Ce que le mercenariat moderne dit du néo-libéralisme

4.3
(6)

En mars 2022, le groupe russe Wagner a défrayé la chronique. Il est accusé de la mise à mort de 150 à 200 civils au Mali, ce qui constitue un crime de guerre. Les mercenaires devaient neutraliser quelques terroristes cachés, mais ils auront neutralisé un village entier. On n’est jamais trop prudent. Or, l’usage des sociétés militaires privées comme Wagner a tendance à se généraliser. Cette externalisation de l’outil de défense s’inscrit dans un mouvement plus global de recul des prérogatives étatiques. Déléguer la capacité de donner la mort, fonction régalienne par excellence, soulève un certain nombre de problèmes, et dessine, en creux, le mythe sur lequel repose le néo-libéralisme et l’extension illimitée de la sphère marchande.


Une externalisation en vogue

 

Si le mercenariat a une longue histoire, le terme « société militaire privée » et ce qu’il désigne date des années 1990. Le philosophe Peter Singer le définit comme « une compagnie qui se charge de jouer le rôle traditionnellement joué par l’armée et les services secrets, et en général par l’appareil de sécurité national » [1]. Autrement dit, il s’agit d’externaliser un certain nombre de missions traditionnellement régaliennes dans l’objectif de diminuer les coûts politiques, économiques et humains d’un Etat.

Si les sociétés militaires privées se multiplient, c’est que les conditions pour le permettre étaient réunies. En premier lieu, la mutation de la conflictualité, qui altère les frontières entre guerre ouverte et guerre secrète tout en dénuant les affrontements de limites temporelles. Ensuite, l’inauguration du cycle néo-libéral avec Reagan et Thatcher dans les années 1980. Enfin, l’arrivée de la société de l’information, permise par les nouvelles technologies, qui rend le coût humain de la guerre pénible aux yeux de l’opinion publique.

Une société militaire privée offre en effet un certain nombre d’avantages non-négligeables, aussi bien pour le dirigeant d’une démocratie ouverte que pour celui d’un régime autoritaire. Il permet de maintenir une présence plus ou moins officielle dans une région étrangère. Exprimé différemment, il offre la clandestinité. Une fois les précautions prises, la population ne voit rien à ses agissements. Les pertes humaines et matérielles sont de fait inconnues du grand public. Ce cadre flexible permet l’affranchissement du droit et brouille le travail d’expertise. Pourquoi s’embarrasser d’une guerre qui n’en finit pas lorsqu’on peut déléguer cela à des professionnels sans sacrifier ses propres troupes ?

 

Des méthodes condamnables

 

Seulement voilà : ces sociétés ne présentent qu’une efficacité toute relative. D’un point de vue purement militaire, certaines sont mêmes nulles. Les Etats-Unis sont les premiers à faire usage de ce type d’entreprises durant les guerres d’Afghanistan (2001) et d’Irak (2003). Blackwater, désormais fusionné au sein de Constellis Group [2], est la plus emblématique d’entre toutes. Intégrés aux sein des opérations des Special Forces ou de la CIA, ses combattants essuient dès leur arrivée sur le sol irakien des pertes relativement importantes. Même chose en Afghanistan. Surtout, ce qui frappe est l’impunité totale de leurs agissements.

Les mercenaires de Blackwater enfreignent allègrement le droit de la guerre en faisant un usage excessif de leurs armes. Un rapport de la Chambre des représentants indique qu’entre 2005 et 2007, 195 fusillades impliquaient des employés de l’entreprise, dont certaines du fait de la drogue ou de l’alcool [3]. En 2007, à Bagdad, ceux-ci font usage de mitrailleuse et de grenades sur un carrefour fréquenté sans motif valable. 13 morts et 17 blessés. Les réactions sont nombreuses aux Etats-Unis, mais malgré un procès formel, pas de remise en question sur le fond.

Blackwater est loin d’être un cas isolé. Pour prendre un exemple plus contemporain, la société militaire russe Wagner, proche du Kremlin, est encore plus reprochable. Active dans le Donbass, en Syrie ou dernièrement au Sahel, ses méthodes sont extrêmement brutales pour des résultats tactiques inégaux. Au Mali, en mars dernier, 150 à 200 civils sont massacrés par le groupe Wagner et l’armée malienne sous couvert d’opération anti-terroriste [4]. Les manquements au droit de la guerre sont dénoncés partout par Amnesty International : torture en Syrie, multiples assassinats de civils en Libye et en Centrafrique, viols en Ukraine ou encore exploitation illégale de mines d’or au Soudan. Si les sociétés militaires apportent flexibilité et clandestinité, elles se démarquent surtout par leur nombreuses entorses au droit humanitaire international. Et pour cause ; elles n’ont pas l’entraînement des armées régulières.

 

Réhabiliter l’Etat

 

Une armée est dite régulière lorsqu’elle est « institutionnalisée », soit caractérisée par son professionnalisme, son entrainement et une certaine éthique. C’est généralement le cas lorsqu’elle dépend d’un Etat. Si un mercenaire peut facilement acquérir les compétences techniques du soldat, c’est-à-dire manier une arme, lire une carte, mettre en œuvre les techniques de combat, il lui est beaucoup plus dur de s’aguerrir, repousser ses limites, apprendre à conserver son sang-froid dans les moments de pression. Gageons qu’un militaire professionnel saura faire un bien meilleur usage de son pouvoir de destruction qu’un contractant. S’il n’est pas un chien de guerre, c’est un homme qui utilise des moyens de coercition pour défendre les intérêts de son pays.

Il peut être avancé sans trop de doutes que les crimes de guerre imputés à Blackwater ou Wagner en Irak ou au Mali n’auraient pas été commis par une armée de métier. En France, l’article 7 du Code d’honneur de la Légion étrangère stipule « Au combat, tu agis sans passion et sans haine, tu respectes les ennemis vaincus ». Un propos clair et digne. La retenue et l’appréciation d’une situation sont au cœur de la formation du soldat. Pas de morts inutiles, pas de provocation en vain. L’enjeu est également tactique. Et si les sociétés militaires privées alimentaient elle-même les affrontements dans le monde ? Comment faire confiance à une société privé dans la résolution d’un conflit sachant que celle-ci vit de la guerre ?

Cette externalisation a tout du mythe. Non seulement les sociétés militaires ne sont certainement pas plus efficaces qu’une armée régulière, mais elles peuvent aggraver parfois les problèmes. Le coût humain n’est par exemple réduit qu’en apparence. Si les Etats requérant les services de ce type de société n’ont plus à assumer le prix des morts au combat aux yeux de leur population, ils sont malgré tout bien au fait que leurs mercenaires font a minima des dommages collatéraux, au pire des crimes de guerre. Les déviances de Blackwater en Irak en témoignent, sans compter ce qui passe sous le silence des radios. Quid, enfin, du coût financier ? Malgré le manque de données disponibles et la confidentialité qui entoure ce type de service, il semble que les coûts soient au moins équivalent à l’usage d’une armée régulière, voire encore supérieurs. En 2008, dans le rapport du Bureau du budget du Congrès américain, on pouvait déjà lire : « les coûts d’un contrat d’une entreprise privée sont comparables à ceux des unités militaires pour des performances et fonctions similaires » [5].

Savoir faire confiance à l’Etat, tout simplement.

 

Élouan

 

[1] Dans Corporate Warriors – the Rise of the Privatised Military Industry, cité ici : https://lvsl.fr/lemergence-des-societes-militaires-privees-la-guerre-a-lheure-du-neoliberalisme/

[2] https://www.constellis.com/

[3]https://archive.wikiwix.com/cache/index2.php?url=http%3A%2F%2Foversight.house.gov%2Fdocuments%2F20071001121609.pdf%2Findex.html#federation=archive.wikiwix.com

[4] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2022/04/02/ils-n-ont-pas-fait-de-distinction-entre-les-djihadistes-et-les-autres-l-armee-malienne-de-nouveau-accusee-d-exactions_6120295_3212.html

[5] https://www.lemonde.fr/international/visuel/2018/02/11/blackwater-saga-d-une-armee-privee_5255192_3210.html

Votre avis nous intéresse !

Parce que vous comptez...

Résultat moyen : 4.3 / 5. 6

Soyez le premier à partager votre impression!

We are sorry that this post was not useful for you!

Let us improve this post!

Tell us how we can improve this post?

Start the discussion

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.