, avec des gens qui n’ont pas d’autre choix que de vendre leurs corps et leur force de travail à l’heure.

De plus, aucune loi sociale ne les protège, car les élites autoproclamées n’ont que faire de la solidarité. La classe moyenne était utile quand elle consommait, maintenant qu’elle est suréquipée et que d’autres marchés s’ouvrent (Chine, Inde, Afrique), l’Europe n’intéresse plus la finance. Cette dernière laisse penser que, si les gens n’y arrivent plus, c’est par manque de volonté, les petites phrases de Macron sur le costume ou la traversée de la rue en étant le parfait exemple. Sauf que c’est faux. Avec le confinement, de nombreuses entreprises vont mettre la clé sous la porte, le chômage va empirer, et ce n’est pas en devant auto-entrepreneur que l’on sort de la précarité. Une société ultra-inégalitariste menée par quelques-uns ne doit pas être acceptée comme étant le progrès.

La lutte des classes n’a jamais été autant d’actualité

 

La France a-t-elle un avenir au sein de l’Union Européenne ? A-t-elle elle-même un avenir ? 

A.P : L’Union Européenne, c’est Macron sous forme d’institution: beaucoup de beaux discours et l’inverse dans les actes. Il faudrait qu’elle change profondément, pour devenir un espace de protection et de solidarité entre nations, or, au contraire, les traités européens forcent à la concurrence et nous empêchent d’avoir des champions nationaux (casse d’EDF, affaire Véolia). Il existe certes des militants pour davantage de fédéralisme et une meilleure coopération entre Etats, comme c’est le cas entre la France et l’Allemagne, sauf que les intérêts du couple franco-allemand sont divergents partout (rapports avec la Turquie, avec la Russie, avec les États -Unis). L’Allemagne n’existe au niveau international que grâce à l’Europe, qui lui a permis d’avoir autour d’elle une zone de productions à bas prix, et grâce à ses énormes marchés à l’export, qui lui permettent d’avoir une balance commerciale excédentaire. La France, elle, est une société de services, avec beaucoup de tourisme et une industrie qui exporte peu et qui s’est effondrée à cause des choix de grandioses technocrates, pour qui cela revenait moins cher de délocaliser. L’UE n’a donc un avenir que si elle organise la compétition à l’échelle des empires chinois et américain. De plus, l’Europe n’a pas d’avenir tant qu’elle fait croire qu’une politique étrangère commune est possible. Le cas turc en est la meilleure preuve.

Si la France a un avenir au sein de l’Union Européenne, il est dans la réappropriation de cet outil à des fins de protection de ses intérêts. Trop longtemps la France a fait le jeu d’autres nations européennes. Aujourd’hui, la crise migratoire n’est pas gérée, et la BCE conserve des taux d’intérêts négatifs qui ne participent qu’à l’entretien d’une bulle financière qui va exploser. L’euro, dont la seule utilité est de nous protéger de la spéculation sur la monnaie, ne tiendra pas quand l’écart entre les pays de la zone sera trop grand. Il faudrait un sursaut qualitatif, mais il est impossible d’embêter l’allemand Monsanto-Bayer, et en restant tributaires d’un monde globalisé, nous sommes finalement moins bien lotis que les Américains. Trump, malgré les moqueries, a réussi à mettre en place une politique de protection qui empêche la Chine d’attaquer les États-Unis, et cela se ressent sur le taux de chômage. Ce sont certes des emplois sous-payés, mais au moins, certaines industries ont été relocalisées.

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