Philippe Grégoire est agriculteur dans le Maine-et-Loire. Ancien producteur laitier et désormais producteur de fourrage, il est membre du parti République souveraine avec lequel il travaille sur les crises traversant le monde agricole. Première partie d’un entretien exclusif.
GAVROCHE : Quel regard portez-vous sur la loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, votée cet été par le Parlement ?
Philippe GREGOIRE : Cette loi fait à la suite de la loi Duplomb, votée à l’été 2025, qui visait à « lever les contraintes pesant sur l’exercice du métier d’agriculteur ». Après un premier échec, on pourrait dire que M. Duplomb prend sa revanche avec ce texte, qui passe en force sur la simplification des procédures d’autorisations administratives et facilite la construction de grands élevages — de grands poulaillers par exemple — et d’infrastructures importantes comme les mégabassines. La loi vise aussi à réintroduire certains pesticides qui avaient été interdits. Il y a quelques mesures qui peuvent être positives sur les délais administratifs, l’objectif étant de simplifier et raccourcir les procédures.
À la marge, on trouve quelques propositions intéressantes pour le monde agricole. Mais globalement, cette loi d’urgence ne répond en rien aux vrais problèmes — ni sur l’irrigation, ni sur le modèle agricole, ni sur l’usage des phytosanitaires.
On a beaucoup parlé de la question de l’eau et de l’irrigation, sur laquelle la loi apporte quelques éléments. Mais cette question doit se raisonner à l’échelle des territoires, en fonction des conditions pédoclimatiques : la topographie et les besoins propres à chaque zone font qu’il y a des endroits où il faut au contraire remettre en cause le modèle actuel de productivisme et de monoculture. La loi ne prend pas cela en compte. Pousser les agriculteurs à irriguer par dogmatisme ne sert à rien — pire, ils vont investir massivement alors qu’ils n’ont déjà pas de trésorerie, et le contribuable en paiera une partie, puisqu’il s’agit en partie d’argent public.
D’autant que les résultats économiques ne sont souvent pas au rendez-vous : l’agriculture française n’est pas toujours compétitive à l’export face à des pays qui obtiennent des rendements à l’hectare équivalents, voire meilleurs, sans irriguer.
L’irrigation est surtout utile pour préserver notre souveraineté nationale et nourrir le pays. C’est intelligent d’irriguer pour garantir la souveraineté alimentaire — pas pour l’exportation.
GAVROCHE : Il s’agit déjà de la troisième loi agricole en à peine un an. Comment analysez-vous la stratégie du gouvernement pour traiter les crises qui traversent le monde agricole ?
PG : Ce sont des lois qui visent surtout à accroître la production. Or la « Ferme France », comme on dit, n’est aujourd’hui plus un pays exportateur net de produits agricoles : on importe presque autant qu’on exporte, et nos exportations agricoles s’effondrent, comme dans d’autres pays d’ailleurs.
Le but des lois agricoles votées depuis plusieurs décennies est de nous faire produire davantage, mais la solution n’est pas là. Elle est de ramener de la rémunération dans les exploitations. Le problème fondamental, c’est la répartition de la valeur ajoutée et ce que touche réellement l’agriculteur sur le prix payé par le consommateur. Les lois agricoles successives ont toutes échoué. On compte aujourd’hui 2,7 millions d’hectares en friche sur 30 millions d’hectares exploités en France — cela inclut les Landes. Plus de 10 % des terres agricoles ne sont donc pas exploitées, et les friches s’agrandissent d’année en année.
Cette loi d’urgence ne répond en rien aux vrais problèmes : ni sur l’irrigation, ni sur le modèle agricole, ni sur l’usage des phytosanitaires.
On voit aujourd’hui beaucoup de céréaliers qui ne remettent pas leurs terres en culture. Sans financement ni accompagnement des coopératives et des banques, encore plus d’agriculteurs abandonneront cette année, faute de pouvoir même financer leurs semences. Faire des « lois d’urgence » pour produire plus ne sert donc à rien : quand cultiver un hectare de blé ou de maïs n’est pas rémunérateur, les gens s’arrêtent. C’est aussi simple que cela. Faute de rentabilité, ce n’est plus un aménagement du territoire, mais un déménagement du territoire.
Pour donner un ordre d’idée : sur 100 € TTC de courses, il revient 4,50 € nets à l’agriculteur — soit moins que le taux de TVA à 5,5 % appliqué aux produits agricoles. Je crois qu’on a tout dit.
GAVROCHE : La part de l’alimentation dans le budget des Français a drastiquement baissé depuis plusieurs années, au profit notamment du logement et des loisirs. N’est ce pas un choix de société ?
PG : C’est effectivement révélateur. Le logement représentait autrefois un quart du budget des ménages, contre un bon tiers aujourd’hui. Les derniers chiffres de l’Insee montrent par ailleurs que la consommation alimentaire des ménages diminue : de ce point de vue, nous sommes entrés en récession, en « décroissance » alimentaire, si l’on peut dire. Dans le budget des ménages, la part de l’alimentation représente aujourd’hui environ 12-13 %, contre 15-16 % il y a quelques années.
En réalité, les ménages paient au moins le double de ce qu’ils croient. À travers leurs impôts directs et indirects, ils financent la PAC, notre régime social, l’impact sanitaire de l’agriculture (cancers, maladies cardiovasculaires), les bâtiments agricoles comme les bassines, ou encore les externalités négatives comme le traitement de l’eau. Tout est subventionné dans le monde agricole.
Des personnes comme Jean-Marc Jancovici ont montré que le coût de la matière première agricole ne représente que 1 à 2 % du budget des ménages, soit environ 23 milliards d’euros pour un peu plus de 31 millions de ménages en France. Si on doublait le prix de cette matière première — en payant par exemple 360 € la tonne de blé au lieu de 180 € — on ferait beaucoup de bien aux agriculteurs pour un impact minime sur le budget du consommateur. Car ce qui fait gonfler le prix de l’alimentation, ce sont les marges des autres acteurs : coopératives, agroalimentaire, emballage, grande distribution.
GAVROCHE : La loi vise notamment à « renforcer la place des agriculteurs dans la chaîne économique pour améliorer leur revenu » (titre IV). Les solutions du gouvernement vont-elles régler cette question, qui est votre cheval de bataille ?
PG : Non, la loi ne changera rien. Elle améliore les lois EGAlim I et II, mais sans créer d’obligation réelle. Le rapport de force reste déséquilibré, au profit des transformateurs et des distributeurs, au détriment de l’agriculteur.
Cela ne peut pas fonctionner, pour une raison simple : l’agriculteur ne fait pas sa propre facture. Quand on livre des concombres, des poulets, des canards ou du lait, c’est l’agroalimentaire qui établit la facture. On peut faire tous les discours du monde, l’acheteur écrasera toujours l’agriculteur.
Ce qui fait gonfler le prix de l’alimentation, ce sont les marges des autres acteurs : coopératives, agroalimentaire, emballage, grande distribution.
Pour vous donner un exemple, sur l’achat de votre baguette de pain, la part de la matière première représente 3 ou 4 centimes. Je viens de discuter avec un agriculteur via le Samu social agricole [NDLR : association qui vise à accompagner gratuitement les agriculteurs en difficulté], dont je suis membre, qui me disait être payé 18 centimes pour son kilo de concombres alors que cela vaut deux euros dans le commerce. C’est dérisoire.
GAVROCHE : La loi prévoit certains mécanismes précis, comme le « tunnel de prix ». Pouvez-vous nous le présenter et nous donner votre analyse ?
PG : Il s’agit de fourchettes de prix d’achat que les acheteurs ne pourront pas dépasser à la baisse. Mais cela ne fonctionnera pas, pour plusieurs raisons.
D’abord, parce qu’on prend parfois comme référence des prix étrangers, déconnectés de la réalité économique de l’agriculteur français.
Ensuite, parce que ce tunnel de prix ne concernera que les produits de grande consommation (PGC), et non les valorisations réalisées par les industriels — qui peuvent représenter jusqu’à 20 % du prix —, ni certains produits exportés sur les marchés internationaux, ni certains produits en concurrence comme certains fromages. Par exemple, sur un litre de lait payé 50 centimes, seuls 20 % du prix seront garantis par le tunnel ; le reste restera au prix mondial. En clair, EGAlim est vidée de sa substance. C’est comme si un salarié était payé 80 € de l’heure le lundi matin, puis à un tarif bien inférieur le reste de la semaine — ça revient à de la communication.
C’est ce que fait par exemple la marque « C’est qui le patron » : elle paie un peu plus cher (environ 10 centimes de plus) une petite partie du volume produit par certains producteurs, mais pas le reste.
Propos recueillis par Félix CHARROUX
Pour soutenir le SAMU SOCIAL AGRICOLE NATIONAL, c’est ici : https://samusocialagricole.org/




