25(0) ans, les États-Unis face à eux-mêmes

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Vingt-cinq ans sont passés depuis le 11 septembre 2001. Ce jour-là, une série d’attentats islamistes ensanglante les États-Unis. En mondovision, l’humanité assiste, hébétée, à l’effondrement d’un monde. Les tours jumelles du World Trade Center sont rasées, ensevelissant New York sous une tempête de cendres. Une façade du Pentagone, siège de la défense étasunienne, s’écroule à Washington. Un quatrième appareil, détourné mais précipité au sol avant d’atteindre sa cible, laisse le Capitole pour seul survivant de ce mardi de ténèbres.

Un dixième de l’histoire des États-Unis s’est déroulé depuis lors. C’est dire l’extrême jeunesse de ce pays qui pèse si lourd dans l’ordre mondial et dont la destinée continue d’impressionner, positivement comme négativement, la plupart des observateurs.

C’est bien l’enfance insolente de cette jeune nation qui s’est achevée dans les ruines des tours. Celle des grands mythes, des légendes messianiques, sinon des contes de fées. Depuis lors, les États-Unis sont empêtrés dans leur adolescence. Aux accents inconséquents, teintés d’une agressivité belliqueuse, mais qui cache mal une certaine perplexité face au troisième millénaire.

Du haut de ses 250 ans, l’Amérique des États-Unis ne constitue plus nécessairement l’idéal immaculé de naguère. Au contraire, tant pour son propre devenir que pour le fragile équilibre du monde, elle est pleinement devenue une menace. Il nous faut le voir.

Jacques Lusseyran, auteur français du milieu du siècle précédent, était aveugle. Il a pourtant vu les États-Unis de très près, enseignant durant de longues années en Virginie. Dans son ouvrage, Le monde commence aujourd’hui, il relève cette idée puissante :

Les Américains n’ont pas l’air de savoir qu’ils sont sur la terre, plantés en terre. C’est que cela demande du temps, et pas seulement le temps morcelé de notre vie individuelle. Un homme fort ne l’est pas de sa force propre, mais de celle aussi de ses parents, de ses ancêtres. Un homme qui ne se trompe pas doit cette chance aux erreurs des autres.


L’empire auteur de ses mythes

Les États-Unis ont constitué un empire territorial à l’aurore même de leur existence. La nouvelle frontière, mythe cher à la pensée nationale étasunienne, n’a cessé de s’accroître sur l’Amérique. Cerné par deux immensités océanes, à l’Est et à l’Ouest. Au Nord, par les grands lacs et les plaines du Canada. Par les terres arides et inégales du Mexique au Sud.

Une fois stabilisée sur le continent, la nouvelle frontière est devenue une immense hégémonie culturelle, économique, financière, morale. Préceptes qui essaiment partout dans le monde, souvent au détriment des vieilles traditions sous couvert d’une libération par la modernité.

De nos jours, la nouvelle frontière prend les traits de l’appareil sur lequel ce texte est lu. Généralisation de l’informatique, des applications, maintenant de l’intelligence artificielle. Apple, Microsoft, X, … A tout le moins dans la forme, la sainte trinité du consommateur mondialisé est d’obédience étasunienne.

Il y a véritablement du génie pur dans ce peuple, composé pour l’essentiel des fragments de tous les autres peuples. On ne parvient pas à dominer le monde si facilement, sans génie pur. On ne parvient pas à déstabiliser des nations centenaires et des civilisations millénaires sans une capacité créatrice d’un tel niveau de puissance. L’enfance des États-Unis aura été celle de cette formidable puissance créatrice.

Mais l’enfance s’est achevée. Ses facilités avec. Si elle encourage volontiers les illusions, l’adolescence, elle, ne sait que les mettre en tension avec la réalité nue de l’âge adulte.

L’empire malade de ses illusions

Les Français, comme la plupart des Occidentaux — le terme « Occident » étant ici employé par commodité, tant il recouvre des réalités discutables — méconnaissent assez largement les États-Unis, leur histoire et les différents principes sur lesquels s’est érigée leur puissance.

C’est l’une de leurs forces que d’avoir persuadé le monde de la véracité de leur mythe, à grand renfort de films hollywoodiens, d’automobiles rutilantes, de supermarchés généreusement achalandés et d’omniprésence numérique via les géants de la tech. Si le soft power étasunien a convaincu de l’authenticité de l’American dream, il n’en demeure pas moins que celui-ci relève davantage de la fiction que de la réalité.

Les États-Unis pensent être la terre élue, destinée à édifier un monde nouveau. Dès lors, une sorte d’inégalité de fait entre les nations s’impose à la construction de leur mythe fondateur. D’où découle inévitablement une forme de mise en relief de la violence.

La « destinée manifeste », aux racines protestantes, se fonde sur une certaine conception de la liberté. Liberté absolue de croire et de pratiquer sa foi. Liberté sainte de commercer et d’échanger sans entrave. Liberté de disposer de soi et de célébrer son existence. Liberté intangible de se défendre et de ne pas dépendre de la puissance publique. Dans une telle tradition, mâtinée du messianisme de la libération individuelle, l’État n’est légitime qu’à la condition de contenir ses propres pouvoirs.

Face à cela, l’État étasunien est en porte-à-faux. Fort et conquérante au-dehors, la puissance fédérale est contrariée au-dedans. N’est-ce pas là le propre de l’empire ? Exprimer une forme de tyrannie au dehors et accorder une dispense de facilité au-dedans ? L’Empire romain, les empires coloniaux, les empires centraux, n’ont pas fait autre chose.

Mais, anesthésiés par leur hégémonie, les États-Unis se sont illusionnés eux-mêmes de leurs illusions. Particulièrement au sortir de la guerre froide, au temps du mythe triomphant de « la fin de l’histoire ». Le 11 septembre 2001 a abattu cette conscience illusoire de l’Amérique.

L’empire fébrile de son peuple

La République américaine s’est développée à la faveur de l’expropriation et du massacre des autochtones, de l’esclavage, puis de la ségrégation raciale. Cette violence originelle explique la place obsessionnelle que la question raciale occupe dans la vie étasunienne. D’autant plus que les États-Unis ne sont plus le paradis rêvé pour des colons blancs, conservateurs et protestants. Ou plutôt, ne le sont-ils plus intégralement.

Depuis les années 1920, la façade atlantique s’est progressivement inscrite dans un espace culturel et économique mondialisé, aux références sensiblement plus proches de l’Europe occidentale que de l’Amérique rurale traditionnelle.

La façade pacifique s’est métissée et libéralisée dans une autre veine, depuis les années 1970. Les grands centres urbains de l’Ouest ont connu une profonde transformation démographique et culturelle, composant une société alternative à l’Amérique traditionnelle.

Reste l’immensité centrale, image d’Épinal d’une « Amérique américaine », pionnière, blanche, évangélique et agraire. Attachée au mythe du propriétaire, du citoyen armé et de l’individu défiant l’emprise de l’État fédéral. Un imaginaire des années 1850, visuellement façonné par le cinéma des années 1950.

Cette triple opposition est devenue l’un des précipités de la crise américaine. Il serait trop simple de réduire les États-Unis à une opposition entre deux côtes, forcément semblables et progressistes, et un « milieu », nécessairement conservateur. Cette géographie politique recouvre des fractures plus anciennes et bien plus complexes. Celle du Nord et celle du Sud. Celle de l’industrie et celle du fermage. Celle de l’omniprésence protestante et celle de l’importance des communautés juives et catholiques. Celle des Noirs et celle des WASP. Etc.

Mais les États-Unis forment-ils encore une nation ? Poser la question en 2026 dit quelque chose de l’état moral du pays. Il semble que la jeune nation américaine ne soit plus sûre d’elle-même, quoiqu’elle demeure résolue à porter une vocation impérialiste, plus ou moins assumée.

Par l’avant-garde d’un progressisme, propulsée par la mouvance « woke » ? Déconstruisant méthodiquement les hiérarchies et transformant les rapports de pouvoir au sein de la société. Mais toujours avec une vocation impérialiste…

Par l’avant-garde conservatrice, dans le sillage de la révolution évangélique ? Rejetant les élites cosmopolites et restaurant une Amérique traditionnelle qui est perçue comme étant menacée ? Mais toujours avec une vocation impérialiste assumée…

C’est bien l’enfance insolente de cette jeune nation qui s’est achevée dans les ruines des tours.

Ou, finalement, la vocation impérialiste tellement assumée qu’elle en devient grossière et brutale, par la défense de ses seuls intérêts : extraterritorialité du droit, sanctions économiques, suprématie militaire, confrontation feutrée avec la Chine, confrontation musclée avec l’Iran, vassalisation sans nuance de l’Europe et, désormais, rapport de force avec le Canada ?

Ces trois Amériques ne s’excluent pas nécessairement. Elles cohabitent. Mais elles perdent leurs souvenirs communs. Et si elles restent résolument impérialistes, elles ne sont plus d’accord sur la nature du projet impérial à promouvoir. Parce qu’elles ne savent plus ce qu’elles ont à défendre.

Partout dans le monde, l’atlantisme historique est bousculé. Les néo-réactionnaires voient dans l’administration Trump la pointe avancée d’un combat pour la civilisation – tant de vulgarité interroge quant au degré de civilité de ses promoteurs. Les progressistes forcenés s’inspirent de toutes les facettes de la déconstruction éveillée et voient volontiers dans la jeunesse des campus une avant-garde éclairée et révolutionnaire. La force d’une Amérique malade demeure celle-ci, une partie du monde attend toujours que la réponse à la crise de la modernité émerge en son sein. C’est navrant.

Ces trois Amériques ne s’excluent pas nécessairement. Elles cohabitent. Mais elles perdent leurs souvenirs communs.

L’empire angoissé de ses rivaux

Paradoxe supplémentaire, en cette année anniversaire, le président des États-Unis, Donald Trump, fête ses 80 ans. Son prédécesseur, Joe Biden, aura 84 ans en novembre. Cela veut dire que depuis dix ans, les États-Unis sont gouvernés par des hommes qui ont charnellement vécu près du tiers de toute l’histoire du pays ! Fait troublant, qui plus est au regard des nations millénaires comme la France et la Grande-Bretagne, ou des plus anciennes civilisations, chinoise ou perse.

Du haut de ses 80 ans, Donald Trump semble sciemment organiser le début d’une nouvelle époque historique, qui synthétiserait une forme hybride, entre l’isolationnisme satisfait du XIXe siècle et l’impérialisme hégémonique du XXe siècle. Le simple fait de devoir mélanger les ingrédients de deux époques assez contraires souligne l’angoisse qui préside dans l’esprit des commandeurs étasuniens mais aussi leur difficulté à y répondre avec une solution instruite à long terme et prégnante sur la réalité de ce siècle.

Les affres de la seconde présidence Trump en sont une illustration. Les bourrades infligées à Zelensky en février 2025 en étaient le prélude. La crise des droits de douane, au printemps et à l’été suivant, confirme la contraction de la position étasunienne, qui voit décliner dangereusement sa production de biens manufacturiers et qui subit une vive crise des prix de l’énergie.

Le déploiement des géants de l’IA et de l’espace, dont SpaceX fait figure de proue, à grand renfort de sensationnel, masque mal le retard comparatif que prennent les États-Unis vis-à-vis de la Chine. Celle-ci progresse à une vitesse telle que l’angoisse étasunienne n’en est que plus vive, laissant entrevoir une lutte bien plus ouverte qu’il n’y paraît.

Pourtant, le paradoxe de notre temps impose une forme de pudeur, qui autorise les États-Unis à toujours se proclamer première puissance du monde. Et tout le monde y a encore intérêt.

La Chine, en premier lieu. Pleinement en passe de devenir numéro un — si tant est qu’elle ne le soit pas déjà — elle veille avant tout à consolider durablement ses piliers de puissance avant de proclamer son nouveau rang. Coutumier de la patience et de la maîtrise du temps long, l’empire du Milieu laissera l’Amérique sur sa marche, sans doute jusqu’aux années quarante.

La Russie, en deuxième lieu. Elle-même en crise existentielle majeure, elle a cruellement besoin de maintenir son duel avec les États-Unis par le truchement de l’OTAN. Le souvenir de la deuxième moitié du siècle précédent, quand l’URSS était une puissance dominatrice, entretient, artificiellement, une existence de premier plan. Alors même que la qualité créatrice et motrice de la Russie n’a qu’une influence marginale sur le monde de 2026.

Enfin, le monument de faiblesse qu’on nomme Union européenne. Construit sans aucune sorte de conception de la puissance et bien résolu à demeurer un vassal docile et indéfectiblement lié aux États-Unis. Les hiérarques européens, comme l’essentiel des chefs d’État et de gouvernement — de Londres à Rome, en passant par Varsovie — maintiendront le plus longtemps possible l’illusion d’un monde libre placé sous l’égide de Washington, comme maître.

La politique des faux-semblants durera tant que la Chine le voudra.

La politique des faux-semblants durera tant que la Chine le voudra. La réaction à venir des États-Unis n’en sera que plus inquiétante. Il est difficile d’imaginer l’empire étasunien accepter fatalement sa rétrocession au deuxième rang. Ce sera sans doute l’heure de l’âge adulte.

Défendre nos intérêts dans la chute de l’empire

Illusoire que de penser que la destinée manifeste des États-Unis va se poursuivre, ad vitam aeternam. Le compte à rebours du déclin est enclenché depuis 25 ans. L’empire étasunien peut profiter d’un répit, jusqu’au mitan du siècle. Son adolescence aura duré cinquante ans.

Au-delà, il semble établi que la domination impériale chinoise revendiquera la pole position. Une large partie du monde s’y prépare, résignée ou enjouée, tant les États-Unis se sont rendus détestables en Afrique, en Amérique latine, au Moyen-Orient ou dans l’Indopacifique.

Pour la France, l’enjeu n’est pas de souhaiter ou de regretter la chute des États-Unis. Mais de savoir anticiper leur déclassement durable et de préparer sa nouvelle position dans l’inévitable transformation de l’ordre international.

Naguère, la France a été une puissance impériale. Elle a disposé d’un immense empire colonial, d’une forme d’hégémonie culturelle éclatante ainsi que d’un messianisme politique revendiqué. En définitive, cet épisode de notre histoire nous a causé bien des torts et alimente aujourd’hui encore certains de nos maux. Nous avons payé pour savoir. Mais la France n’en demeure pas moins quelque chose de grand et de valable dans le concert des nations.

Aussi son rôle pourrait-il être celui d’une mise en garde des États-Unis sur ce qui menace leur crédibilité, une fois qu’il sera acté qu’ils ne seront plus les numéros un. Notre lien historique avec eux le commande. Mais il devrait être également celui d’une nation centrale, capable de nouer des liens interétatiques sans exclusive avec l’ensemble des nations du monde, afin de demeurer une force d’équilibre, de dialogue, de paix. Une force qui porte un message et un idéal, sans l’imposer à toute force aux autres au nom du Bien.

Quant aux États-Unis eux-mêmes, il ne reste qu’à leur souhaiter de parvenir à rassembler le « riche legs de souvenirs », si cher à Renan, qui a pu façonner naguère leur absolu génie. Alors, après une enfance éblouissante et une adolescence troublée, peut-être qu’ils trouveront une place stable et durable dans le monde. L’âge adulte conduit à embrasser la réalité.

« L’Amérique n’est pas seulement plus grande que l’Europe, elle ne s’est pas encore mise à parler. C’est bien autre chose ! » Écrivait Lusseyran, en 1959. De l’enfance à l’âge adulte, seules la parole et la lucidité peuvent tenir lieu de confrontation à l’altérité. Faute de quoi, l’enfant se condamne aux pires châtiments face au mur implacable de la réalité.

Nous sommes en 2026. Les États-Unis ont 250 ans. Et l’empire américain touche à sa fin.

Adrien Motel, historien

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