Justine Triet au bal des censeurs

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Alors qu’elle venait d’obtenir la prestigieuse Palme d’or pour son film Anatomie d’une chute, récompense du Festival de Cannes, la réalisatrice Justine Triet ouvrit le feu sur le gouvernement d’Élisabeth Borne avec une singulière efficacité.


Critiquant un pouvoir excessif dans l’application de la réforme des retraites, elle se fit également défenseuse de « l’exception culturelle française » et de l’art contre l’industrie, de la créativité contre une logique comptable. Sa prise de parole devait susciter de nombreuses réactions des partisans macronistes, et rappeler au grand dam de leur fanatisme ultra-libéral que l’art, comme tout motif de France et du monde, est un sujet politique. Si commenter des commentaires est un acte dégradant, ceux-là donnent raison à l’intervention de la réalisatrice.

L’histoire politique du Festival de Cannes

Le Festival de Cannes a été créé dans l’optique de combattre l’influence nazie. Les couards déjà crient à la récupération politique ; toujours est-il que c’est une vérité à laquelle notre bien-aimé festival ne peut se soustraire. En 1939, excédé par l’influence des régimes fascistes et italiens sur la Mostra de Venise qui vient de récompenser Les Dieux du Stade, film de Leni Riefenstahl ouvertement propagandiste, l’écrivain Philippe Erlanger propose alors au ministre de l’Éducation nationale, Jean Zay, de créer une structure concurrente sur la Côte d’Azur, connue déjà pour son effervescence politique et artistique – c’est à Cannes que Picasso encourage Churchill à peindre davantage quelques années auparavant.

Si Erlanger n’est pas exempt de défauts, à commencer par la déprogrammation de Nuit et Brouillard en 1956 dans la volonté de « ne pas froisser l’Allemagne fédérale », sa brillante idée trouve néanmoins une réponse enjouée du Front populaire à laquelle Albert Sarraut, alors ministre de l’Intérieur, n’est pas non-plus étranger. Imagine-t-on aujourd’hui un Gérald Darmanin encourager la création d’un rendez-vous artistique ? Impossible, son agenda étant saturé d’inaugurations de restaurants rapides. Pap Ndiaye, peut-être, devrait songer à la création d’un festival des chemises trop serrées.

Malheureusement, l’année 1939 est aussi celle de la grande tragédie du XXe siècle. La première édition ne peut se tenir à quelques mois de la débâcle du Nord et la timide avancée des Italiens. Remise à plus tard, Jean Zay ne devait jamais en voir les paillettes, assassiné par la Milice de Vichy, police politique du maréchal Pétain. Ainsi, le principal instigateur de la Croisette devait périr dans un bas-côté des Malavaux, non-loin d’une carrière de pierres.

Ce n’est qu’en 1946 que le Festival de Cannes, en ce temps nommé le « Festival international du film », se réunit pour la première fois. Erlanger, responsable du service des Échanges artistiques au ministère des Affaires étrangères, comprend la dimension politique de son idée dans un monde souffrant des vices de la guerre. Dès 1939, son désir de contrecarrer le fascisme dans la sphère culturelle européenne avait été discrètement plébiscité par les gouvernements américains et britanniques, soucieux de la mainmise de Mussolini sur le domaine cinématographique italien. Une fois le Duce renversé et la Mostra de Venise définitivement discréditée, Cannes se retrouve le seul acteur de son domaine.

Rendez-vous international, lieu de sociabilité pour les artistes mais aussi de négociations contractuelles – les États-Unis tentent de s’implanter en France mais sont freinés par les initiatives communistes, socialistes et gaullistes ; le Festival international du film porte son nom au point d’être subventionné par le ministère des Affaires étrangères (celui de la Culture n’apparaissant qu’en 1959).

On pourrait disserter longtemps sur l’aspect politique d’un moment si important pour la sphère culturelle, où des milliers d’artistes croisent d’autres milliers d’entrepreneurs, eux-mêmes en discussion avec des responsables de pouvoirs publics. En 2023, tandis que Justine Triet portait son message à la tribune cannoise, le roi de Malaisie, Abdullah Shah, discutait avec Stephano Domenicali d’un Grand Prix de Formule 1 à Kuala Lumpur à seulement trente minutes de route. Tout est politique. La Confédération générale du travail elle-même, la CGT dont était membre Louis Daquin, est impliquée dans l’organisation de ce qui participe aujourd’hui au rayonnement du paysage provençal. Qu’on le veuille ou non, un rassemblement d’une telle envergure a une dimension politique majeure, sinon, pourquoi avoir interdit la liberté de réunion jusqu’à la Révolution française ?

La liberté d’expression est un principe sacré

Tout l’enjeu du débat qui suit le discours de Justine Triet est celui de la liberté d’expression. Sur la scène, accompagnée de sa Palme d’or, la réalisatrice disserte sur les mois de lutte et de mobilisation que connurent les Français durant tout l’épisode de la réforme des retraites. Jamais excessive, jamais criante, jamais vulgaire, Triet énumère les malversations policières et le caractère répressif du maintien de l’ordre, renvoyant aux oubliettes les propos de l’actrice iranienne Zar Amir Ebrahimi, lauréate du prix d’interprétation en 2022 et qui affirmait que « la France est un pays exotique et paradoxal rempli de gens heureux qui se croient malheureux ».

S’il n’est pas concevable de manquer de respect au peuple iranien pour son combat contre l’obscurantisme, il n’y a pas non-plus de hiérarchie dans la souffrance, car il n’y a qu’une continuité dans la lutte sociale : la France, comme l’Iran après elle, a fait ses classes révolutionnaires au point de protéger ce qu’elle a su conquérir et les autres pas. De fait, nombreux furent ceux pour qui les mots d’Ebrahimi eurent un sens analytique profond. Ceux-là, il est aisé de le deviner, défendent Emmanuel Macron.

La liberté d’expression sous-tend celles d’impression et de création. La liberté d’expression, c’est ce qu’ont voulu mettre à bas les apôtres du gouvernement. L’art par essence est une affaire de liberté. Son esthétique est une affaire de technique, mais le sens que l’esthétique renvoie est un concentré de malice et d’intelligence, contournant les éventuelles restrictions du langage, touchant au cœur de ceux qui n’ont pas, à l’instant où ils font face à l’œuvre, le pouvoir de commenter le monde.

La parole de Triet a été celle de millions de Français qui ont arpenté les rues et qui s’exaspèrent de l’or massif dans lequel les yachts du Grand Prix du Monaco jettent leur ancre. Elle a porté un message clair et concis à une assemblée de créateurs tandis que les débats parlementaires ne purent faire entendre raison à une assemblée d’indécis. Mais quid de la Mostra de Venise, autrefois influencée par la propagande nazie ? Parons dès maintenant le point Godwin : la propagande d’État n’est pas une expression libérale et individuelle, elle n’est pas un droit mais un fait matériel.

Bien sûr, la République veut que l’on ait le droit d’être en désaccord avec de tels propos. Elle refuse cependant qu’on les interdise au nom de quelconque argument qui viendrait à imposer le silence. Pourtant, la ministre de la Culture elle-même se prête à un jeu dangereux. Déjà épinglée à la cérémonie des Molières le 24 avril, Rima Abdul Malak avait répondu en défendant la feuille de route de son ministère. L’ambiance avait celle d’un affrontement d’idées entre Toufan Manoutcheri, associée à Lucie Astiert, et la membre du gouvernement. Au titre de la liberté d’expression, un tel échange était bienvenu.

Toutefois, le ton était donné dans le monde des arts quant aux relations que peuvent entretenir les artistes avec l’institution gaulliste. Après le discours cannois, c’est Abdul Malak qui a d’ailleurs pris les devants. Jugeant le discours injuste, elle ne le condamne pas et se réjouit du prix décerné à une réalisatrice française. Rien d’alarmant, mais tout de maladroit. La vague macroniste était lancée. Éric Woerth, artisan de la réforme des retraites de 2010, croit faire de l’esprit par un jeu de mot sur Twitter : « Anatomie d’un naufrage… le discours de la réalisatrice du film Palme d’or. » Les autres de suivre : Lescure de parler « d’anatomie de l’ingratitude », de Cabarrus d’un « discours de haine », avant de remettre la Palme d’or de la bêtise à David Lisnard, fustigeant une « complainte politique pour un film subventionné. »

Là est le cœur du problème ! À l’adresse des macronistes désespérés que l’on pointe le caractère injuste de leur politique, la subvention n’est pas une offre de racket, elle n’est pas une initiative de mafia demandant le silence contre une protection financière. Le député socialiste Jérôme Guedj le rappelle au travers d’un tweet virulent de force et de vérité : « Les artistes, pas plus qu’un chef d’entreprise qui reçoit des aides publiques ou un salarié qui bénéficie de la Sécu, ne sont soumis au devoir de réserve qui s’applique aux seuls fonctionnaires (et encore, dans un cadre). Donc parler d’ingratitude, quel aveu. » Une mise au pilori délicieuse de justesse.


Ainsi les partisans du président de la République pensent que le monde des arts leur doit des courbettes pour des aides qu’ils n’ont pas créées. Si la situation du secteur culturel mérite une étude approfondie du fait de ses rouages complexes – il serait impossible de faire une lecture complète et éclairée au travers d’un seul article. Si le budget et l’action vantée par Rima Abdul Malak sont effectivement d’importants arguments en faveur du ministère de la Culture, la simple critique d’une prise de parole pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une expression politique de plein droit et pertinente à souhait, consiste en une faute grave dans une démocratie où le peuple est dit « libre ». Cela, les responsables de Renaissance ne l’ont pas condamné.

Pire encore, ils enfoncent le clou, à l’instar de Charles Sitzenstuhl, député du Bas-Rhin, traitant Justine Triet de « rebelle de salon ». Ne vous en déplaise, sieur Sitzenstulh, au-dessus de vous siégeait autrefois un certain Auguste Scheurer-Kestner, homme de lettre et éminent dreyfusard. S’il n’aimait pas les coups d’éclat, il aurait certainement reconnu que la vérité ne sort pas toujours de la bouche des enfants : elle trouve aussi sa source, de temps à autre, dans la bouche d’une réalisatrice de talent. Cette vérité, c’est celle d’un gouvernement ultra-libéral mainte fois dénoncé pour sa pratique fanatique du démantèlement de la puissance publique, et si en ce jour nous avons défendu la liberté d’expression, nous continuerons d’en user pour défendre ce qui appartient à la France et fait sa grandeur.

 

Gabin Bruna

 

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