Ce qu’Arnaud Montebourg nous dit de la gauche

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La revue de presse du week-end surprend, notamment dans la synchronisation des attaques. En creux, elle en dit long sur l’état de fébrilité, sinon de panique, qui semble saisir toute une partie de la gauche à un an du scrutin présidentiel de 2027. Coup sur coup, Le Monde et Libération ont consacré des articles à Arnaud Montebourg. L’empressement à le disqualifier, jusqu’à l’associer à des figures ou des courants qui ne sont pas les siens, révèle davantage de la stratégie de délégitimation personnelle plutôt que d’une main tendue vers un débat de fond.

D’emblée associé à Pierre-Édouard Stérin, l’ancien ministre du Redressement productif est même accusé d’une dérive vers l’extrême droite dans les colonnes de Libération. Un tel rapprochement, qui procède davantage par insinuation plutôt que par démonstration, ne relève toujours pas de l’analyse. Tout ceci est d’une exceptionnelle malhonnêteté intellectuelle. À un an des élections présidentielles, la gauche politique et ses relais médiatiques offrent le spectacle d’un camp incapable de se penser, autrement que par l’excommunication. Proche de renouveler l’exercice du « cadavre à la renverse », naguère moqué par Martine Aubry, ce climat d’anathème interdit la confrontation argumentée. Aussi est-il navrant que d’entendre siffler ces quelques fléchettes gratuites dans un ciel printanier qui n’a rien demandé.


L’un de ceux qui ont vu juste

Pour comprendre ces attaques, il faut savoir d’où vient Arnaud Montebourg. Au début du XXIe siècle, la mondialisation triomphante devient pour une large part de la gauche officielle une nouvelle forme de religion séculière. La promesse d’un monde ouvert, fluide et pacifié par les délices du libre marché s’impose comme l’horizon indépassable de l’action politique, conduisant à un ralliement presque unanime aux thèses néolibérales. De la signature de l’Acte unique européen au Traité de Maastricht, en passant par le New Labour britannique ou l’Agenda 2010 allemand, l’essentiel de la social-démocratie internalise passivement les contraintes du marché pour virer libérale. Vive la modernité ! Dit-on alors…

Pourtant, une autre tradition persiste. Formellement minoritaire dans les appareils, elle est héritière d’Édouard Depreux, de Jean Poperen ou de Jean-Pierre Chevènement. Elle demeure républicaine, attachée à la souveraineté, à l’État commandeur et à l’idéal de la Nation consciente d’elle-même dans un cadre démocratique. À mesure que le libre marché généralisé et l’individualisme qui en découle prospèrent, ces notions sont reléguées au second plan, leurs défenseurs devenant des dissidents internes, souvent caricaturés en sympathiques archaïques ou frappés en « souverainistes » suspects. Nouveau gros mot à la mode.

Nombre des thèmes que portait Arnaud Montebourg sont largement réhabilités dans le discours public.

En 2005, Arnaud Montebourg s’inscrit dans le formidable débat du référendum sur le traité constitutionnel européen. En votant Non, comme la majorité sociale, il se place en rupture avec les élites politiques et médiatiques de son propre camp. Contre un appareil socialiste en décalage avec ses électeurs. Contre un consensus éditorial largement acquis au Oui. Contre Serge July, qui publiait dans Libération, au lendemain du 29 mai, un éditorial assassin contre le peuple sous le piteux titre « chef d’œuvre masochiste ». La fracture est durable entre la gauche officielle et sa base populaire.

En 2011, lors de la primaire socialiste, Montebourg porte une ligne alors marginale : la démondialisation. Dans un contexte marqué par la crise des subprimes et les plans sociaux à répétition, il met en avant la nécessité de relocaliser, de diriger et de réguler. Il met en avant l’idée qu’une frontière est avant tout un instrument politique qui protège un peuple qui bénéficie d’avantages sociaux comparatifs qui ne peuvent guère résister à une concurrence extérieure trop puissante. Son score de 17 % témoigne dès lors d’un écho réel dans l’électorat. Il capte une inquiétude diffuse que le reste de la gauche peine à nommer et qui se retrouve dans la première candidature de Jean-Luc Mélenchon, qui réunit déjà 11% des suffrages.

Le « moment post-national » a […] montré ses limites.

En 2012, devenu ministre du Redressement productif sous François Hollande, il tente de défendre une stratégie industrielle volontariste. Intervenant sur des dossiers comme Florange, proclamant son amour du « made in France », souhaitant réarmer l’État commandeur : autant de principes capables de structurer une ligne alternative. Mais la trajectoire gouvernementale s’inscrit ailleurs, c’est-à-dire dans un suivisme européiste, fade et irréversible. Les recommandations de la Commission européenne du 13 juin 2013 seront suivies à la lettre. CICE, loi travail, ouverture accrue à la concurrence, dérégulation, ouverture des commerces le dimanche. L’écart entre les ambitions affichées et la réalité d’une politique se creuse.

En 2014, Montebourg assume la rupture et claque la porte d’un gouvernement en plein naufrage. Ce départ acte l’impossibilité, à ses yeux, de concilier une ligne souverainiste avec la gauche d’accompagnement, qui va donner logiquement naissance à Emmanuel Macron. Deux ans plus tard, ce dernier devient Chef de l’Etat. Entre-temps, Arnaud Montebourg s’est avéré incapable de structurer un mouvement politique alors que l’émergence de La France insoumise, en 2016, ouvre la possibilité d’une gauche eurosceptique et souverainiste. La campagne de Jean-Luc Mélenchon, en 2017, ne s’est pas inscrite ailleurs.

Dix ans plus tard, nombre des thèmes que portait Arnaud Montebourg sont largement réhabilités dans le discours public : souveraineté industrielle, relocalisation, critique des dépendances stratégiques (transport, énergie, santé, numérique). Par les faits, c’est une imposture, tant les impétrants demeurent convaincus par l’irréversibilité du modèle mondialisé. Mais, par l’absurde, c’est une victoire idéologique. Et pourtant, Arnaud Montebourg suscitent des attaques.

L’impossible débat

Les critiques adressées à Montebourg ne sont pas nouvelles, mais elles ont changé de nature. Tant qu’il restait sur le terrain économique et eurosceptique, la contestation demeurait contenue et une certaine indulgence lui était accordée. Depuis une intervention sur LCI, le 7 novembre 2021, où il évoque la question des transferts financiers vers les pays refusant de reprendre leurs ressortissants en situation irrégulière, Arnaud Montebourg a franchi une ligne jugée infranchissable par toute une partie de la gauche officielle : celle de l’immigration.

C’est là que se situe le point de rupture. La critique des structures économiques est tolérée ; celle des dynamiques migratoires est immédiatement frappé d’interdit. A gauche, le débat n’est pas possible sur ce terrain là, sinon lorsqu’il est sévèrement encadré dans ses termes comme dans ses conclusions. Bêtise intellectuelle.

Cette situation est navrante et elle produit un grave paradoxe : en refusant d’investir le sujet, la gauche donne le monopole de son traitement à ses pires adversaires. Or, qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, l’immigration constitue une préoccupation réelle pour une partie importante de la population. Ne pas y répondre politiquement, c’est laisser aux autres le monopole du traitement de ces inquiétudes.

Un tel schéma est connu et il a déjà produit ses effets. Dans les années 1990-2000, la gauche a abandonné la contestation de la mondialisation à l’extrême-droite, qui a pris en charge sémantiquement le sujet. Il en résulte un constat sans fard dans sa brutalité. Aujourd’hui, le RN représente un électeur sur trois et s’est qualifié au second tour lors de trois des cinq dernières élections présidentielles. Le PS, quant à lui, ne représente plus qu’un électeur sur soixante et n’a connu que deux finales en vingt-cinq ans. C’est clinique et ça fait mal.

Arnaud Montebourg, comme Hubert Védrine ou Jean-Pierre Chevènement, nous appelle souvent à rouvrir ce débat. Ségolène Royal l’a également fait dans des termes différents. Le député de l’Eure, Philippe Brun, travaille lui aussi dans ce sens, avec une autre approche politique basée sur une idée de Ligne populaire intéressante. Non pas pour singer le RN et adopter ses propositions, mais pour replacer des critiques légitimes dans un cadre républicain, rationnel et humaniste.

Dans les années 1990-2000, la gauche a abandonné la contestation de la mondialisation à l’extrême-droite.

Ce travail est d’autant plus nécessaire que d’autres produisent un contenu politique très clair. Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise proposent une ligne cohérente autour de l’idée de « Nouvelle France ». Cette approche, assumée, repose sur une vision multiculturelle et transformationnelle de la nation. C’est leur droit de la proposer. Mais c’est aussi notre droit d’objecter qu’une telle proposition n’a pas de résonances avec la réalité de ce qu’est la République française depuis 230 ans !

Reste certains exemples étrangers, qui nous montrent d’autres voies. Au Danemark, la social-démocratie a durci sa politique migratoire avec humanité tout en maintenant un haut degré d’ambition pour la protection sociale ; en Suède, après une phase d’ouverture très large, un rééquilibrage s’est opéré et se traduit par une baisse de l’extrême droite et un redressement de la gauche ; en Norvège, le compromis entre fermeté et humanisme reste central. Dans ces pays, le débat existe, sans pour autant structurer l’ensemble de la vie politique de manière obsessionnelle.

Quand une gauche est capable de gagner, cela doit nécessairement inspirer. Ce sont des sources d’inspiration et elles devraient davantage nourrir la pensée politique que susciter l’anathème stérile.

Arrimer la gauche au quai de la Nation

Les attaques contre Arnaud Montebourg obéissent d’une même logique : empêcher la remise en cause frontale des orientations caractéristiques de la gauche depuis 40 ans. Pourtant, la situation électorale est claire : la gauche est structurellement minoritaire, et elle n’est pas en situation de bâtir une proposition majoritaire avec un tel refus d’obstacle.

Quand Montebourg affirme que la gauche a abandonné la nation, il ne formule pas seulement un jugement idéologique, mais il pose un constat électoral. Une partie de l’électorat historique, c’est à dire les classes populaires, les salariés industriels, les petits fonctionnaires, s’est éloignée et a souvent rejoint le Rassemblement national. Dans ce contexte, La France insoumise capte une très large partie de l’électorat de gauche en raison d’un discours qui demeure très critique sur la mondialisation. Mais elle ne suffit pas à recomposer une majorité, notamment en raison de ses positions en rupture sur les questions de société.

Le « moment post-national » a lui aussi montré ses limites. L’idée que les appartenances nationales devaient s’effacer au profit d’une citoyenneté abstraite et nomade ne s’est pas vérifiée dans les faits et a sans doute provoqué une pulsion réactionnaire d’attachement au fait national. Et comment ne pas le comprendre ? A l’échelle de l’Histoire, la nation est le seul cadre qui a donné au peuple l’exercice, même parcellaire, de la souveraineté. Quoi de plus attendu que ces mêmes peuples désirent la conserver entre leurs mains.


Arnaud Montebourg n’a cessé de cultiver les principes qui permettaient à la gauche de s’engager sur une autre voie : se réconcilier avec la Nation et revenir à la table des principes économiques interventionnistes. Pareille offre ne mérite pas l’anathème. Les attaques dont il fait l’objet démontrent surtout que la gauche n’a pas la moindre volonté de s’extraire de la paresse intellectuelle dans laquelle elle est confite. Elle préfère continuer à dispenser des interdits, à prêcher la bonne morale et à en appeler au diable sans que cela n’ait, hélas, la moindre incidence sur la catastrophe électorale qui se prépare.

Lorsque Arnaud Montebourg se dit orphelin, n’exprime-t-il pas un sentiment largement répandu dans ce qui fût, jadis, l’électorat de la gauche majoritaire en France ? Peu de doute que cet électorat, lui, regardera avec mépris le naufrage d’un radeau en ruine avec ses petits officiers débordants d’insultes à la gorge. Puisqu’il en est question pour Libération, la véritable dérive, c’est sûrement celle-ci…

Adrien Motel

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