Une rare apothéose de violence vient de déferler sur la France. Comme s’il avait suffi d’un week-end pour balayer ce qu’il nous restait de civilité commune et laisser éructer sans entrave une sauvagerie primaire d’une virulence inouïe, laquelle a conduit à la destruction de l’hôtel de ville de Limoges, à l’invasion de la préfecture de Gironde, à l’incendie d’un office du tourisme à Lyon, ainsi qu’au pillage méthodique de milliers de commerces et de logements privés.
Cet étrange spectacle, profondément angoissant et visuellement saisissant, ne procède ni du simple hasard ni de la seule colère. C’est un précipité de la révolution sociétale et anthropologique à l’œuvre sur notre peuple, au bout d’un demi-siècle de conformation accélérée à une mondialisation généralisée, qui s’avère de plus en plus malheureuse.
Les monstres sont sortis ; le moment est venu de les contenir et l’urgence appelle à cesser d’en engendrer de nouveaux.
Tribune d’Adrien Motel
L’agonie d’un système
Le peuple qui s’est donné rendez-vous ce 17 octobre était clair dans ses attentes. Manifestant contre un système à bout de souffle, il ne demandait que le respect de son travail, la reconnaissance de ses difficultés, et contestait l’arrogance d’une classe dirigeante incapable de changer son logiciel de pensée.
Et cela ne date pas d’aujourd’hui. Du Non massif au référendum de 2005 au mouvement des Gilets jaunes de 2018, la contestation du peuple français est une constante de ce premier quart de siècle. Certes, cette contestation est de plus en plus musclée à mesure que s’installe le mépris démocratique, mais elle n’en demeure pas moins largement contenue dans les limites de la décence publique élémentaire. Rien ne doit faire oublier ce mot d’ordre, lui-même rendu possible parce que depuis cinquante ans notre pays ne produit plus suffisamment ce qu’il consomme, tout englué qu’il est dans un cadre économique, budgétaire et monétaire contraignant ses initiatives et obérant ses choix.
Nous ne répéterons jamais assez que rien ne pourra advenir tant que nous ne prendrons pas le chemin de sortie de l’ordre néo-libéral. Reconstruire nos frontières, adopter une politique résolument protectionniste, planifier massivement les enjeux économiques, contrôler fermement les entrées sur notre territoire : voilà le socle indispensable d’une politique qui permettra aux Français, à moyen terme, de retrouver de l’air dans leurs poumons, et au pays d’entamer sa naissance reconstruction.
Enfant, tu dois aimer la France parce que la nature l’a faite belle, et parce que son histoire l’a faite grande.
Mais pour autant, aucune œuvre de reconstruction nationale n’adviendra si notre peuple n’entreprend pas de concert une profonde entreprise de redressement moral.
Refaire des Français
Naguère, après de longs malheurs, la Troisième République s’est empressée de bâtir une école publique laïque obligatoire, qui s’impose à tous et qui soit capable de former des Français, « c’est-à-dire des citoyens et des hommes », pour reprendre le beau mot de Jean Cassou à l’occasion de son hommage à Jean Zay en Sorbonne.
C’était un temps où les manuels d’Ernest Lavisse s’ouvraient sur ces mots magnifiques « Enfant, tu dois aimer la France parce que la nature l’a faite belle, et parce que son histoire l’a faite grande » et les hussards noirs de la Troisième République prenaient à cœur leur rôle de constructeur de la conscience nationale.
Hélas, méthodiquement, les déconstructeurs ont renoncé à faire des citoyens et des hommes, livrant les jeunes au marché monde pour les consacrer en individus consommateurs invertébrés. En somme, les déconstructeurs ont enfanté des hordes de destructeurs.
Minoritaires dans leur propre génération, ils n’en sont pas moins galvanisés par le carburant de l’euphorie à la destruction collective. Le regard hagard, l’allure stupide et les gestes décousus, ils se sont adonnés à une orgie générale ahurissante, profitant de la désorganisation des forces de l’ordre, pour tout détruire — durant de longues heures, sous le regard souvent hébété, parfois amusé et quelquefois complaisant des passants, qui s’empressaient de les diffuser sur leurs réseaux. Ahurissant aveu d’un naufrage collectif de notre civilité commune.
Le décuplement des réseaux de communication et leurs applications individualisées, la résurgence d’une religiosité zombie, le consumérisme nihiliste et l’uniformisation anglo-saxonne des schémas de pensée ont porté autant de coups au moral national. Le mépris de ce qu’est la France, professé par des élites vêtues d’un masque cynique et faussement inclusif, a conduit à une méconnaissance profonde de ce qui fait la subtilité de notre nation pour toute une génération.
Les déconstructeurs ont renoncé à faire des citoyens et des hommes.
L’école, grand œuvre de la République des Républicains, nous revient à l’état de ruine. Au terme de quatre décennies entières consacrées à la détruire, l’autorité du maître a été renversée, les savoirs fondamentaux ont été piétinés, la civilité commune n’a pas été transmise. La fameuse Génération Z arrive à l’âge de raison pauvre des repères qui façonnent normalement un jeune adulte : absence de surmoi, indigence du langage, difficulté à raisonner et dégoût pour le Bien commun. De ce terreau naît une violence sourde, prête à éclore en un sinistre champ de ronces.
Nous devons avoir le courage de regarder en face le profil de ces casseurs. Souvent issus de la deuxième ou troisième génération de l’immigration nord-africaine, relégués dans les quartiers de banlieues qui n’offrent aucune sorte d’horizon désirable, ces jeunes n’ont pas reçu le moindre rudiment qui aurait dû leur faire entendre raison et comprendre que leur attitude était socialement inacceptable.
Non, ravager un supermarché avant de voler du papier toilette et des bouteilles de vodka, ce n’est pas acceptable dans une société civilisée. Non, frapper un homme de dos lorsque celui-ci essaie de protéger son commerce n’est pas acceptable dans une société civilisée. Non, taguer inlassablement la statue de la République n’est pas acceptable dans une société civilisée. Et pourtant, nombre de ces gamins n’en ont même pas conscience, tant rien n’a été fait pour doter leurs esprits d’une conscience vive et active. L’esprit est vide d’intelligence, à l’heure où la Nation commande l’intelligence de ses enfants. Ceci ne peut être pris à la légère, car ils seront acteurs du siècle en cours.
Redresser l’État
Le chaos dans lequel nous errons naît de ce culte nihiliste de l’individu et du vide des âmes dans lequel ceux-ci ont été plongés. Ce week-end, la France en a reçu une éclatante mise en scène. Qu’elle s’en préserve par des remèdes adéquats.
Comment ? En restaurant partout la force de l’autorité publique. Reconstruire un État puissant sera long et suppose en premier ressort d’en finir avec le culture du libre-échangisme des hommes et des marchandises à l’aune du doux marché. Reconstruire l’École républicaine prendra du temps et nécessitera d’abandonner les fantasmes des méthodes faussement inclusives pour revenir aux fondamentaux : autorité, connaissance, apprentissage, respect. Plus largement, la Nation devra re-questionner le périmètre dans lequel elle entend façonner ses enfants. En cela, la remise en place d’un service national, universel et obligatoire, s’impose.
En somme, l’effrayant épisode du 17 octobre 2026 commande à la France de comprendre que la renationalisation massive de son cadre commun s’impose d’urgence. Renationalisation de nos compétences économiques et financières. Renationalisation de nos consciences et de notre cadre civique. De cela resurgira l’État républicain fort et protecteur, que notre histoire nous a remis et que nous, le peuple français, recherchons avec l’énergie souvent salvatrice du désespoir.
La République nous appelle !
Adrien Motel




