La dernière digue

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Ces hommes ont posé leurs casques à terre…

 

« Pouvoir » n’a jamais été aussi synonyme de « violence »…

 

Alors que les mécontentements, les manifestations, les grèves, font rage dans l’Hexagone ; alors que les déboires, bavures, violences policières s’accumulent1 ; alors que le quinquennat actuellement en vigueur n’en finit plus de se teinter de sang – et par la même occasion – de se couvrir d’opprobre ; le gouvernement en place a failli faire sauter la dernière digue qui maintient encore le fragile équilibre sur lequel son pouvoir s’établit : la violence. Le monopole de la violence légitime est bien le dernier rempart des dirigeants s’asseyant sur la volonté générale. Préférant la fouler du pied et l’insulter de populiste, ou de démagogue, plutôt que de la servir. Pourtant, plus ils l’ignorent, plus ils la trahissent éhontément, plus leur légitimité à gouverner se dissout. Mais qu’importe, après tout, elle ne pouvait survivre au dur règne de l’austérité économique requise par Bruxelles2, et servilement acceptée par nos dirigeants, généreux complices de ce dévoiement de la démocratie. Trop longtemps les intérêts camouflés derrière les concepts flous de « gouvernance mondiale », ont pu s’accaparer la démocratie – ou son dévoué personnel3 – et travestir la démocratie en un funeste spectacle auquel plus personne ne croit, même ses cyniques acteurs et réalisateurs. Heureusement, il n’y aura bientôt plus lieu de s’inquiéter d’une telle dérive du pouvoir en place, il n’y aura bientôt plus de raison de s’indigner : les observatoires disparaissent un à un4. Il ne faudrait pas que nous apprenions ce qu’est la France de 2019, ou pire encore, ce qu’elle sera demain. Cependant nous avons encore accès à certaines informations, riches en enseignements…

 

Des forces de l’ordre devenues intouchables

 

Le 2 décembre 2019, des CRS du Val-de-Marne ont fait le choix de déposer leurs armes. Cet acte symbolique est avant tout l’expression d’une grogne déjà lointaine parmi les forces de l’ordre qui, en plus du problème des retraites, estiment que leurs revendications (conditions de travail, problème de la récurrence des suicides), exprimées lors de la manifestation policière du 2 octobre n’ont pas été entendues. Des menaces ont alors été brandies et mises à exécution lors de la grève du 5 décembre : mouvement national chez les agents de nuit, menaces de blocages dans les commissariats de France, des opérations « commissariat mort » (ils ne répondront qu’aux appels d’urgence)… L’inaction de l’exécutif a été soulignée par les syndicats policiers, ici par Philippe Capon, secrétaire général de l’Unsa-Police : « Nous n’avons aucune nouvelle du ministère de l’Intérieur. Il n’a pas l’air de comprendre le degré d’exaspération chez les policiers« . Cette dénonciation du manque de considération, tout à fait justifiée, a été suivie de menaces lourdes de sens sur les tracts de ces mêmes syndicats : « La mobilisation continue, elle doit s’accentuer jusqu’au black-out complet et illimité dans la durée à partir du 11 décembre, tant que nous ne serons pas entendus« . Face à tant de tohu-bohu le gouvernement n’a pu rester les bras croisés, pas avec un tel enjeu : le jeudi 12 décembre, les syndicats policiers (Alliance, UNSA…) annoncent la fin de la contestation pour les forces de l’ordre. M.Castaner a répondu favorablement à leur requête5, les policiers seront exemptés de cette réforme, ils garderont leur régime spécial, le reste de la population attendra. La situation de dépendance du pouvoir à la violence est telle que la loyauté des forces de l’ordre ne peut plus être optionnelle, ni même fragilisée. Ainsi, le faux pas a rapidement été suivi d’un rétropédalage magistral de notre exécutif. Désormais, La République En Marche, dans sa fougue et son panache, dans sa jeunesse et son dynamisme, n’omettra plus d’exclure les forces de l’ordre de tels sacrifices nécessaires pour sauver un pays financièrement exsangue. Le cauchemar a été évité de peu. La digue aura tenu, du moins, jusqu’à la prochaine tempête.

 

 

Un traitement inique aussi révélateur qu’inflammable

 

Mais le plus frappant reste l’instrumentalisation de ce corps de métier par le pouvoir en place. En effet, les politiques irresponsables, après leurs coups d’éclats, se réfugient derrière des forces de l’ordre qui font dès lors office de dernier rempart. Mais protéger un pouvoir en perdition et des plus cyniques n’a pour conséquence que de susciter une haine de plus en plus vorace à l’encontre de ce même bouclier : ils apparaissent tels les pions dociles d’un pouvoir débridé. Ils en essuient de ce fait les lourdes conséquences et il n’est pas certain que la bonne réputation dont ils jouissent ne durent éternellement6 .

Il n’en reste pas moins que ce fragile bouclier permet de discréditer l’opposition sans difficulté. Désormais, dénoncer le projet du gouvernement en revient à cautionner les violences des protestataires. Cette manière d’agir fait des policiers la cible des récriminations, détournant légèrement la colère dirigée à l’encontre de nos politiques. C’est une prise d’otage de la figure du policier. Cette tactique s’oriente alors vers le fameux dicton « diviser pour mieux régner ». Ainsi, la France se fracture de nouveau, toujours plus profondément avec l’émergence d’un manichéisme à haut potentiel explosif. La première est celle assez commune chez les manifestants : des forces de l’ordre avec une loyauté sans faille au pouvoir en place abusant de leur usage légal de la force. De l’autre bord, une rhétorique plus proche de celle du gouvernement : des manifestants violents, ayant perdu tout esprit civique, ne souhaitant qu’une insurrection et difficilement réprimés par des forces de l’ordre fatiguées. Les deux camps se cabrent, ou plutôt les deux flancs d’un même corps social s’opposent, tous alimentés par des canaux d’information bien distincts, créant des réalités parallèles dans un monde qui n’en conçoit pourtant qu’une seule.

Cependant, malgré ces divisions, il semble devenir de plus en plus ardu de maintenir la pression sociale, d’empêcher que celle-ci ne dérape définitivement, de maintenir l’illusion d’une minorité d’insurgés. Après les hôpitaux, les transports, l’énergie, la justice, les écoles, les Gilets-Jaunes… Combien de temps encore M.Macron pourra-t-il exempter de cure d’austérité ce qui fait la pérennité de son règne ? Au grand dam de notre cher Président, le français n’est pas âme consensuelle, mais plutôt contestataire. Et bien qu’elle puisse avoir des torts, celle-ci n’a jamais été aussi légitime et justifiée qu’aujourd’hui.

 

Prenez le temps de lire attentivement la citation qui va suivre de Noam Chomsky : « La propagande est à la démocratie ce que la matraque est à la dictature ». Peut-être serait-il temps de prendre conscience du masque démocratique que revêt notre élite politique, avant que celui-ci ne se décolle de lui-même, et laisse apparaître au grand jour ce que beaucoup encore se refusent à voir : la matraque est belle et bien en train de se coupler à la propagande préexistante7.

 

Baptiste Detombe

 

1 : cf. dure répression manifestation des pompiers :https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/10/16/la-strategie-de-maintien-de-l-ordre-face-aux-pompiers-fait-debat-chez-les-policiers_6015780_3224.html / https://www.aa.com.tr/fr/monde/france-une-manifestation-de-pompiers-vire-%C3%A0-l-affrontement-avec-les-forces-de-l-ordre/1615088

Rapport d’Amnesty International : https://www.amnesty.fr/liberte-d-expression/actualites/usage-excessif-de-la-force-lors-des-manifestations

Celui de l’IGPN pour 2018 (faute d’actualisation) : https://www.vie-publique.fr/en-bref/38329-police-nationale-le-rapport-2018-de-ligpn

2 : cf. GOPE 2019 (Grandes Orientations de Politiques Economiques): https://ec.europa.eu/info/sites/info/files/file_import/2019-european-semester-country-specific-recommendation-commission-recommendation-france_fr.pdf  + l’UE soutient la réforme des retraites : https://www.previssima.fr/actualite/le-conseil-de-lunion-europeenne-soutient-la-reforme-des-retraites-prevue-par-lexecutif.html

3 : https://www.ouest-france.fr/economie/retraites/reforme-des-retraites-jean-paul-delevoye-oublie-de-declarer-ses-liens-avec-l-assurance-6645403

4 : https://www.franceinter.fr/societe/enfance-pauvrete-justice-prisons-le-gouvernement-est-il-en-train-de-supprimer-tous-ses-observatoires

5 : http://www.leparisien.fr/economie/reforme-des-retraites-castaner-le-confirme-par-ecrit-les-policiers-garderont-leur-regime-14-12-2019-8217324.php

6 : https://www.lepoint.fr/societe/la-police-a-la-cote-aupres-des-francais-04-08-2019-2328242_23.php

 

(Grandes Orientations de Politiques Economiques): https://ec.europa.eu/info/sites/info/files/file_import/2019-european-semester-country-specific-recommendation-commission-recommendation-france_fr.pdf + l’UE soutient la réforme des retraites : https://www.previssima.fr/actualite/le-conseil-de-lunion-europeenne-soutient-la-reforme-des-retraites-prevue-par-lexecutif.html

3 : https://www.ouest-france.fr/economie/retraites/reforme-des-retraites-jean-paul-delevoye-oublie-de-declarer-ses-liens-avec-l-assurance-6645403

4 : https://www.franceinter.fr/societe/enfance-pauvrete-justice-prisons-le-gouvernement-est-il-en-train-de-supprimer-tous-ses-observatoires

5 : http://www.leparisien.fr/economie/reforme-des-retraites-castaner-le-confirme-par-ecrit-les-policiers-garderont-leur-regime-14-12-2019-8217324.php

6 : https://www.lepoint.fr/societe/la-police-a-la-cote-aupres-des-francais-04-08-2019-2328242_23.php

7 : Pour ceux qui se demandent où se trouve la propagande, je vous renvoie à l’usage à escient du terme « privilèges » pour parler des régimes spéciaux repris en coeur par nos grands médias traditionnels.

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