
Le 8 décembre 2024, le régime syrien de Bachar el-Assad s’effondre sous les coups d’une offensive islamiste. Ce basculement marque la fin d’une époque et le début d’une recomposition brutale de la Syrie, dans un Proche-Orient toujours plus fragmenté et instable.
Début décembre, en quelques jours, la ville d’Alep tombe aux mains du groupe islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC). L’appareil d’État syrien, miné par treize ans de guerre civile, de corruption, de désertions et par l’abandon progressif de ses alliés historiques, s’effondre.
Depuis le 10 décembre, HTC dirige un gouvernement de transition. Mais loin d’ouvrir une ère de stabilité, cette prise de pouvoir précipite une redistribution brutale des cartes : luttes d’influence, ambitions impériales et pressions communautaires s’intensifient, dans un pays à reconstruire politiquement – et à reconquérir militairement.
Du baathisme trahi à l’islamisme pragmatique
Ancien mandat français devenu indépendant en 1946, la Syrie s’était construite sur une tradition républicaine mêlant nationalisme arabe, socialisme et islam politique. En 1970, le général Hafez el-Assad impose le parti Baas et érige un régime autoritaire mais structuré, fondé sur l’étatisation de l’économie, la laïcité, le contrôle social et l’égalitarisme affiché.
Mais l’arrivée au pouvoir de son fils Bachar en 2000 bouleverse cet équilibre. Sous couvert de réformes, l’économie est privatisée, les protections sociales démantelées, et l’État vidé de sa substance. Le pouvoir se recentre sur un clan familial appuyé par des réseaux mafieux, tandis que les inégalités explosent.
Treize années de guerre civile achèvent de délégitimer le régime. Même dans les rangs du Baas, des voix se lèvent pour appeler au changement. L’offensive éclair du 27 novembre sur Alep, menée par le groupe islamiste HTC, accélère la chute. Le 10 décembre, un gouvernement de transition est mis en place par ce dernier, qui dissout symboliquement sa branche armée dans un nouveau « ministère de la Défense. »
La Russie, principal soutien militaire d’Assad depuis 2015, prend acte. Engluée en Ukraine et redéployant ses priorités vers la Libye et le Soudan, Moscou abandonne Assad à son sort, concluant un accord discret avec HTC pour préserver ses bases militaires.
L’armée syrienne, quant à elle, n’existe plus que sur le papier. Cadres administratifs démoralisés, désertions massives, institutions paralysées… La structure étatique ne tient plus debout. Le tout dans un pays étranglé par les sanctions internationales, notamment imposées par les États-Unis.

Trois coalitions, trois projets irréconciliables
La Syrie est aujourd’hui divisée entre trois grandes coalitions militaires, politiques et idéologiques.
La plus puissante est Hayat Tahrir al-Cham (HTC), ou Organisation du Levant. Issue de l’ex-branche syrienne d’Al-Qaïda, elle rassemble plusieurs groupes djihadistes sunnites, soutenus par le Qatar, dont certains membres sont liés à l’assassinat de Samuel Paty en France. Son chef, Ahmed Al-Charaa – alias Al-Jolani – est une figure complexe : vétéran du djihad irakien, ancien compagnon de route de l’État islamique, il tente aujourd’hui de se réinventer en leader pragmatique. En janvier 2025, HTC conclut un accord avec les Forces Démocratiques Syriennes (FDS), jusqu’alors adversaires, pour former un front commun. Le drapeau historique de la république syrienne est brandi comme symbole d’unité… fragile.
Car dans le même temps, HTC poursuit ses attaques contre l’Armée Nationale Syrienne (ANS), coalition concurrente soutenue par la Turquie. L’ANS réunit des groupes turkmènes, des islamistes proches des Frères musulmans, des nationalistes arabes nostalgiques de l’empire ottoman, et une composante salafiste. Sa branche armée est renforcée par la société militaire privée SADAT, surnommée la « Wagner turque », impliquée dans plusieurs conflits récents (Libye, Bosnie, Azerbaïdjan) et accusée d’exactions, notamment dans le Haut-Karabagh.
Face à ces deux blocs islamistes, les Forces Démocratiques Syriennes (FDS), menées par les Kurdes des YPG, incarnent un projet radicalement différent. Autour d’un modèle confédéral, laïque et égalitaire, elles associent milices arabes, yézidies, assyriennes et arméniennes. Mais elles sont isolées diplomatiquement, et subissent des assauts constants de l’ANS et de groupes djihadistes. La Turquie a même scellé des alliances locales pour en finir avec l’expérience du Rojava, perçue comme une menace existentielle.
Chacune de ces trois coalitions vise un horizon incompatible : HTC rêve d’un État islamique unifié, l’ANS milite pour une Syrie vassalisée par Ankara, les FDS défendent une autonomie inclusive et démocratique au nord-est.
La Turquie pousse ses pions et rejoue l’Histoire
Dans cette mosaïque explosive, la Turquie d’Erdogan joue sa propre partition. Elle voit dans l’effondrement syrien une occasion d’étendre son influence, tout en consolidant sa politique intérieure.
L’enjeu immédiat : détruire l’autonomie kurde à ses frontières. Pour cela, Ankara multiplie les frappes contre les positions kurdes en Syrie et en Irak, et prévoit de transférer une partie des réfugiés syriens sur ces territoires – une manœuvre démographique destinée à affaiblir durablement les FDS.
Mais au-delà, la Turquie poursuit un projet de plus grande ampleur : redéfinir ses frontières selon la doctrine du Misak-ı Millî, le pacte national de 1920, qui incluait Alep, Mossoul, Raqqa et une partie du Caucase. Dans un discours prononcé à Sakarya en décembre 2024, Erdogan assume : « Si l’histoire avait été différente, Alep, Idlib, Damas et Raqqa seraient aujourd’hui des provinces turques. »
Ce néo-ottomanisme s’appuie sur un révisionnisme historique assumé et un déni actif du génocide arménien. À chaque reconnaissance du génocide par un État ou une institution étrangère, Ankara réagit avec une brutalité diplomatique, économique, voire judiciaire. L’objectif est clair : défendre un roman national homogène, renforcer la cohésion intérieure, et exporter un modèle d’influence mêlant islamisme conservateur et nostalgie impériale.


Entre ambitions impériales et peuples sacrifiés
Dans ce chaos, les minorités sont en première ligne : Kurdes, Yézidies, Chrétiens, Alaouites, Arméniens. Certaines fuient, d’autres résistent. Toutes sont menacées par des logiques de purification ethnique, de représailles ou de marginalisation.
Sur le plan international, Israël renforce ses positions autour du Golan et bombarde régulièrement les infrastructures syriennes. Les États-Unis, en retrait apparent, observent la chute de l’influence russe avec intérêt, tout en préparant un éventuel retour stratégique dans la région. En Europe, la recomposition syrienne résonne jusque dans les quartiers populaires : en France, les violences entre militants kurdes, arméniens et groupuscules ultranationalistes turcs se sont multipliées ces dernières années.
La chute d’Assad n’a pas ouvert une nouvelle page de démocratie. Elle a révélé, une fois de plus, la brutalité des rapports de force régionaux. Pendant que les puissances avancent leurs pions, ce sont les peuples qui trinquent. La Syrie change de mains, mais son peuple, lui, reste sans voix.
Elie
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