« La liberté recule dans l’indifférence générale, et cette génération n’en a que faire » – Entretien avec Paul Melun

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Alumni de Sciences Po Bordeaux et de l’ESSEC, Paul Melun signe avec Jérémie Cornet son premier essai, intitulé Enfants de la déconstruction. Portrait d’une jeunesse en rupture. Il y étudie l’impact de l’œuvre des déconstructeurs sur une génération diagnostiquée en manque de valeurs, de repères, ou encore de spiritualité. Au point de compromettre son accès au bonheur. 


 

Version audiovisuelle :

 

Version écrite :

Votre essai s’intitule « Les enfants de la déconstruction », pouvez-vous nous indiquer qui ils sont ?

PM : On a trouvé ce titre-là parce que les enfants de la déconstruction c’est la génération âgée d’environ 15-30 ans. On a décidé d’utiliser le mot « enfant » parce que pour nous il y a une filiation entre notre génération et l’école de pensée de la déconstruction qui est une école qui nous vient de la french theory, de Derrida, d’Heidegger, du post-modernisme américain des années 1960. L’enjeu de ce livre, c’est de dire comment une idéologie nord-américaine des années 1960 a aujourd’hui une incidence sur nos vies, sur le quotidien de cette génération à laquelle Jérémie Cornet – mon coauteur- et moi-même appartenons.

 

Vous évoquez les diverses raisons qui ont menées à ce mouvement de la déconstruction, quelle est selon vous l’importance du déclin de la matrice catholique ou de la religion en général dans cette déconstruction ?

PM : Le déclin de la religion catholique est partie intégrante du déclin de la civilisation occidentale, bien que le terme soit un peu galvaudé. C’est vrai que les structures traditionnelles ont pris un sacré coup avec la déconstruction, car l’idée des déconstructeurs est de tourner en dérision, de mettre de côté, de mettre au ban de la société toutes celles et ceux – en l’occurrence plutôt ceux- qui étaient aux prises avec des responsabilités dans la France traditionnelle et donc catholique depuis maintenant des siècles. Ils s’en sont pris à l’instituteur, au maire du village, au curé, à la figure du père – voire celle de la mère, etc… Nous ne partons pas en guerre contre l’effondrement de ces structures traditionnelles, mais maintenant que ces structures sont détruites, nous interrogeons la construction de cette génération-là au sein de ce vide intersidéral laissé par l’effondrement de ces structures. L’Europe est aujourd’hui confrontée à l’absence totale de structure.

 

Comment les enfants de la déconstruction se construisent-ils ?

PM : Ils ont aujourd’hui du mal à se construire, c’est bien là ce que l’on décrit dans le livre. Nous distinguons trois temps au sein de la jeune vie de ces enfants : me faire, m’aimer et me battre. Me faire correspond à ce temps de la vie où l’on cherche des repères pour se construire, repères qui manquent cruellement. Nous évoquons les réseaux sociaux, on parle d’une génération qui a peur de la mort, qui n’est plus en capacité de la regarder et de l’affronter. Prenez le tableau de Courbet, Un Enterrement à Ornans, c’était ce moment où toute la communauté humaine se réunissait autour de la dépouille, moment rendu obsolète aujourd’hui et remplacé par l’incinération, la mort mécanique. Ensuite m’aimer, car nous adoptons une posture égotique qui fait de nous une génération tournée vers elle-même et très égocentrée, qui écoute ses souffrances, ses propres doutes et ne parvient pas à trouver d’interlocuteur. Enfin, me battre résonne tristement avec l’actualité récente (le meurtre de Samuel Paty, ndlr). C’est le conflit, celui d’une France profondément divisée, division qui fait partie du déclin. Saint-Mathieu disait que toutes les civilisations divisées contre elles-mêmes étaient destinées à se consumer, ce qui est aujourd’hui le cas. On est face à l’affrontement désormais, parce que ce processus de construction est inachevé.

 

Vous décrivez longuement la contractualisation des relations sociales au début du livre. Peut-on dire qu’elle va de pair avec une forme de libéralisme dans notre société ?

PM : Cette contractualisation des rapports humains est liée à plusieurs facteurs. D’abord, les nouvelles technologies, qui dans la foulée du transhumanisme, de l’IA et de la collecte des data, s’accompagnent d’un archipel de règles et de normes gravées non pas dans le marbre mais sur des serveurs informatiques et permettent d’encadrer les relations humaines. Jadis, on faisait confiance au hasard pour se rencontrer, aujourd’hui on ne fait confiance qu’à son téléphone, et ainsi à une firme transnationale qui collecte des données sur nous et sait alors qui l’on aime, notre orientation sexuelle ou notre religion. On confie donc le soin à des algorithmes de trouver notre partenaire, nos amis, notre appartement si bien que nous ne sommes plus souverains de nous-mêmes. Pour moi qui suis souverainiste, c’est un problème majeur car pour que la patrie et l’Etat soient souverains, il faut déjà être souverain pour soi-même, ce que cette génération n’est plus.

 

Est-il possible que le fait que cette génération ne soit pas souveraine puisse s’expliquer par un manque de valeurs, d’ancrage ou de système moral ? Est-ce qu’on peut imaginer une société et une génération sans religion ? L’aspiration religieuse n’est-elle pas structurante pour les relations humaines ?

PM : Alors ça c’est une question très complexe parce que l’Occident aussi, et surtout la France, s’est construit avec l’athéisme voire les agnostiques, donc nous sommes dans une époque dans laquelle ne pas croire peut être salvateur pour la conscience et l’esprit humain. Mais ne pas croire ne veut pas dire ne pas avoir de transcendance ou de spiritualité. D’aucuns disaient que la franc-maçonnerie était la religion de la République, mais de la même façon les philosophes des Lumières exerçaient eux aussi une certaine transcendance.

Je ne pense pas que la religion soit indispensable à la vie humaine, mais je pense en revanche que la spiritualité et la philosophie le sont. Et je pense que le déclin des religions monothéistes, puisque c’est bien ça dont il s’agit, principalement des religions chrétiennes, engendre un vide et que ce vide aujourd’hui se compense notamment chez les jeunes gens issus de l’immigration par un retour massif à l’Islam et pas l’Islam des Lumières, et donc en général l’obscurantisme fleurit là où la détresse intellectuelle est la plus prégnante, la plus forte. Et aujourd’hui, dans toutes les catégories sociales de la jeunesse, puisqu’on parle de la jeunesse dans le livre, la détresse spirituelle règne. On parle de détresse sociale, économique, culturelle à la rigueur, mais de détresse spirituelle jamais, alors que notre génération en souffre.

Je ne pense pas que la religion soit indispensable à la vie humaine, mais je pense en revanche que la spiritualité et la philosophie le sont

Est-ce que ce n’est pas justement l’angle mort des politiques publiques ? On a vu par exemple pendant le confinement que l’on cessait la pratique religieuse alors que l’on laissait ouverts les centres commerciaux.

PM : C’est une bonne métaphore de l’époque : on ferme plus facilement les théâtres, les opéras, les salles d’exposition, de prière ou encore les églises, que l’on ne ferme un supermarché, un magasin de bricolage ou un lieu de travail puisque le télétravail pose beaucoup de problèmes au patronat. La spiritualité n’est pas du tout mise en avant dans nos civilisations, ce sont des civilisations techniques, technologiques, et non scientifiques car nous créons de fausses innovations de supermarchés. Dans ce cadre, je crois qu’il est de plus en plus difficile d’exercer sa spiritualité.

 

Est-ce que vous pensez que ce phénomène de déconstruction est un progrès ?

PM : C’est une question un peu compliquée, car le mot « progrès » lui-même est un mot extrêmement trouble. Aujourd’hui, on a mis en place un clivage entre les progressistes et le néant ; ou vous êtes progressiste et vous êtes quelqu’un de bien à qui la société fait un pont d’or, ou bien vous n’en êtes pas un et vous êtes – passez-moi l’expression – le dernier des salauds. En l’occurrence, je pense être un progressiste car je suis pour le progrès de la science, je suis pour le progrès de l’esprit humain, pour aller sur la Lune et guérir le cancer, qui ne serait alors pas pour le progrès ? Mais il reste encore à définir ce qu’est le progrès, ce qui est extrêmement compliqué.

 

Vous décrivez dans le livre le tourisme moderne et notamment le fait que nous ne sachions plus voyager car nous nous sommes désintéressés de l’autre et de la culture locale. N’est-ce pas paradoxal alors que l’individu moyen n’a jamais été aussi nomade ?

PM : Oui, mais je dirais plutôt que le touriste moderne est un sédentaire qui voyage. Le voyage low-cost rabat les cartes, d’autant que la rencontre n’est plus très difficile compte tenu de l’uniformisation du monde. Vous pouvez par exemple aller dans n’importe quelle capitale européenne, à Hong-Kong ou aux Etats-Unis, vous retrouverez les mêmes rues commerçantes, les mêmes rues qui ne ferment jamais, les mêmes visages, les mêmes modes vestimentaires, les mêmes musiques. Le monde est un village, mais un village où il ne fait pas très bon-vivre selon moi car si vous voyagez à l’autre bout du monde, n’est-ce pas pour découvrir quelque chose d’autre ?

Je suis pour la singularité des nations et pour leur beauté. Si je pars en Papouasie Nouvelle-Guinée, je n’ai pas envie d’arriver sur un tarmac qui me conduit vers un Starbucks. Et aujourd’hui malheureusement, le tourisme low-cost et le tourisme de ces enfants de la déconstruction est un tourisme de l’auberge de jeunesse dans lequel on reste entre jeunes gens principalement occidentaux, où l’on parle anglais, où l’on consomme des séries Netflix etc…Le voyage ne permet plus l’évasion intellectuelle et ne rencontre pas de transcendance, ce qui rejoint ce que l’on disait sur la spiritualité, la transcendance n’existe plus.

 

Vous dites que la liberté est l’angoisse des enfants de la déconstruction. Est-ce que l’on peut dire, comme l’avait fait Jean-Paul Sartre bien avant nous, que la liberté est un fardeau pour l’homme moderne ?

PM : C’est un sujet paradoxal, car nous sommes dans des sociétés libérales, les démocraties libérales n’ont jamais été aussi libres sur le papier, et pourtant la liberté fait peur car les structures traditionnelles avaient cela de rassurant que même lorsque l’on voulait se révolter contre le père ou sa figure comme ce fut le cas avec le général de Gaulle en 1968, on se révolte contre quelque chose qui existe avec une idéologie qui existe. Aujourd’hui, puisque nous sommes dans une société du vide, là encore la transcendance n’existe plus et on ne sait plus contre quoi lutter ce qui favorise une société profondément insécurisée face à cette liberté. Par conséquent, la liberté est brimée par une nouvelle application ou de nouveaux registres comme il y en a partout aujourd’hui entre votre carte bancaire, votre smartphone ou le digicode en bas de chez vous, vous êtes fliqués en permanence. La liberté recule dans l’indifférence générale, et cette génération n’en a que faire.

 

Aujourd’hui, puisque nous sommes dans une société du vide, là encore la transcendance n’existe plus et on ne sait plus contre quoi lutter

 

Alors est-ce que cette génération qui se sent plus libre car émancipée des structures traditionnelles, qui est sortie des carcans communautaires d’autrefois, au fond n’est pas plus objet de domination qu’auparavant ?

PM : Je pense qu’aujourd’hui, si domination il y a, elle est très implicite. La domination aujourd’hui – car je pense qu’il y en a une- vient de ce que l’on appelle vulgairement « la pensée unique » plutôt que d’une force totalitaire. Nous ne sommes plus à l’époque du rideau de fer où deux modèles de civilisations se contredisaient sur la base de totems. Nous sommes plutôt sur une forme de no-man’s land intellectuel où la domination est beaucoup plus incertaine et secrète. Malgré tout, si vous dites ou faites quelque chose qui s’écarte de cette pensée unique, vous êtes passibles de beaucoup de problèmes. Nous sommes dans une société qui se judiciarise et où l’on peut ruiner une réputation très vite en jetant l’opprobre sur quelqu’un. Cette nouvelle pensée unique qui se développe aux Etats-Unis va irradier l’ensemble de l’Occident et mettre une chape de plomb sur son monde intellectuel, ce qui rendra probablement plus difficile le fait de parler librement.

 

Est-ce que l’on peut, au fond, dire qu’Antonio Gramsci avait raison et que la domination contemporaine est culturelle, que l’on a troqué les chaînes de l’esclave contre les ficelles du pantin, que la domination n’est plus physique mais s’exerce à travers les mœurs ?

PM : Bien sûr, vous avez raison. Dans une perspective occidentale, la domination physique n’est plus centrale, bien que le monopole de la violence légitime puisse s’exercer avec abus. On l’a vu avec les gilets jaunes et les forces policières qui semblent plus promptes à leur taper dessus qu’à descendre en banlieue par ailleurs. Le monopole de la violence légitime existe donc toujours, il ne faudrait pas croire que la domination ne s’exerce que par la pensée unique ou par des canaux de communication comme les médias, les grandes écoles ou les universités. Cette forme de domination peut s’exprimer de façon extrêmement violente si jamais des moutons noirs viennent à quitter le troupeau. Je pense que les deux s’entraînent : le monopole de la violence légitime reste une arme très puissante, et à ses côtés une domination plus implicite mais aussi plus dangereuse s’exerce sur les masses.

 

Comment fait-on pour sortir de ce phénomène de déconstruction ?

PM : Dans le livre, nous proposons quelques pistes qui ne sauraient toutefois constituer un programme. Nous proposons trois chantiers, dont le premier est la culture et la mise en œuvre d’une culture commune. Cela revient en France à cultiver notre singularité, à être fiers de notre histoire et de notre patrimoine et de nos territoires. Ensuite, nous évoquons la science, que l’on a tendance à mettre de côté au profit des nouvelles technologies et des innovations de supermarchés, d’une énième marketplace ou application de rencontre au détriment de la guérison des maladies infantiles ou de la conquête spatiale par exemple. Il faut donc refaire de la vraie science. Enfin, le troisième point qui est lié aux deux premiers est celui de la terre et de l’écologie. Nous allons vers un chaos abyssal du point de vue environnemental et notre seul moyen de nous adapter résidera en de nouvelles recherches, de nouveaux modes de vie et une adaptation à notre environnement.

Aujourd’hui nous nous croyons tellement supérieurs, tellement loin de notre environnement dont on ne se rappelle que lors de feux de forêt en Californie ou d’un raz-de-marée. Il est temps de ramener les pieds des start-upeurs et autres intellectuels de pacotille de la Silicon Valley sur terre et de les mettre face à la réalité : à 100km de la Silicon Valley il y a des forêts qui brulent et ce n’est pas une application de rencontre qui va nous en délivrer. Ce qui va nous en délivrer, c’est un changement de paradigme total, une nouvelle économie, un retour à la souveraineté. Je crois que la souveraineté est le meilleur moyen que nous ayons pour prendre des mesures avec un fédéralisme adapté, avec des mesures pour les territoires, avec une relocalisation des activités productives. Pour moi, les solutions sont là. D’ailleurs, Emmanuel Macron a relancé le Commissariat au Plan, peut-être n’avons-nous donc pas tort. Cela passera donc par la planification de l’écologie.

 

Ce qui va nous en délivrer, c’est un changement de paradigme total, une nouvelle économie, un retour à la souveraineté

 

Est-ce que les enfants de la déconstruction ont envie de sortir de cet état ?

PM : C’est une vaste question. Qu’ils en aient envie ou pas, il le faudra parce que cette léthargie conduira au chaos. Je ne peux rien prédire avec exactitude. En revanche, ce que je sais, c’est que cette question est analogue à celle de l’écologie. On peut se dire que les gens ne feront rien, auquel cas l’humanité périra. Concernant la déconstruction des valeurs et l’effondrement de nos civilisations, on peut se dire que personne ne fera rien et cela nous condamnera au même sort que l’Empire romain. Théodose a été le dernier grand Empereur, et ses successeurs ont ensuite composé avec les barbares et l’effondrement de la culture romaine. Puis le Moyen-Âge est arrivé, et a posé un voile obscur sur l’Europe. Je ne sais pas quel sera notre voile obscur, même si j’ai quelques idées. En tout cas, une fois qu’il sera posé il n’y aura plus rien à faire. Cette génération n’a donc pas le choix.

 

Finalement, les philosophes et intellectuels du mouvement de la french theory qui prétendaient déconstruire ont réussi leur entreprise. Toutefois, nous ont-ils rendu plus heureux ?

PM : Je suis heureux que vous posiez la question du bonheur et de l’amour dont personne ne parle et n’a que faire. Cette question est totalement absente des discours des prétendus progressistes. Je pense que la déconstruction ne rend personne heureux mais que, comme toutes les drogues, elle donne le sentiment du bonheur mais ne rend pas profondément et viscéralement heureux. Est-ce que les civilisations européennes autrefois sous le joug de la religion chrétienne était heureuse, je ne le sais pas. Peut-être n’était-ce pas leur première préoccupation. Maintenant nous sommes dans une espèce de société du bonheur et du plaisir, mais ce plaisir est un plaisir de l’instant qui se consomme. En réalité, le bonheur et l’amour se construisent sur le temps long et surtout pas sur l’individualisme.

Comment donc une société individualiste sans repères et sans valeurs qui se construit sur du vide avec un rapport complètement nihiliste au monde peut s’aimer ou être heureuse, je me le demande. Je pense que le bonheur réside dans la reconquête de soi, de la souveraineté individuelle et de la spiritualité. Un être équilibré a besoin de spiritualité, d’amour de lui-même et de ses proches. On ne parle d’ailleurs plus du tout de la vie de famille, des longues amitiés de Montaigne et de la Boétie, de l’amour fabuleux de Rimbaud et Verlaine. Tout ça est aujourd’hui old-school et has been. Je pense que plus qu’en reparler, il faut revivre tout ça.

 

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