« On voit le désespoir dans les exploitations agricoles » – Entretien avec Philippe Grégoire (2/3)

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Philippe Grégoire est agriculteur dans le Maine-et-Loire. Ancien producteur laitier et désormais producteur de fourrage, il est membre du parti République souveraine avec lequel il travaille sur les crises traversant le monde agricole. Deuxième partie d’un entretien exclusif.


GAVROCHE : La loi d’urgence agricole a fait grand bruit sur la réintroduction de certains néonicotinoïdes, ces pesticides très polluants, afin de préserver certaines filières en danger. Cette décision vous semble-t-elle justifiée ? N’est-ce pas plutôt le signe d’un manque d’anticipation du gouvernement et des professionnels eux-mêmes, syndicats compris ?

PG : C’est clairement un manque d’anticipation. La profession en est responsable, tout comme la FNSEA et les gouvernements successifs.

Sur ce sujet, il y a un vrai manque de recherche publique : l’essentiel de la recherche est confié à de grands groupes privés comme Bayer ou Monsanto.

Il existe pourtant des solutions, par exemple dans la vigne ou les grandes cultures céréalières, à travers des variétés de semences moins sensibles aux maladies — on n’aurait alors quasiment plus besoin de traiter. Il existe des cépages de vigne résistants nécessitant zéro traitement, ou au pire un seul passage lors d’une année très pluvieuse. C’est la même logique pour les cultures céréalières.

Mais ces solutions doivent être soutenues par une recherche publique forte. Le problème, c’est qu’on confie les clefs du système à de grands groupes privés qui vendent d’abord des engrais de synthèse pour faire produire davantage les plantes — ce qui les rend plus vulnérables aux maladies —, puis vendent les produits pour les soigner. Ils gagnent sur les deux tableaux et n’ont aucun intérêt à ce qu’on change de modèle.

Un modèle plus vertueux existe pourtant, fondé par exemple sur le travail du sol pour restaurer les éléments qui rendent les plantes moins sensibles aux maladies. On produirait un peu moins, mais on limiterait fortement les interventions phytosanitaires. Des outils existent déjà, comme le désherbage mécanique. Si on avait investi dans la recherche pour sortir des phytosanitaires autant qu’on a investi pour y rester, on en serait sortis depuis longtemps. C’est une question de volonté politique et de priorité nationale et européenne.

On produirait un peu moins, mais on limiterait fortement les interventions phytosanitaires.

GAVROCHE : Autre sujet récurrent dans le débat public : l’eau, son partage, et les retenues — notamment les mégabassines. La nouvelle loi fixe l’objectif de doubler les volumes de stockage pour l’agriculture d’ici 2035. Pouvez-vous nous expliquer concrètement ce qu’est le stockage d’eau et son utilité ?

PG : Je connais bien l’irrigation, que j’ai longtemps pratiquée. Cela demande beaucoup d’investissement, de travail et de contraintes. On peut irriguer à partir de forages, de retenues collinaires privées, ou de prélèvements en rivière quand c’est autorisé. Mais l’irrigation, à elle seule, ne répond pas aux difficultés du monde agricole.

Il faut raisonner l’irrigation à l’échelle des territoires, selon les conditions pédoclimatiques. Elle est par exemple indispensable pour faire démarrer les jeunes vignes, où de petites quantités d’eau suffisent — c’est pourtant interdit en France, alors que c’est autorisé en Amérique du Sud. C’est indispensable aussi pour l’horticulture, le maraîchage, ou certaines cultures spécialisées comme le maïs semence ou les plantes médicinales.

Il n’est absolument pas absurde de conserver ou refaire des plans d’eau, ou de stocker l’eau l’hiver pour irriguer, dans une logique de souveraineté nationale. Mais irriguer des centaines d’hectares de grandes cultures destinées à l’exportation, ça ne fonctionnera jamais : nous ne serons jamais compétitifs sur ce type de production. C’est un non-sens économique.

Une vraie politique de l’eau passe aussi par la replantation de haies. Ce sont les arbres, autour et à l’intérieur des parcelles, qui recréent de la fraîcheur par évapotranspiration. Les remembrements, nécessaires en leur temps, ont supprimé trop de haies, pourtant essentielles à l’écosystème. En recréant ce type d’écosystème, on ramène davantage de pluviométrie et on fait baisser les températures. On peut aussi retenir l’eau d’hiver dans de petites mares en zone d’élevage, plutôt que de pomper : ces points de fraîcheur font baisser la température sur l’exploitation.

Il y a également beaucoup à faire sur le taux de matière organique des sols. En Europe, il est descendu sous les 2 %, alors qu’il faudrait dépasser 4 % pour avoir des sols de qualité, capables de retenir l’eau comme des éponges. Nos sols sont aujourd’hui appauvris et érodés à force d’être sur-sollicités.

À l’inverse, irriguer des centaines d’hectares « à l’aveugle », sans réflexion collective, n’a aucun sens.
L’irrigation est indispensable — j’y suis favorable — mais elle doit être raisonnée et débattue collectivement. Dire qu’il faut « doubler les volumes de stockage » ne veut rien dire en soi et ne répond pas à la question de fond. Les agriculteurs en difficulté sont aussi bien des irrigants en grande culture ou en élevage que des non-irrigants : l’irrigation n’est pas la cause de leurs difficultés. Ce sont deux sujets totalement différents, et l’irrigation seule ne résoudra ni la souveraineté agricole ni la question des revenus.

Sur les infrastructures, la solution la plus pertinente reste, partout où c’est possible, les retenues collinaires — interdites depuis 1992 sous l’impulsion de Brice Lalonde et Dominique Voynet. Ces retenues sur les bassins versants ne coûtent presque rien et stockent l’eau l’hiver, utile aussi bien pour l’irrigation que pour la lutte contre les incendies.

Irriguer des centaines d’hectares « à l’aveugle », sans réflexion collective, n’a aucun sens.

Là où la topographie ne permet pas de retenues collinaires — dans les Deux-Sèvres par exemple —, on construit des bassines. Si elles servent à alimenter des maraîchers, des horticulteurs ou des éleveurs qui irriguent pour la souveraineté nationale, c’est justifié. Mais dans le cas de Sainte-Soline, une majeure partie de l’eau sert à arroser des grandes cultures destinées à l’export — et cela ne peut pas être rentable. Ces bassines sont subventionnées par l’impôt à hauteur de 40 à 50 %. C’est un choix politique : si c’est pour une alimentation de qualité française et notre souveraineté, il peut être légitime que l’État finance ces projets d’irrigation. Mais ce n’est pas le cas ici : l’argent public sert à exporter, face à des concurrents brésiliens ou ukrainiens qui obtiennent des rendements équivalents, voire supérieurs, sans irriguer. On fait donc travailler les agriculteurs deux mois l’été, avec motopompes, enrouleurs ou pivots, pour livrer un maïs ou un blé face à un concurrent mondial qui produit la même chose sans irrigation. C’est un non-sens économique. C’est une erreur, tout simplement.

GAVROCHE : Une sécheresse très violente s’est abattue sur la France cette année 2026. Pouvez-vous nous dresser un état des lieux de son impact sur le monde agricole ?

PG : Il y a déjà eu des années de sécheresse difficiles par le passé : 1947, 1949, 1976, 1989, 1990, 2003, entre autres. Ce qui est particulier en 2026, c’est que la sécheresse dure dans le temps et que la canicule brûle littéralement les cultures. Un maraîcher m’appelait justement pour me dire que ses cultures avaient brûlé — même les maïs semences, dont la fécondation a été compromise par la chaleur. Même avec irrigation, les cultures brûlent. C’est une sécheresse d’une ampleur exceptionnelle, et on ne sait pas encore quand on en sortira.

Les pertes touchent largement les céréaliers, les maraîchers, l’horticulture. Dans l’élevage, les producteurs attendent les quatre derniers mois de l’année — septembre à décembre — pour savoir quand la pluie reviendra, avant de décider de refaire du pâturage ou de l’enrubannage selon la météo.

Il faut aussi savoir relativiser : le record mondial de surface touchée par la sécheresse reste l’Australie, avec 177 millions d’hectares. Là-bas, les agriculteurs touchés se retrouvent parfois en cessation de paiement ; certains parviennent à repartir plus tard en rachetant un troupeau. Il ne faut donc pas comparer nos sécheresses à celles de l’Australie, qui sont d’une tout autre ampleur.

Cette année, la sécheresse fait très mal. On voit le désespoir dans les exploitations ; le mot le plus juste, aujourd’hui, c’est la résignation. Mais la sécheresse est une conséquence, pas la cause principale. La cause principale, ce sont des prix qui ne rémunèrent pas les agriculteurs. Si les prix intégraient les aléas climatiques, les agriculteurs passeraient ce cap — comme les entreprises du BTP intègrent depuis des décennies le gel hivernal dans leurs coûts de production, en maçonnerie ou pour les enrobés. Chez nous, les aléas climatiques et le changement climatique ne sont pas intégrés dans nos coûts de production : ils ne sont pas répercutés dans le prix final. Face aux défis climatiques qui nous attendent, si les prix ne deviennent pas rémunérateurs, les agriculteurs vont disparaître — pas seulement en France, partout. Ce ne sera plus tenable.

GAVROCHE : Avez-vous observé une accélération des aléas climatiques ces dernières années, en France en particulier ?

PG : Oui. Mon père, avant moi, avait déjà connu des années sèches — on n’y échappe pas. Mais il fait aujourd’hui de plus en plus chaud. La différence avec il y a 10, 15, 20 ou 40 ans, c’est que les canicules sont beaucoup plus intenses : quand on travaille dehors, le soleil brûle la peau. Avant, il y avait de la sécheresse, mais le soleil était moins agressif. Aujourd’hui, il brûle littéralement les cultures.

La sécheresse comme la canicule ont un impact fort sur les élevages, notamment sur la fécondité : quand il fait aussi chaud, les bêtes sont mal à l’aise et la fécondité chute. Il y a eu des pertes animales importantes — les sociétés d’équarrissage ont été débordées, certains départements ont dû creuser des fosses d’urgence pour enterrer les animaux morts, notamment en filière volaille. Il y a eu aussi des pertes importantes en porc et en lapin, dans tous les élevages hors sol, malgré les brumisateurs et les tentatives de rafraîchissement des bâtiments.

Là encore, c’est une question de volonté politique et de priorité accordée au secteur agricole en France et en Europe. L’agriculture, c’est l’entretien des territoires et la nourriture — donc la santé. On pourrait très bien climatiser les bâtiments d’élevage : ce n’est pas un problème technique, mais un problème de coût de production, donc de rentabilité économique.

Je voudrais ajouter un point : avec une année comme celle-ci, certains chefs d’entreprise ont déjà commencé à adapter leurs horaires de travail — tôt le matin ou la nuit. Les préfets nous ont d’ailleurs obligés à moissonner de nuit cette année. C’est une bonne mesure : moissonner en pleine chaleur est dangereux, pour les travailleurs du fait des risques de malaise et d’incendie. Le matériel lui-même peut atteindre 50 à 60 degrés en plein soleil, ce qui n’est pas non plus idéal pour son entretien. Il va donc falloir adapter collectivement notre organisation du travail — peut-être commencer à 4 ou 5 heures du matin, ce qui posera d’autres questions, comme le bruit nocturne pour le voisinage. Il faut savoir ce qu’on veut : soit on améliore les conditions de travail en adaptant les horaires, soit on continue comme avant, mais travailler l’après-midi en pleine chaleur devient déjà impossible. Commencer tôt et faire une journée continue le matin me semble une mesure de bon sens — c’est d’ailleurs ce qui se fait en Espagne, où l’on travaille tôt le matin puis tard le soir.

GAVROCHE : Quelle a été la réponse du gouvernement ? Y a-t-il eu des aides financières, un plan d’accompagnement, des annonces d’investissement, des dérogations ?

PG : Pour l’instant, c’est encore en cours de discussion [NDLR : depuis notre entretien, le gouvernement a annoncé son plan CASI – Climat, Adaptation, Sécheresse, Incendie]. L’objectif est de faire reconnaître l’état de catastrophe naturelle lié à cette sécheresse et à cette canicule dans tous les départements concernés — ce qui n’est pas encore fait. Des réunions ministérielles sont prévues à la rentrée. Le gouvernement a d’ores et déjà annoncé une enveloppe de 2,5 milliards d’euros, qui sert de base de négociation. Il faudra sans doute soulever des montagnes, et a minima instaurer une année blanche sur les remboursements d’emprunts moyen et long terme, que les agriculteurs ne pourront pas honorer. Mais cela ne résoudra pas le problème des pertes économiques liées aux canicules à répétition de 2026.

Si les prix ne deviennent pas rémunérateurs, les agriculteurs vont disparaître. Pas seulement en France, partout.

La seule réponse durable — non plus conjoncturelle mais structurelle — consiste à revoir le modèle agricole : que l’agriculteur reprenne la main sur sa propre facturation, via des organisations de producteurs, et qu’on cesse de plafonner la matière première agricole à 1,5 % du budget des ménages. Il faudrait doubler le prix payé pour les denrées agricoles pour permettre aux agriculteurs de vivre dignement et d’embaucher — on pourrait ainsi créer 500 000 à 600 000 emplois. Mais pour relancer cette dynamique, il faut être rémunéré, et cela n’a pas de lien direct et proportionnel avec ce que paie le consommateur : c’est avant tout un rééquilibrage nécessaire de la valeur ajoutée entre tous les acteurs de la filière. Si l’on revoit cette répartition, on résout le problème, on recrée des emplois, et on relance la Ferme France.

Propos recueillis par Félix CHARROUX

Pour soutenir le SAMU SOCIAL AGRICOLE NATIONAL, c’est ici : https://samusocialagricole.org/

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