Polony vs Lisnard, le vrai débat

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Génération Polony, collectif de jeunes soutenant la candidature de Natacha Polony à l’élection présidentielle française, et son fondateur Adrien Motel, ont souhaité publier cette tribune chez Gavroche. Ils entendent montrer les enjeux profonds de la campagne électorale, par delà les analyses de surface.


Étrange automne. Malgré son procès en cassation et l’antisémitisme de son dauphin, rien n’affecte Marine Le Pen. Quant à lui, malgré ses bourrades et sa complaisance à l’égard des casseurs, Jean-Luc Mélenchon s’installe durablement en seconde position. Les figures du vaste centre — Glucksmann et Philippe, Attal et Retailleau — surnagent très loin derrière. Dans la confusion la plus totale, qui seule fait parler d’elle.

On aura beau agiter le landerneau automnal avec des primaires, Christine Lagarde ou Thierry Breton, rien n’y fait. Tout ce qui a gouverné la France depuis quarante ans, de l’Acte unique européen au choix délibéré d’une politique de monnaie forte est en passe d’être très sèchement écarté de l’exercice du pouvoir. Et c’est tant mieux.

Le fond du débat

Les Français veulent une rupture sèche, nette et ordonnée. C’est pourquoi Le Pen et Mélenchon capitalisent, à ce stade, sur cette volonté. Sans toutefois apporter de réponses majoritairement convaincantes et piégées dans leurs contradictions. Mais leurs débouchés antagonistes incarnent au moins deux projets de rupture face à un système économique qui a délibérément désarmé la puissance publique, désindustrialisé, organisé l’impuissance intérieure et, pire encore, découvert notre sécurité dans un monde ouvert aux prédations.

Dans cette morne campagne, il existe cependant un autre débat. Plus intéressant. Natacha Polony et David Lisnard sont les seuls à questionner ouvertement le rôle de l’État dans chacune de leurs approches politiques. Et ceci devrait être le terrain de réflexion du débat national des six mois à venir.

En cela, l’un comme l’autre ont acté une chose essentielle : l’ère néolibérale est terminée. Ils dressent des constats similaires sur les ruines qui flottent dans son sillage. En clair, ils pointent les débris du consensus social et politique sur lequel s’est érigée la France contemporaine : celui du Conseil national de la Résistance, fondé sur un État fort, généreux et commandeur.

Depuis quarante ans, le pouvoir a insidieusement substitué à la volonté politique la discipline des marchés, à la souveraineté nationale les contraintes supranationales, à la planification stratégique la concurrence généralisée dans le cadre de la division mondiale du travail. Dans cette conformation forcée, l’État n’a jamais été réformé : il a été déformé dans ses fondements et dénaturé dans ses finalités.

Mais l’entente Polony-Lisnard s’arrête au seuil du constat. Une fois l’enterrement de l’ancien régime acté, l’un et l’autre divergent sur les nouveaux temps à ouvrir. Et le choc est de taille.

L’idéal d’un Etat fort

Natacha Polony assume vouloir entrer dans une ère où l’État exercera pleinement sa puissance, sa force stratégique et sa capacité d’action. Un État fermement ancré dans la tradition républicaine, au sens national et culturel du terme, résolu à se tenir à distance des dérives néo-conservatrices et pro-atlantistes, comme des institutions supranationales.

Cela a du souffle. Il ne s’agit pas de restaurer un État administratif hypertrophié pour le plaisir d’une dépense redistributrice à courte vue. Non, il s’agit d’établir un nouvel État stratège, fort parce qu’implacable dans la hiérarchisation des priorités nationales. Qui ne se contente pas d’administrer les transformations du monde, mais entend les orienter à l’aune de ses intérêts.

Une telle conception implique une réhabilitation du politique. Si la souveraineté consiste à pouvoir décider, encore faut-il disposer des instruments permettant de rendre ces décisions effectives. La monnaie, l’industrie, l’énergie, les frontières, les services publics, l’aménagement du territoire sont autant de domaines dans lesquels la puissance publique ne peut se réduire au rôle passif de régulateur, dépourvu de toute conscience stratégique.

L’Etat n’a jamais été réformé : il a été déformé dans ses fondements et dénaturé dans ses finalités.

Cette offre n’a rien d’original et les aficionados de la modernité n’y verront qu’une réminiscence d’un temps ancien. En effet, puisqu’il puise dans la grandeur des Anciens, celle des Lumières, de Condorcet, de Voltaire, de Lamartine et de Hugo. Cette proposition nouvelle prend ses racines dans la réalité charnelle de la France. Et, candidate devant un peuple si possédé par sa conscience historique, l’offre de Natacha Polony marque ici un point décisif.

L’idéal d’un Etat dégraissé

David Lisnard, quant à lui, assume vouloir tronçonner l’État. Le plus possible et dans ses grandes profondeurs. Il acte l’échec du néolibéralisme pour transiter, dans la veine d’un Milei ou d’un Musk, vers son stade le plus accompli : un libertarianisme vindicatif, néoconservateur et résolument techno-optimiste.

Il ne veut pas revenir vers un modèle : il veut en impulser un nouveau. Vider l’État de sa substance, supprimer ses entraves et ouvrir les vannes d’un modèle individualiste poussé à son dernier degré. Avec les contradictions que celà induit, notamment en matière migratoire et culturelle, ainsi que dans son approche complaisante à l’égard des visées étasuniennes.

C’est ici que se situe la singularité de son projet. Là où Natacha Polony voit dans la crise du néolibéralisme la faillite d’un système qui a dépossédé la nation de sa capacité de décision, Lisnard semble y voir celle d’un État parvenu au dernier stade de son omnipotence, jugé trop lourd, trop coûteux, trop contraignant. Pour lui, la réponse est de libérer définitivement l’individu et les forces économiques de son emprise.

L’approche est intéressante, elle mérite qu’on s’y arrête. Car le néolibéralisme nous livre ici son ultime paradoxe : il a semé la confusion.

L’État n’a effectivement pas disparu sous le magistère néolibéral. Il a même donné à voir de lui-même le plus sinistre de ses visages. Face aux limites d’une société abandonnée à la concurrence et aux rapports de force économiques, Lisnard a beau jeu de proposer d’en pousser plus loin encore la logique individualiste : émanciper définitivement l’individu de l’État et, de proche en proche, de la politique. Il ne s’agit plus de réduire l’État-providence ou de flexibiliser l’économie. Mais de remettre en cause la légitimité même de l’État à organiser la volonté générale.

La méthode est habile. A ceci près qu’elle ne manquera pas de faire surgir ses contradictions. Comment défendre la nation tout en affaiblissant définitivement l’instrument institutionnel qui la rend possible ? Comment préserver une identité culturelle et des frontières sans reconnaître la légitimité de ses moyens ? Comment dénoncer les désordres tout en faisant de la liberté des acteurs économiques le principe cardinal de l’organisation sociale ?

Tout cela manque de cohérence, mais jouit d’une réelle caisse de résonance. Notamment auprès de ces millions de Français déclassés dns le souvenir de la promesse de l’État-providence. Ces gens qui travaillent dur, paient beaucoup et reçoivent peu. Face à eux, un État qui ne leur assure ni prospérité ni sécurité ne peut être un sujet à défendre Pis, devient il l’objet d’un rejet. Et c’est là que Lisnard marque son principal point.

D’autant que son offre a aussi pour elle la force de la nouveauté dans le paysage politique. Même Alain Madelin, en 2002, n’avait pas cette tonalité, teintée d’une communication extrêmement agressive et résolument efficace dans le monde politique 2.0 de 2027. De ce point de vue, Lisnard marque un autre point : il assume une rupture doctrinale dans le cadre mental imposé par le néolibéralisme.

Quel Etat ? Ouvrez le débat !

Et pourtant, ce débat n’advient pas. Le bruit médiatique, égal à lui-même, résonne ailleurs.

Là est pourtant la vraie dispute que 2027 doit trancher. L’échec du régime néolibéral ne peut déboucher que sur deux issues : la rénovation d’un modèle d’État fort et social, dans la ligne du CNR, ou sa fin délibérée, au profit du laisser-faire prédateur qui caractérisait le début du XXe siècle industriel. Il ne s’agit pas d’une querelle de technocrates, ni d’une opposition entre dépensiers et économes. Il s’agit de deux philosophies différentes, qui s’opposent dans leurs conceptions de la liberté, de la nation, de la République et du progrès.

La France doit-elle retrouver les moyens de peser sur son destin ou doit-elle renoncer à l’ambition de le maîtriser ?

Pour Polony, la liberté collective suppose une puissance publique capable de garantir les conditions de l’émancipation. Pour Lisnard, elle suppose d’abord de libérer les individus de la tutelle de cette puissance publique.

Derrière cette opposition se joue une question autrement fondamentale : la France doit-elle retrouver les moyens de peser sur son destin ou doit-elle définitivement renoncer à l’ambition de le maîtriser collectivement ?

Vers une bataille d’aura ?

Malgré ce constat, le débat n’advient pas. A ce stade, les médias préfèrent voir surgir David Lisnard à 7 % pour l’encenser en automne, avant de le frapper en hiver lorsqu’il atteindra 10 % et que sa tronçonneuse effraiera la grande majorité des Français. Il est évidemment plus confortable de commenter les stratégies électorales et les combinaisons que d’ouvrir une discussion sur les fondements de notre organisation politique. Car ce débat obligerait chacun à sortir de ses postures.

Ce n’est donc pas un hasard si David Lisnard est convié à la chimérique primaire de Gabriel Attal, à l’instar de Raphaël Glucksmann, d’Édouard Philippe ou de Bruno Retailleau. Tous hérauts d’un monde à l’agonie, fébriles prêcheurs de la France du « Oui » d’hier. Ceux pour qui l’État est une langue morte, Lisnard semble vivant.

Ce n’est pas un hasard si Lisnard est convié à la primaire de Gabriel Attal.

Quant à Natacha Polony, son entrée en campagne est bonne. Elle doit y ajouter une verve supplémentaire dans son engagement en faveur du redressement de la puissance publique, non pas tournée vers le passé, mais résolue à réinventer l’espace actif de la puissance. Celui de l’État.

L’une, Natacha Polony, coud de sa main, dans un geste délicat. Celui d’une mère de famille qui raccommode, qui assemble, qui relie les pièces d’une nation défaite par quarante ans de désagrégation. L’autre, David Lisnard, tronçonne dans la masse, dans un geste brutal. Celui d’un homme adepte des manœuvres fortes, pour libérer l’individu des entraves de l’État. Ce sont deux gestes, deux imaginaires, deux rapports à la France.

L’une renoue le fil historique de la France. L’autre veut faire place nette sur le champ de ruines. L’une répare pour reconstruire. L’autre détruit pour libérer. Là se joue le vrai match de cette élection. Les Français ne cherchent pas seulement un candidat capable de leur expliquer des points comptables ampoulés. Ils veulent une capacité de projection dans l’avenir national. Entre celle qui recoud la France et celui qui entend la tronçonner, c’est une certaine idée du pays qui est mise au débat.

Que les Français choisissent entre Polony et Lisnard. Pour nous, le choix est clair. C’est celui de l’État. C’est celui de Natacha Polony.


Adrien Motel, fondateur de Génération Polony
Les signataires : Théophile L., Gurvan J., Sylvain G., Pierre M., Aristide L., Guillaume M., Joachim R., Ségolène L., Olivier C., Josselin L.-B., Raphaël F., Mathis, Marc V., Domitille P., Lucas L., Arthur L.-C., Guillaume H., Matthias G., Palo M., …

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