Aung San Suu Kyi, l’Orchidée de Fer birmane

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Seule dans la jungle birmane. Ainsi peut-on qualifier le combat politique d’Aung San Suu Kyi, 77 ans, ancienne cheffe d’État de la Birmanie (Myanmar), promise à une fin de misère. Enfermée dans une prison de la capitale du pays, l’Orchidée de Fer attend le jugement d’une junte qui ne rêve que de la détruire depuis longtemps. Elle, et tout le symbole que les fleurs de ses cheveux représentent aux yeux de millions de Birmans.


Le chemin naturel de la liberté

Aung San Suu Kyi est un symbole. Son père, Aung San, héros de l’indépendance birmane, mourut assassiné sous l’ordre de généraux putschistes. Criblé de balles au milieu de ses partisans, il venait de faire le souhait d’une nation républicaine et démocrate, riche de la pluralité des partis qui feraient du parlement le seul souverain de la politique birmane. Sa mort tragique laissa dans le cœur du peuple birman le vide où devait se tenir l’espoir. C’était sans compter le chemin naturel de la liberté, souple comme un vent de printemps, rusé comme l’eau d’une rivière, qui fit retourner sa fille en Birmanie depuis l’Angleterre en 1988.

Assignée à résidence, humiliée, passée par une grève de la faim, n’ayant pu voir son mari qu’à cinq reprises en plus de dix ans, Aung San Suu Kyi n’a jamais cessé de croire à la démocratie birmane. Depuis Oxford, l’homme qu’elle aimait, Michael Aris, pourtant mourant d’un cancer, la suppliait de ne pas rentrer en Angleterre. « Ils ne te laisseront jamais repartir. Reste. Bats-toi. » Il lui fallut « choisir entre sa famille et son pays », selon les propres mots d’une dictature refusant un dernier au revoir. Aung San Suu Kyi s’est battue. Et elle a vaincu.

Prix Nobel de la paix en 1991, présidente de la Ligue nationale pour la démocratie depuis 1988, elle incarne l’opposition face à la junte depuis plus de trente ans. Empêchée de gouverner malgré ses victoires électorales éclatantes, élue députée, elle se faufile dans l’appareil d’État en tant que ministre et « conseillère spéciale », la faisant de facto la première citoyenne du pays en 2016. Intimidations, séquestrations, tentatives d’assassinat : rien n’arrêtait la volonté de « Suu » de briser la junte et de conquérir le pouvoir.

 

L’épreuve du pouvoir

Toute personne étant un jour appelée à gouverner porte la responsabilité du pays tout entier. La mère de la démocratie birmane se heurte à de nombreuses embûches qu’elle est accusée de semer. Devant encore traiter avec une armée puissante qui dispose de 20 % des sièges au Parlement sans condition aucune, jonglant avec les traités internationaux et les sanctions touchant les mandatures précédentes, gérant la crise du coronavirus et se rapprochant de la Chine, Aung San Suu Kyi montre ses talents de politicienne chevronnée et son patriotisme ardent.

Néanmoins, la question des Rohingyas, minorité ethnique de la Birmanie, finira de ternir son image. Persécutés, par racisme, par haine de leur conviction religieuse, les Rohingyas subissent la répression de l’armée et des seigneurs de guerre. Viols, massacres, déportations, internements forcés, le sujet embrase le monde quelques années à peine avant celui des Ouïghours du Xinjiang. Aung San Suu Kyi, complètement dépassée, ne peut affronter l’armée sans risquer un nouveau coup d’État. Elle se terre, elle s’enlise. Elle laisse faire, et la honte recouvre peu à peu son nom.

L’Orchidée de Fer, arrosée des larmes des partisans de la liberté, noyée dans le chaos de la vie politique birmane, submergée par la terreur et le sang de la jeunesse d’un peuple, promet néanmoins de ne pas laisser tarir la source de son inspiration. En 2020, elle remporte une victoire éclatante qui sonnera pourtant le glas de la démocratie. Jugées frauduleuses par un conglomérat de casquettes et de médailles, les élections sont annulées, un coup d’État renverse la présidence de Win Htein. Sa conseillère spéciale est également arrêtée. Les Birmans descendent dans la rue affronter les putschistes : près de mille morts sont à déplorer. Le Myanmar sombre dans le tumulte de la guerre civile, aucun horizon ne semble désormais favorable à la démocratie. Rien ne peut se faire sans l’aide de Suu Kyi.

« Aung San Suu Kyi, Aung San Suu Kyi », scandait une foule qui ne l’avait encore jamais vue, au tout début de sa carrière politique. « Liberté, vive la démocratie », criait un peuple qui ne connaissait ni l’une, ni l’autre. « Je veux simplement leur parler », affirmait-elle, la voix étranglée sous les tirs des fusils de la milice du régime. Ainsi l’histoire de la liberté birmane ne pouvait se défaire de sa plus haute porte-parole, désignée, après un parcours de vie pour le moins difficile, pour le combat du droit contre l’injustice. Aung San Suu Kyi, inévitablement, venait de rejoindre son père parmi les mythes de la nation.

 

Au nom de la souveraineté birmane

Ne peut-on pas entendre le peuple birman, oppressé, martyrisé par la junte ? Croyons-nous que la fin de Suu Kyi soulagera les Rohingyas, quand on sait que le terme du Myanmar, imposé par la dictature, exclut cette minorité ? Prendrons-nous enfin conscience que la construction d’une Nation se fait nous yeux, et que le choix incombe à la communauté internationale que de l’exciter davantage ou d’encourager son processus de démocratisation ? Toute personne sensée, ayant à cœur le respect des droits individuels et collectifs, comprenant l’importance du tournant de l’histoire birmane, milite en faveur de la libération de la Dame.

Il est du devoir des nations libres d’assurer un soutien sans ambiguïté à la dirigeante légitime d’un pays souverain, portée par la souveraineté populaire. Le simulacre de procès l’opposant aux militaires a pris fin. Accusée de corruption, de détournements de fonds, de pertes économiques pour l’État (autant de faits inévitables dans un pays gangrené par le clientélisme, à l’image du Brésil, ou tout simplement mensongers), et de plus d’une vingtaine d’autres chefs d’accusation, l’héroïne birmane risquait 75 de prison ferme. Elle aura donc vécu, en 77 ans de vie, à peine 40 en pleine liberté. La Mandela birmane doit être sauvée.

Enfin, il serait délétère de laisser aux mains d’une caste militaire barbare l’héritage d’une histoire millénaire, entre Inde et Chine, qui a doté le pays d’un terreau économique et social important qui ne demande qu’à pouvoir prospérer. La situation politique du pays ne pourrait au long terme que profiter à une Chine impérialiste qui ne rechignerait pas à s’approprier les bibliothèques débordantes et les richesses du sol birman.


Contre la junte et l’impérialisme, il nous incombe de soutenir la porte-parole de la souveraineté populaire, Aung San Suu Kyi, contre ceux qui se sont appropriés la souveraineté nationale dans un but personnel et narcissique, sans considération pour la population et l’avenir du pays.

 

Gabin Bruna

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