OTAN : deux poids, deux mesures

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En novembre 2019, Emmanuel Macron disait de l’OTAN qu’elle était en « état de mort cérébrale ». Un an et demi plus tard, ce qualificatif est toujours d’actualité. L’Espagne s’apprête ainsi à livrer un porte-avion « léger » à la Turquie, qui viendra épauler ses opérations en Méditerranée. Alors que l’alliance atlantique persiste à armer un régime qui n’a plus rien d’un allié, la Russie se voit toujours traitée en paria. Ce décalage de traitement devrait nous pousser à nous interroger sur la nature de nos engagements.


La menace turque

En septembre 2015, Recep Tayyip Erdoğan cherche à augmenter la capacité opérationnelle de son armée sur les mers. La marine turque prend alors contact avec l’Espagne, dans l’espoir d’obtenir un porte-aéronef proche de ceux utilisés par l’Armada espagnole. Un accord est trouvé et le chantier débute le 30 avril 2016. Le bâtiment est assemblé dans la baie de Tuzla, à Istanbul, mais c’est bien la société espagnole Navantia qui fournit la conception, le transfert de technologie, l’équipement et l’assistance technique à la Turquie.

Nommé TCG Anadolu, ce porte-aéronef devrait être terminé cette année. Une fois opérationnel, il pourra accueillir 700 soldats et 250 membres d’équipage. Surtout, il sera en mesure d’embarquer 70 véhicules dont 13 chars lourds et 27 blindés amphibies. Une trentaine d’aéronefs, dont des hélicoptères, des drones et des F-35 (avions de chasse américains dernière génération) pourront s’y poser et être transportés.

Le TCG Anadolu ne serait que le premier d’une longue série. La construction d’un navire jumeau, le TCG Trakya, serait prévue par la marine turque. Ce ne sont pas des porte-avions au sens strict du terme, mais plutôt des Landing Helicopter Dock, c’est-à-dire des vaisseaux capables de mettre en œuvre des hélicoptères et des avions à décollage ou atterrissage court. D’après des sources proches du dossier, le Royaume-Uni aurait également approché la Turquie afin de lui proposer un soutien technique.

L’aide européenne dont bénéficie la Turquie et l’absence de médiatisation de la militarisation du régime contraste avec le traitement que subit la Russie. Comment ne pas repenser ici à la fameuse « affaire des Mistral » ? En 2010, Moscou passe commande de deux mistral français (vaisseau très proche du TCG Anadolu) pour un montant de 1,5 milliard de dollars afin de compléter sa flotte maritime. Seulement, l’annexion de la Crimée en mars 2014 passe par là. Sous la pression des Etats-Unis et de l’Allemagne, au titre de l’appartenance de la France à l’OTAN, François Hollande annonce l’annulation de la livraison. Les deux navires sont finalement revendus à l’Egypte bien en-deçà de leur valeur réelle.

 

Repenser nos alliances

Ce différentiel de traitement interpelle. Surtout, il devrait nous interroger sur qui sont vraiment nos alliés. Le régime turc est en effet en train de menacer gravement la stabilité de la Méditerranée. Ses interventions successives en Syrie et en Libye ont mis en danger la sécurité de la région. Plus grave encore, Ankara se permet d’enfreindre la souveraineté de pays européens alliés, comme la Grèce et Chypre, en violant les frontières maritimes. Les appels successifs à la renégociation du partage des eaux méditerranéennes sont les premiers signes d’un dangereux engrenage régional, qui pourrait à terme conduire à une guerre. Une bipolarisation est en cours. D’un côté, un axe « frèriste » emmené par la Turquie et la Libye, soutenu par le Qatar. De l’autre, une coalition menée par l’Egypte et Israël, soutenue de près ou de loin par la Russie et la France.

Ici et ailleurs, un travail de coopération avec la Russie est nécessaire. Au cours de la dernière décennie, notamment dans la lutte contre l’Etat Islamique, celle-ci a démontré la convergence de ses intérêts avec les nôtres. En Afrique, dans le Caucase, au Proche et au Moyen-Orient, un rapprochement avec Moscou serait intelligent. C’est précisément ce que nous empêche de faire l’OTAN. Calquée sur un schéma imposé par les Etats-Unis, à savoir l’endiguement de la Chine et de la Russie, l’alliance atlantique est profondément archaïque. Surtout, il faut prendre conscience que les intérêts américains et français sont en train de diverger. Le général Vincent Desportes, ancien directeur de l’Ecole de Guerre, l’explique très bien : « Le découplage entre les Etats-Unis et l’Europe fait partie des rares certitudes que nous pouvons avoir sur l’évolution du monde, qu’on le regrette ou non ». L’OTAN est en « état de mort cérébrale » comme le disait Emmanuel Macron, et, pour Vincent Desportes : « L’organisation traverse une crise de leadership extrêmement grave, mais aussi une crise de solidarité […] il n’y a plus de régulation centrale, il n’y a tout simplement plus de « sens commun » ! ».

A tel point que l’Europe se retrouve à armer un régime qui, si l’on raisonne en terme tactique, n’a plus rien d’un allié. La livraison d’un porte-avion à la Turquie, de la part d’un pays -l’Espagne- dont la frontière est bordée par la Méditerranée, a quelque chose de terriblement incohérent. Le régime turc dispose déjà de capacités militaires non négligeables : plus d’1,4 millions d’hommes (réserve comprise), des dizaines de milliers de mercenaires syriens, des drones reconnus pour leur efficacité et une industrie de défense autonome à 80%. Mais certains préfèrent voir ailleurs : l’Italie et l’Espagne sont, avec les Etats-Unis, les principaux exportateurs d’armes lourdes vers la Turquie. La France elle-même, entre 2009 et 2019, lui a vendu pour 460 millions d’euros de matériel militaire.

Il est temps de repenser nos alliances. Car, au bilan, l’Europe arme un régime ennemi et traite injustement en paria une Russie qui devrait être un partenaire. Tout cela en continuant à déléguer sa politique de défense aux Etats-Unis, sans comprendre que celle-ci a désormais le regard rivé vers le Pacifique. Absurde.

 

Elouan Picault, étudiant à Sciences Po Bordeaux

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