En décembre dernier sonnaient les 105 ans du Traité d’Alexandropol, signé en décembre 1920 et organisant le partage de l’Arménie indépendante – alors dominée politiquement par le parti nationaliste Dachnak (Դաշնակ) – entre les forces turques kémalistes et la République socialiste fédérative soviétique de Russie. Entre temps, l’Arménie a connu de nombreuses évolutions, par le biais de la modernisation et du développement à marche forcée soviétique des années 1920 aux années 1980. La jeunesse a été son moteur, et a du relever de nouveaux défis à partir de la fin du système communiste « de caserne ». De l’indépendance à nos jours, comment analyser la situation du communisme en Arménie, et de sa jeunesse ?
Pour répondre à ces questions, nous nous sommes entretenu dans la capitale Erevan avec Karen Chahnikian, membre du Parti Communiste Arménien, secrétaire du comité central de la Jeunesse communiste, et médecin de profession.
Cet entretien a pour objectif de montrer un point de vue extérieur à nos débats français sur les enjeux internationaux, socialistes et de souveraineté, à travers l’exemple arménien. Les propos tenus dans cet entretien n’engagent que leurs auteurs. L’entretien a eu lieu le 25 janvier 2026.

Gavroche : Pouvez-vous présenter votre organisation et son poids en Arménie ?
Karen Chahnikian : Notre organisation [de jeunesse] a été crée de façon indépendante il y a 3 ou 4 ans, à la suite de négociations avec le Parti. Nous avons voulu fonder une organisation indépendante du Parti Communiste Arménien qui répondrait davantage aux aspirations de la jeunesse, tandis que le parti est destiné à toute la population de façon générale. Grâce à cette distinction, nous sommes désormais plus audibles et avons un plus grand impact dans la société. En général, parmi les effectifs du Parti Communiste Arménien, soit ce sont des gens très jeunes, soit assez vieux. On peut dire que les jeunes, ils sont sur le terrain, avec le soutien des vieux qui ont de l’expérience.
En ce qui concerne nos effectifs, je ne peux pas les divulguer de façon exacte car en ce moment, le parti fait des réformes internes. Il y a des départs de membres comme de nouvelles arrivées, mais nous pouvons peut-être estimer à une trentaine de membres. Cela paraît peut pour vous, qui en France avez de plus grands effectifs dans vos rangs, et qui êtes de nature plus engagés, mais il faut se remettre dans le contexte.
D’abord, dans les années 90 s’est engagé un processus politique poussé exclusivement sur le nationalisme. On venait de sortir de l’URSS et il fallait trouver un nouvel idéal. Il y a aussi eu une influence provoquée par les investissements occidentaux, les ONG, qui ont pu favoriser l’émergence de l’individualisme et des idées libérales. J’ajouterai aussi le problème de la dépolitisation des masses, d’une éducation politique négligeable (et négligée) au fil des années. Les gens ne perçoivent pas la différence entre la droite et la gauche : quand on leur pose la question dans la rue, ils pensent qu’on leur parle de leur main gauche et droite !
Gavroche : Comment définiriez-vous l’état d’esprit de la jeunesse arménienne depuis l’indépendance en 1991 ?
Karen Chahnikian : En Arménie, 1991, c’était comme une apocalypse locale. C’était la guerre contre l’Azerbaïdjan, la frontière avec la Turquie était fermée, il y avait des désaccords avec la Géorgie, un véritable conflit diplomatique, qui lorgnait sur la région du nord de l’Arménie (Lori). La seule frontière ouverte était avec l’Iran, qui était, et est encore, sous sanctions internationales. Le commerce était vraiment limité. Mais grâce à l’investissement russe, le pays a pu survivre.
Au-delà de la question du surmonter les difficultés, c’était surtout une question survie. La jeunesse était en situation de subsistance. Il a fallu déboiser massivement le pays pour subvenir aux besoins élémentaires, et le seul moyen d’obtenir du pétrole était par le biais de camions-citernes, par la route du sud, en Iran. Cela faisait que seules les régions du Siounik (région frontalière sud) jusqu’à la capitale Erevan étaient alimentés en énergie, mais pas le reste du pays. On estime qu’on était dans un ratio de 80 % de pétrole russe et 20 % de pétrole iranien. Cette situation de précarité énergétique s’est amoindrie, aux fils des années, de sorte que ce n’est pratiquement plus le cas maintenant.
Il y avait des coupures d’électricité de façon continue. Au même moment, le pays a subi une hausse de l’insécurité, des privatisations de masses, et les richesses du peuple, de la Nation, ont été appropriées par des oligarques. La plupart des gens se sont expatriés en France, aux États-Unis, et en Russie. À cette époque, il n’y avait pas d’avenir pour les jeunes et ceux qui partaient étaient remerciés car ils allaient pouvoir envoyer des ressources auprès de leurs familles restées ici, au pays. On félicitait ceux qui étaient partis en France et en Russie, mais on jalousait ceux partis aux États-Unis, vus comme une destination pour les matérialistes et les orgueilleux.
Beaucoup de jeunes sont partis, les premiers étaient très qualifiés : ingénieurs, étudiants, médecins… C’est une véritable fuite des cerveaux qui s’est organisée pendant des années. Pourtant beaucoup se sont retrouvé souvent dans des boulots précaires, employés au noir car le diplôme n’était parfois pas reconnu par l’État.
De nos jours, il y a une culture nonchalante, de réussite individuelle, de réussite financière, qui infuse dans la jeunesse. À l’époque soviétique, la réussite était collective !
Je pense que ces jeunes sont conscients que cette vision des choses, cette réussite individuelle, c’est une idée de compétition, de désir de prendre la place de l’autre, de s’élever dans la hiérarchie sociale. Cette idée, elle peut amener à l’exploitation et au malheur de nombreux autres. Ce n’est pas encore une idée dominante, mais celle-ci se répand avec le temps, surtout auprès du lumpenprolétariat.
Depuis l’indépendance, on peut dire que les responsables de cette situation, ce sont les nationalistes et les libéraux. Nous, communistes, proposons une troisième voie, une alternative à ces camps politiques.
« À l’époque soviétique, la réussite était collective ! »
Gavroche : Vous avez mentionné la situation de guerre au début des années 90 entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Beaucoup de jeunes sont partis combattre au Karabagh (Artsakh), parfois en y laissant leur vie. Que pensez-vous des relations diplomatiques entre ces deux pays ?
Karen Chahnikian : Nikol Pachinian [le premier ministre arménien, le chef de l’État arménien NDLR] se rapproche de plus en plus de l’Azerbaïdjan. À la Jeunesse communiste, en principe nous sommes d’accord avec cette idée, au nom de la paix. Mais nous sommes conscients que la politique de Nikol Pachinian va mener à des conséquences catastrophiques, non pas seulement sur le plan de la souveraineté nationale, mais aussi sur le plan de la conscience de soit, sur ce que nous sommes en tant que nation.
Jusqu’à maintenant, la République d’Arménie est dirigée par des gens et par un gouvernement qui mettent de côté les valeurs arméniennes, et en tous cas refusent de s’associer à des valeurs qui font l’histoire et le peuple arménien tel qu’il est maintenant. C’est un acte de trahison, digne d’un gouvernement de traîtres. Contre une baisse du prix de 80 drams [environ 18 centimes d’euros, NDLR] du pétrole, le gouvernement abandonne l’idée de la souveraineté nationale.
Gavroche : À la suite de l’arrangement pour la « paix » de août 2025 sous l’égide de Trump, comment percevez-vous la situation de l’Arménie face aux l’avancement des pions des puissances dans le Caucase ?
Karen Chahnikian : De prime abord, c’est une déclaration, ce qui veut dire déclaratif, donc des paroles en l’air que personne ne prend au sérieux. Mais il y a un point qu’on doit prendre en compte, c’est que le chemin tracé entre la Turquie, l’Azerbaïdjan et l’Arménie va être utilisé pour le transport des produits chinois, ce qui va être favorable aux intérêts britanniques. De cette manière, les États-Unis pourraient tenter d’affaiblir le commerce chinois en rendant la Chine dépendante de cette route, puisqu’ils en auraient le contrôle , même si cela reste hypothétique. Il y a un vrai risque de montée en puissance militaire des États-Unis à la frontière iranienne, cherchant à contrôler l’exportation de gaz de l’Asie centrale (Les pays concernés sont le Turkménistan, le Kazakhstan, et l’Ouzbékistan) vers l’Europe.
Gavroche : Plusieurs changements institutionnels et politiques ont eu lieu récemment : acceptation du passage d’hydrocarbures depuis l’Azerbaïdjan, réformes du code foncier, réduction de la durée du service militaire… Parmi eux, le conflit entre l’Église arménienne et Nikol Pachinian. Quelle analyse portez-vous ?
Karen Chahnikian : La démocratie est fragilisée dans le pays, en particulier depuis la guerre de 2020. Des personnalités majeures de l’opposition ont été emprisonnées, intimidées. Avant la guerre, une majorité écrasante de la population était favorable à Pachinian. On [l’opinion publique] le critiquait pour être trop souple envers l’ennemi.
Nous sommes catégoriquement contre la politique de Pachinian envers l’Église arménienne, mais je ne suis pour autant pas d’accord sur ce que fait celle-ci envers le peuple, en récoltant des impôts de façon détournée, et qui a, en son sein, des personnes immorales impliquées dans des scandales sexuels. Pachinian utilise ces contradictions pour soumettre l’Église à sa domination personnelle. Son but est d’éliminer toute alternative ou force d’opposition. Il utilise pour cela n’importe quel moyen, des méthodes classiques jusqu’aux accusations d’« agent de l’étranger ».

Gavroche :La guerre en Ukraine a commencé en février 2022, précédée de plusieurs années de guerre civile et d’instabilités dans le Dombass depuis 2013-2014. Dans la même période, depuis l’accession au pouvoir de Nichol Pachinian, les relations entre la Russie et l’Arménie se sont dégradées. Quelle position défendez-vous ? Avez-vous des inquiétudes quant aux conséquences de « l’opération militaire spéciale » ?
Karen Chahnikian :Nous sommes en faveur de la Russie, [car] nous partageons des relations historiques et commerciales importantes. Notre position géographique nous laisse deux choix : soit la ligne Turquie/Azerbaïdjan, soit la ligne Russie/Iran. Nikol Pachinian a choisi la première solution et n’est pas en faveur de la Russie. Nous préférons la seconde. Un des désaccords entre nous et le gouvernement repose entre ces deux choix, mais l’important, c’est de se diriger vers une voix de développement économique qui renforce la souveraineté nationale.
L’Ukraine n’a pas réussi à s’établir comme un État en 1991, ni même à se structure de façon souveraine. Ce n’est pas le cas de la Russie, qui a su se structurer mais qui de l’autre côté ressemble de plus en plus à un empire, depuis les années 2000.
En Russie et en Ukraine, cependant, ils avaient beaucoup de problèmes politiques, liés à des mouvements nationalistes radicaux. En Russie, ce problème a été résolu, ils ont été affaiblis. En Ukraine, au contraire, le nationalisme radical a prospéré, et s’est établi sur le pays. Voilà l’importance cruciale. Les mouvements russophiles, communistes, de gauche, ont été censurés, et plusieurs de leurs membres assassinés. Les forces nationalistes sont donc plus dangereuses en Ukraine qu’en Russie.
L’extension de l’OTAN peut aussi être une raison secondaire. Car nous sommes lucides sur le fait que si le monde venait à être unipolaire, le capitalisme exercera sa domination totale sur toute la planète, sans limites. Mais tant qu’il existe d’autres pôles capitalistes qui s’affrontent les uns les autres, tant qu’ils sont concentrés à faire ça, les prolétaires auront encore du répit.

Gavroche : Qu’avez-vous à dire sur la situation en Iran et sur ce que cela pourrait advenir ?
Karen Chahnikian : S’il y a un pays au Moyen-Orient que je n’envie pas, c’est l’Iran. Parce que d’un côté, c’est une dictature religieuse, qui réprime sévèrement les communistes et la gauche [jusqu’à 30 000 morts, NDLR]. D’un autre côté, le renversement du régime théocratique risque d’amener à une situation apocalyptique dans la région, car l’Iran va se fracturer entre ses différents groupes ethniques (Turkmènes, Baloutches, Kurdes, etc.). Cela mènerait à la destruction de l’Iran en tant qu’État, amenant à une situation similaire à celle que l’ont connaît actuellement en Somalie, au Soudan ou en Syrie. À l’avenir, soit le gouvernement iranien se stabilise en réprimant de manière radicale, soit l’Iran va devenir la nouvelle Somalie.
Gavroche : Quel conseil ou quelle idée souhaitez-vous nous partager pour conclure cet échange ?
Karen Chahnikian : Quand j’étais jeune, je connaissais à peine la politique. Je regardais tous les points de vue idéologiques. Maintenant, je comprends que sans un pragmatisme racial, beaucoup de questions ne peuvent être résolues. Le pragmatisme est une tactique, l’idéologie une stratégie. Le premier doit servir à l’idéologie et non pas l’inverse. Tout le monde veut vivre bien. Mais pour bien vivre tout le monde sait qu’il faut avoir de l’argent. Mais pour avoir cet argent, il faut travailler. Pour autant, l’idée qu’on peut tout solutionner par le travail est fausse. La politique, c’est pareil. Des fois on a juste pas envie de s’engager, mais il ne faut pas perdre espoir pour autant. Les souffrances d’aujourd’hui, ce sont les victoires de demain.
Elie Guetchrian
Entretien réalisé le 25 janvier 2026, traduit avec l’aide de Narek Nahapetyan




