« Face à la mondialisation, le souverainisme éclairé » – Entretien avec Paul Melun

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Essayiste, co-auteur des Enfants de la déconstruction (2019) et fondateur du mouvement « Souverains Demains ! », Paul Melun nous reçoit chez lui dans les Deux-Sèvres. L’occasion d’échanger autour de la réalité de la conjoncture politique, du souverainisme et de son lien avec la liberté, ou encore de la modernité et de ses écueils. Entretien réalisé et retranscrit par Léandre Guillot de Suduiraut.


 

Version vidéo :

 

 

Version retranscrite :

Vous nous accueillez chez vous à Noizé pour le lancement de votre mouvement intitulé « Souverains Demain ! ». Pourriez-vous nous expliquer les raisons qui vous ont poussé à créer un tel mouvement ?

Ce mouvement répond à un vide politique, qui n’est d’ailleurs pas un vide idéologique : la pensée souverainiste et ce qui en ressort, l’idée d’indépendance, de patrie, n’est pas neuve. C’est un concept nouveau d’un point de vue sémantique, mais pas d’un point de vue conceptuel. Donc si vous voulez l’idée est indémodable. Et pourtant, nos dirigeants politiques depuis à peu près 40 ans ont renoncé à l’idée d’indépendance et la France est allée de mal en pis. Progressivement, la souveraineté nationale s’est affaissée, tout comme la souveraineté populaire. Or, ces deux concepts sont liés : le général de Gaulle est aussi l’homme qui a instauré l’élection au suffrage universel pour le président de la République en 1962.

Donc tous ces concepts sont éminemment d’actualité, mais au plan purement politique, ce courant-là n’est pas représenté. Tant et si bien que les principaux mouvements qui structurent notre vie politique depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron, sont désormais le camp de la mondialisation et du progressisme incarné par notre président, et en face de lui, le camp de la réaction, du mal, de Marine Le Pen.
Je pense que cette structuration de la vie politique est malsaine pour notre démocratie, précisément parce qu’une démocratie doit comprendre plusieurs concepts, plusieurs idées. Elle ne peut pas se réduire à un néo-bipartisme sachant que le macronisme prétendait sortir du bipartisme PS-UMP. Alors qu’il y avait une nécessité de retour aux valeurs souverainistes, celui-ci n’est pas survenu au plan politique. J’identifie un manque, et par conséquent, je crée ce mouvement.

 

Toutefois, on pourrait arguer que des figures politiques majeures – dont le plus illustre au cours des dernières décennies fut Jean-Pierre Chevènement – ont tenté d’incarner ce créneau politique. En quoi ce mouvement politique s’en distinguerait ? Et pensez-vous vraiment qu’il y ait une opportunité, et des chances de peser plus que ne le fit le chevènementisme ?

Il y a eu des éclaireurs au plan de la souveraineté. Effectivement, Jean-Pierre Chevènement, Philippe Séguin, Pierre de Villiers ont été des personnalités qui ont alerté à un moment clef pour la France. Le premier moment clef, c’est 1992 et le traité de Maastricht. Les années 90 sont des années charnières pour la France, puisqu’elle a commencé à opérer ses choix stratégiques au plan de sa construction monétaire, de sa diplomatie, et quelques voix dissonantes appelaient à une indépendance renforcée, à ce que la France exerce un rôle prépondérant. Ils n’ont pas été entendus. C’est la ligne Rocard qui a été choisie, la ligne Jospin, la ligne Chirac. Ils ont perdu la bataille des idées à ce moment-là alors qu’une majorité de français étaient derrière eux. Le référendum de 2005 a été un coup d’éclat de la pensée souverainiste, puis les Français n’ont plus entendu parler de ce concept.

Alors faire la genèse de l’incapacité du chevènementisme à s’incarner politiquement, je serais bien incapable de le faire. Jean-Pierre Chevènement est un homme brillantissime pour qui j’ai un respect infini. Toujours est-il qu’aujourd’hui, il n’y a pas à proprement parler de parti politique qui incarnerait cela. Vous pourriez me dire, « oui le RN est patriote, il est souverainiste ». Et bien oui et non : le FN d’il y a 20 ou 30 ans était pro-Reagan, pro-Thatcher, économiquement extrêmement libéral, et disait amen à absolument toutes les délocalisations d’usines. Donc la défense de l’industrie française, de notre savoir-faire, de notre terroir ou de notre patrie, ce n’est pas l’apanage du RN et ça ne l’est toujours pas aujourd’hui. Politiquement les traductions se cherchent, et il y a une connotation très négative du mot souverainisme malheureusement. C’est d’ailleurs une stratégie politique : lorsqu’on veut tuer son chien, on l’accuse d’avoir la rage. Depuis plus de 50 ans, depuis que le gaullisme a laissé place à cet arc d’alliance de tous les mondialistes, le concept de souveraineté a été mis au rebus et on considère aujourd’hui cela comme un mouvement d’extrême-droite. C’est une stratégie politique délibérée de la part d’un certain nombre de médias et d’officines politiques pour décrédibiliser le message et le concept.

Par conséquent, on met en exergue des défenseurs du souverainisme loufoques, amusants qui n’ont aucune espèce d’éclairage intellectuel ni d’expertise. Par conséquent, on vous dit « mais attendez, vous voulez quoi : la mondialisation avec des gens intelligents ou le souverainisme avec des abrutis complotistes ? ». Les gens finissent par choisir la mondialisation. Moi je préfère leur dire « non » : face à la mondialisation vous avez le souverainisme éclairé, un souverainisme de talent, de réflexion, d’expertise, qui se comprend comme un arc boréal qui irait de Jean Jaurès au général de Gaulle.

 

On met en exergue des défenseurs du souverainisme loufoques, amusants qui n’ont aucune espèce d’éclairage intellectuel ni d’expertise.

 

D’ailleurs, en parlant des écueils de ceux qui se revendiquent du souverainisme, on peut évoquer Florian Philippot qui a adopté une posture antivaccinale récemment, et justement venons-y. Au cours de situations d’exception, certaines mesures extraordinaires telles que l’état d’urgence ou le pass sanitaire ont été mises en place. Est-ce que vous craignez que celles-ci ne se pérennisent ? Qu’est-ce que cette évolution des libertés fondamentales pourrait dire de nos sociétés alors même que ces libertés sont de plus en plus fortement défendues d’un point de vue juridique ?

Il y a plusieurs questions en une. D’abord, il est important quand on est souverainiste de se différencier lorsqu’il y a des brebis galeuses dans le troupeau : lorsque vous avez des gens qui, sur le sujet vaccinal par exemple, sombrent dans la caricature, il est important de marquer un pas de recul. Seulement, mon esprit critique ne me dit pas la même chose qu’à Florian Philippot. Mon esprit critique m’indique que tous les médecins avec lesquels j’ai pu échanger, les grandes enquêtes scientifiques qui ont été diligentées, ou encore la fondation Pasteur, me disent que le vaccin est bon. Dès lors, en tant qu’ami de la science, je dis qu’il faut se faire vacciner.

Mais il y a la question des libertés. Tout d’abord, la limitation de libertés est la condition inhérente à la civilisation et à son bon agissement en société. La privation ponctuelle, limitée, encadrée des libertés, est partie intégrante de notre histoire, et je crois que c’est indéfectible de la sédentarité. Donc la privation de liberté, oui. Alors maintenant, on en vient à cette privation des libertés, au pass sanitaire et à d’autres mesures un peu similaires. Là où je mettrais une mise en garde sur ce sujet-là, c’est qu’on supprime plus facilement une liberté qu’on en rétablit une. Donc, faisons très attention lorsqu’on vous dit « on vous prive de votre liberté provisoirement pour votre bien ». J’observe seulement que lors des débats à l’Assemblée nationale, une députée, Emmanuelle Ménard, a proposé que le pass sanitaire soit limité dans le temps. Son amendement conditionnait l’arrêt du pass sanitaire à l’accalmie de la crise. Que s’est-il passé ? La majorité a rejeté cet amendement. Ca par exemple, ça m’inquiète énormément en tant que républicain et démocrate attaché aux libertés fondamentales et à l’ordre public. J’accepte de mettre mes libertés entre parenthèses, mais le mot parenthèse prend tout son sens du moment qu’elle peut se refermer.

 

On supprime plus facilement une liberté qu’on en rétablit une.

 

Ensuite, on commence à nous parler d’obligation vaccinale, d’interdiction d’aller et venir à certaines heures etc… Ma ligne, c’est que la mise en place d’un pass sanitaire pour des manifestations d’envergure nationale ne me pose pas problème, mais que pour les activités du quotidien ça me paraît hors de propos. Au-delà de l’aspect ponctuel de cette question, il y a un dernier axe à dégager : que nous dit cette « société des QR Codes » ? Et là c’est beaucoup plus préoccupant, car n’importe qui peut s’improviser gendarme en son établissement, vous contrôler à sa discrétion

Ce QR Code peut être mis en place pour absolument n’importe quoi. On peut imaginer demain que votre casier judiciaire figurera demain sur un QR Code, et si par conséquent je m’assois à une table de restaurant, je peux très bien ne pas vouloir diner à côté de quelqu’un qui a frappé sa femme ou violé ses enfants, et interdire l’accès de certaines personnes à mon établissement. De même en cas d’épidémie de grippe ou de gastro par exemple. Alors qu’on regarde la Chine d’un regard occidental en disant « c’est la première dictature numérique du monde », c’est une chose. Mais si on n’y prend pas garde, on prendra le même chemin. Donc il faut faire très attention, pondérer ces mesures, et je crois qu’une des plus belles innovations qu’on puisse trouver face aux nouvelles technologies de la surveillance, c’est de ne pas les employer.

 

Dans le précédent entretien que vous nous avez accordé, vous évoquiez le démantèlement des structures holistiques qui contribuaient à créer du commun dans notre société. Quelle évolution au regard de l’actualité ?

Evidemment, depuis notre dernier entretien, la situation n’a pas changé au plan des structures traditionnelles. Mais ce qui est très préoccupant dans cette France du XXIème siècle, c’est que même sur des sujets d’ordre sanitaire ou médical, dans des situations d’urgence, les Français se divisent. Lorsqu’un peuple ou une nation se divise sur des moments clefs de son histoire, cela en dit long de son incapacité à s’unir et des forces des divisions qui la parcourent. Il est probable que l’absence de structures politiques, religieuses, sociales, sportives, associatives, soit de nature à accélérer dangereusement les divisions et les tensions.

Ici, j’habite dans un village de deux cents âmes. Au XIXème siècle, en cas de crise difficile, la gestion était collective ; c’était le maire et le curé qui se réunissaient avec les chefs de famille, les cultivateurs, les exploitants sur l’agora pour prendre les décisions. C’était un mode d’organisation que l’on retrouve d’ailleurs dans les travaux de Claude Lévi-Strauss pour un certain nombre de civilisations très lointaines. Ces personnes-là se réunissaient, et s’il y avait un incendie, une épidémie, des grêlons sur les récoltes, ils prenaient les décisions ensemble, mettaient les récoltes au centre du village et réfléchissaient à la façon de les allouer. Aujourd’hui, si vous prenez la même situation, ça ne pourra pas se produire. Parce que dans un village ordinaire d’aujourd’hui, ou même une zone pavillonnaire, alors que l’on se connaît, la même situation donnera lieu à l’individualisme. Donc là où jadis les gens se réunissaient sur l’agora, les gens vont allumer une chaîne d’information en continu et regarder le mal arriver sur eux.

 

Puisqu’on parlait des structures holistiques, la plus importante d’entre elles était surement autrefois celle du sacré, et en France, de la religion catholique. Dans ce siècle séculaire, est-ce que vous pensez que la République ou la Nation peuvent combler ce manque de sacré pour les citoyens ?

C’est une très, très grande question. Combler un tout culturel, civilisationnel et spirituel par la seule République me paraît limité. Aujourd’hui, on ne dit plus la France mais la République, alors qu’il y a une République française, ou bien la France, mais le mot république en lui-même ne signifie rien : il peut y avoir une république islamique, une République populaire de Chine… Ce mot est galvaudé, utilisé à toutes les sauces au point d’en perdre sa signification. La France, elle, a une signification. On ne peut pas lui enlever ce qu’elle est.

Le fait que la République ne soit pas une religion, c’est une évidence. Il faut réfléchir collectivement à un certain nombre de symboles, de valeurs, de totems communs, voire-même une spiritualité de la République, en mesure d’unir les Français. Pour ma part, je propose l’élan patriotique. Je pense qu’effectivement la France, ses symboles, sa géographie, parce qu’on n’en parle jamais mais elle est de nature à unir les gens : lorsque vous vous réunissez entre amis, on va vous dire « est-ce que tu as fait bonne route ? d’où tu viens, comment c’est chez toi ? Comment est le vent ? Comment sont les odeurs ? Etc… L’histoire de la France aussi, qui est une histoire locale, une histoire des familles. Je ne suis pas quelqu’un qui vous blâme si vous dites « tiens tu es de quelle origine, raconte-moi ton histoire ». On ne vient pas de nulle part. Je considère que demander de quelqu’un ses origines est tout à fait fascinant pour en comprendre son histoire. Et quand on partage tous une histoire commune, l’histoire française, c’est de nature à nous unir. Notre consommation culturelle aussi : lorsque notre culture audiovisuelle se réduit à Netflix, il est difficile d’unir les Français parce qu’on a délégué à d’autres le soin de faire culture pour nous.

Donc le souverainisme ce n’est pas seulement le fait que l’on ne construise plus en France les vêtements qui nous habillent ou nos médicaments : c’est aussi le fait qu’on n’élabore même plus nos propres référentiels culturels. Par conséquent, si on dit seulement « République » en sautant comme un cabri, on risque assez peu de souder les Français avec la même puissance que la religion catholique.
La religion catholique en France, avec tous ses écueils, happait les jeunes Français, du petit séminaire pour ceux qui se faisaient prêtres jusqu’à la catéchèse en marge de l’école. Donc si vous voulez, la religion catholique depuis la petite enfance était toute autour de vous. Et puis vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a probablement un calvaire à l’entrée de chaque ville ou village de France, et une Eglise en son centre. Donc on ne construira pas comme ça en cinq ans un nouveau modèle capable d’unir les Français, et ceux qui croient que la République peut être le seul modèle se trompent. Et qui croit que la mondialisation culturelle et le multiculturalisme sont des horizons indépassables se trompe très lourdement.

 

Lorsque notre culture audiovisuelle se réduit à Netflix, il est difficile d’unir les Français parce qu’on a délégué à d’autres le soin de faire culture pour nous.

 

Si l’on se penche sur ce qu’a été l’histoire de la religion catholique, mais aussi de la nation et plus précisément la nation française, on se rend compte qu’elles intégraient les individus dans des structures qui les dépassaient, mais est-ce qu’elles ne tendaient pas aussi à les oppresser, et est-ce qu’aujourd’hui, l’individu atomisé libre de ces structures, est réellement plus libre qu’il ne l’était autrefois ?

Par définition, tout groupe humain cause une privation de vos libertés du moment qu’il est structuré. Si vous êtes un individu solitaire, on vous lâche dans une forêt vierge le soir, par le fait, vous allez faire absolument ce que bon vous semble au moment où vous le souhaitez, mais vous n’aurez pas de denrées alimentaires ni de toit pour dormir. Du moment que vous tomberez sur un village, vous vous ferez recueillir, mais il y aura des règles, une architecture sociale, des contraintes. Plus l’individu peut vivre seul, moins il a besoin du groupe, en tout cas pour satisfaire ses besoins primaires comme c’est le cas aujourd’hui, où vous pouvez rentrer dans votre appartement d’une mégalopole mondialisée, commander vos denrées alimentaires via une plateforme sur votre téléphone, côtoyer ou rencontrer les personnes avec qui vous avez envie d’avoir un rapport sexuel sur ce même téléphone et ainsi de suite.

Vous avez l’illusion d’une liberté de l’instant. A la différence de l’époque : lorsqu’au XVIIIème siècle vous preniez votre repas à des heures imposées par le collectif ou que vous faisiez des rencontres au bal populaire, c’était un ami de régiment que vous aviez pour votre vie, une épouse que l’on épousait parce qu’on n’avait pas le choix, il y avait moins de libertés dans le sens où vous n’aviez pas nécessairement la possibilité de rencontrer une multitude de femmes avant de trouver votre épouse ou changer de meilleur ami tous les mois, ce qui est aujourd’hui possible.

C’est peut-être ça la liberté, en tout cas c’est une liberté de choisir qui nous fait reconsidérer notre rapport à notre propre vie. C’est quasiment un dessein métaphysique qui se pose à nous, et l’on se retrouve dans une situation dans laquelle l’homme moderne est un homme sans spiritualité, sans terreau de nature à le rassurer, à le conforter vis-à-vis de sa propre fin, et il erre comme un animal malade comme disait Nietzsche, au milieu d’individus tout aussi esseulés alors que le commun n’exprime pour lui que la privation de libertés. En fait, le sens subjectif et le sens objectif de l’histoire vont se confronter une fois encore. Cet homme moderne, en consacrant son individualisme contre la structure, va troquer les structures visibles qu’étaient le curé, l’école ou le village, contre des structures invisibles, des QR codes, des applications, le suivi de ses déplacements. Et c’est là que vous rentrez dans la pire des dystopies au XXIème siècle.

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