Gilets jaunes : une manifestation sous haute surveillance

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Le 7 janvier 2023, les gilets jaunes ont appelé à la mobilisation à Paris et dans toute la France. Après une fin d’année 2022 marquée par plusieurs mouvements de grèves et de manifestations des organisations politiques, les gilets jaunes tentent de refaire surface au milieu de centaines de policiers et de gendarmes. Reportage au sein d’un mouvement social qui inquiète l’exécutif.


Seuls face à l’inflation

Le rendez-vous était à 14 heures mais certains, venus de loin, sont déjà place de Breteuil depuis plusieurs heures. On aperçoit des drapeaux de différentes régions, dont la Corse, et divers numéros de départements sont inscrits sur les gilets jaunes. Juste avant que la manifestation ne démarre, la foule entonne La Marseillaise au milieu d’une grande nasse policière. Les policiers laissent entrer ceux qui veulent manifester, en leur précisant qu’ils ne pourront pas sortir tout de suite.

La manifestation se déroule dans un contexte tendu. Sur un an, l’inflation continue avec la hausse des prix de l’énergie qui ont bondi de 15,1%. Le prix des produits alimentaires, lui, a augmenté de 12,1%. Ainsi, le pays connaît une hausse du coût de la consommation : en décembre, l’Insee enregistre une hausse de 5,9% sur un an. En plus de cela, le prix des loyers continue d’augmenter dans la plupart des grandes villes. « On en peut plus de cette vie-là » dit Sylvie, manifestante de 85 ans. « Tous les prix augmentent, mais les salaires, les retraites, rien ne va. » 

Le gouvernement a décidé de poursuivre son projet de réforme sur l’âge de départ à la retraite à 65 ans, au lieu de 62. Mais une majorité des Français n’accepte pas cette réforme. Un sondage Ipsos montre le rejet de la population : 79% des sondés sont opposés au report de l’âge de départ. 

À Paris, un drapeau des gilets jaunes du rond-point des Vaches de Saint-Étienne-du-Rouvray (Seine-Maritime) le 7 janvier 2023. Crédits photo : Tanguy Lacroix / Gavroche

Ras-le-bol général

Officiellement, cette manifestation n’a pas de revendication centrale, si ce n’est de « défendre les acquis sociaux ». On trouve donc, parmi les slogans et les pancartes, des propos contre la réforme des retraites, la réforme de l’assurance chômage, l’inflation, le libre-échange ou le capitalisme. On retrouve aussi, en vrac, des revendications habituelles des gilets jaunes : le référendum d’initiative citoyenne, une meilleure répartition fiscale, l’augmentation du SMIC, le financement des services publics, ou encore la démission d’Emmanuel Macron.

Olivier vient des Hauts-de-Seine, et est un gilet jaune depuis le 17 novembre 2018. « Je suis là contre les mesures gouvernementales qui sont en train de se mettre en place, notamment la problématique de l’assurance chômage, ou celle de la réforme des retraites, et la question du pouvoir d’achat. Le pouvoir d’achat nous pénalise énormément, tous autant qu’on est. Le prix dans les magasins devient affolant, bientôt on ne pourra plus rien acheter. Donc je crois qu’il faut se mobiliser dès maintenant pour qu’on puisse retrouver une vie à peu près normale. » 

« Ils s’en foutent de la représentation nationale pour laquelle on a voté. » 

Mohamed et Fifi tiennent une pancarte listant plusieurs réformes gouvernementales, avec en haut, un « STOP » écrit en rouge. C’est la première fois que Mohamed, quarantenaire, participe à une manifestation. « Moi, je suis plutôt là contre l’utilisation abusive du 49.3. Le gouvernement n’a pas été élu par une majorité absolue de la population française et pourtant il passe en force à l’Assemblée Nationale pour une majorité de ses lois. Ils s’en foutent de la représentation nationale pour laquelle on a voté. » Fifi, elle, n’en est pas à sa première manifestation. « Malgré toutes les manifestations qui ont eu lieu depuis 2018, la situation est restée la même, et s’est maintenant nettement dégradée » dit-elle avec un certain fatalisme. 

Une foule hétéroclite

Dans la manifestation, la variété idéologique saute aux yeux dès le premier regard. On y voit des drapeaux antifascistes, mêlés à des drapeaux tricolores floqués d’une croix de Lorraine. Il y a autant de militants de divers groupuscules communistes que de symboles de droite ou d’extrême droite. Et parmi les nombreux manifestants portant des gilets jaunes se trouvent aussi quelques gilets rouges, représentant diverses unions locales de la CGT.

De
Manifestation des gilets jaunes à Paris, 7 janvier 2023. Crédits photo : Tanguy Lacroix / Gavroche

« On déshabille les Français pour engraisser les banques. »

Bastien* porte un drapeau napoléonien du Premier Empire.  Selon lui, les principaux problèmes politiques en France sont « l’augmentation du coût de la vie, du carburant, et du gaz. On déshabille les Français pour engraisser les banques. » Il se dit soutien du mouvement Les Patriotes de Florian Philippot et assume son choix de manifester parmi « les gauchistes » : « On est pas mal de Patriotes, ici. Au vu de la situation, il faut tous s’unir contre Macron. » 

Plus loin dans la manifestation, un homme portant une enceinte hurle dans son micro : « Les gilets jaunes représentent le prolétariat parisien, dans le sillage de la Commune de Paris ! ».

Nasse permanente

Du début à la fin, la manifestation a lieu sous une nasse permanente de la police et de la gendarmerie. « Nous on est là pour assurer la sécurité des manifestants en bloquant les rues sur le passage de la manifestation, mais aussi pour éviter tout débordement » explique un gendarme. Lorsqu’il lui est demandé s’il est possible de sortir, il répond : « Je ne peux pas vous laisser sortir, mais vous pouvez essayer de vous faufiler discrètement entre deux collègues. » Pourtant, le Conseil d’État a légiféré au sujet des nasses, et celles-ci ne peuvent être faites que dans des cas particuliers, en laissant systématiquement un point de sortie.

Des gendarmes à la manifestation des gilets jaunes à Paris, le 7 janvier 2023. Crédits photo : Tanguy Lacroix / Gavroche

« Je ne peux pas vous laisser sortir. »

À plusieurs reprises, des échauffourées ont eu lieu entre les forces de l’ordre et des manifestants, notamment lorsque la manif était en mouvement, avec un rythme de marche défini par les policiers et gendarmes entourant la foule. À chaque fois, la réponse a été d’envoyer un coup de gaz lacrymogène, provoquant des mouvements de foules. Il y a aussi eu de longs moments d’attente, car à la place Denfert-Rochereau, et à la place d’Italie, les force de l’ordre ont fait attendre les manifestants sur place.

Remobiliser au niveau national

Au milieu de la manifestation, Frédéric aborde différents gilets jaunes, surtout ceux portant des symboles de régions ou des numéros de départements provinciaux, et note leur contact dans un petit carnet. Il finit par aborder Carlos, un gilet jaune du rond-point des Vaches de Saint-Étienne-du-Rouvray (Seine-Maritime).

Manifestation des gilets jaunes à Paris, le 7 janvier 2023. Crédits photo : Tanguy Lacroix / Gavroche

Frédéric a fait le déplacement de loin : c’est un gilet jaune du rond-point d’Aussonne à Montauban (Tarn-et-Garonne) et il a un accent du Sud-Ouest. « Nous, on essaie de monter une structure au sein du Midi-Pyrénées et éventuellement de voir si on peut faire une structuration au niveau national. » Selon lui, le contexte est propice à un retour des gilets jaunes : « Y a une conjoncture économique qui est un peu désastreuse. Notre cher Président de la République élu au suffrage universel et cetera, et cetera, il a pas l’air de savoir ce que c’est que la population, les gens qui souffrent. Lui, il est dans son petit château de merde et il commence un peu à nous taper sur le système ! »

Lorsque les gilets jaunes arrivent devant le ministère de l’Économie à Bercy, étape finale de la manifestation, des manifestants entonnent L’Internationale. Puis, la foule se disperse peu à peu, s’en allant dans la bouche du métro, seule sortie laissée par la police et la gendarmerie. Pour les manifestants, ce n’est que partie remise.


Si la manifestation ne s’est pas avérée être un retour fracassant des gilets jaunes, elle a su rassembler des Français de tous bords politiques Cela rappelle l’esprit des manifestations de 2018 et 2019. Ainsi, les Français présents à cette manifestation posent la première pierre d’une série de manifestations contre la réforme des retraites. D’autres mobilisations à venir sont prévues par les partis et les syndicats contre cette réforme impopulaire. Dans ce contexte, certains supposent que les mobilisations pourraient s’accentuer durant le mois de janvier. 

 

Tanguy Lacroix & Yannick Lefebvre

* Les prénoms de certaines personnes citées ont été modifiés pour des raisons d’anonymat.


Vidéo de nos rédacteurs Thomas Rannou et Laurine Varnier, eux aussi présents :

 

 

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