La gauche face à la nation : déconstruire sans détruire

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« L’âme tourmentée par la peur et par le sentiment d’incertitude, déformée par les traumatismes de l’Histoire et par les griefs qui s’ensuivent, se nourrit non de ses propres ressources intérieures, mais des exigences qu’elle formule à l’égard de la vie, de l’Histoire, bref, à l’égard des autres. Dans cette situation, elle perd le plus en plus le sens de son devoir et de ses responsabilités communautaires, et les règles morales ne lui servent qu’à appuyer ses revendications » – Istvan Bibo

A la faveur d’une tribune dans Mediapart, le collectif « Laïcité un point c’est tout » offrait sa vision de la nation en ces termes : « Tout comme une nation n’a pas à avoir « d’identité », le « français moyen » n’existe pas, pas plus que celui « de souche » ». Ce discours sur la nation, symptomatique d’une certaine gauche, constitue à la fois un contresens historique et un désastre politique.


Ernest Renan et la nation ouverte

Commençons par dire que n’est pas ici contestée une définition stricte de la laïcité, dépourvue des adjectifs illégitimes que de mauvais communicants soufflent à l’oreille des politiques (laïcité « apaisée », « de combat » …). Pour autant, dire qu’une nation n’a pas d’identité se révèle plus douteux. Leur affirmation se fonde sur les écrits d’Ernest Renan (1823-1892), qui formula une conception dite « élective » de ce concept, en récusant la définition allemande plus ethniciste[1]. La nation selon Renan serait un choix, un « plébiscite de tous les jours » qui permettrait à n’importe quel individu de s’y agréger par sa volonté. Cette dimension est en effet au cœur de la définition française, mais ne s’y réduit jamais. Il suffit pour s’en convaincre de lire Renan lui-même :

« Une nation est une âme, un principe spirituel […] L’homme, messieurs, ne s’improvise pas. La nation comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire, voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple »[2]

 

Roman national

Alors que pour lui, une nation ne désigne pas plus une ethnie qu’une religion, une langue ou une géographie[3], elle n’est pas non plus seulement « une volonté commune dans le présent », mais aussi la référence à un passé romancé auquel le peuple s’identifie :

« Le chant spartiate : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes » est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie »[4]

Néanmoins, l’historiographie a depuis longtemps déconstruit l’identité nationale dans sa naturalité, et démontré toute la vacuité du « Nos ancêtres les Gaulois ». C’est oublier que la nation ne prétend pas définir scientifiquement son passé. Si elle est une « communauté imaginée »[5] ou une « fiction créatrice »[6], la nation produit un mouvement politique qui est bel est bien réel, et repose sur le consentement de ses parties. En cela, la nation représente une construction identitaire assumée et mouvante, enracinée dans le passé et tournée vers l’avenir.

 

République et Nation, la parole sans la pensée

Alors, si la laïcité doit être comprise dans le strict cadre républicain qui ne conçoit que des citoyens, la nation permet de tracer les contours d’un patrimoine national auquel les membres de la communauté s’identifient. De son côté, la République définit des valeurs idéales vers lesquelles tend cette communauté, comme la liberté, l’égalité ou la méritocratie[7]. Plutôt que de les opposer, il convient alors de penser Nation et République comme un ensemble qui permettrait d’objectiver les fantasmes ethniques cachés derrière le mot « France ». De fait, toutes deux ne différencient pas les individus par leur ethnie ou leur religion, mais nécessitent une volonté d’adhérer à un projet, culturel ou moral.

Hélas, ces notions sont aussi répandues que peu définies dans le débat public. Un tel flou permet à l’extrême-droite de prononcer incompatible par essence l’une ou l’autre avec l’Islam ou l’immigration, et à l’extrême-gauche de nier l’existence d’une identité nationale. Il ne resterait plus qu’à choisir entre une forteresse ethnique et un Etat désincarné.

 

Un discours nécessaire

Le complexe de la gauche vis-à-vis de la nation vient du fait que ce concept qui lui appartenait au XIXème siècle a été perverti par le nationalisme du XXème siècle, au premier rang desquels le nazisme. Or, le socialisme a pourtant promu la nation et a d’abord pensé le progrès social entre ses frontières. Ce n’est qu’après les catastrophes provoquées par les dérives nationalistes que la gauche s’est réfugiée dans l’internationalisme pour se défaire d’une notion gangrénée par ce qu’elle renfermait de plus nauséabond[8].

Est-il finalement plus sage de laisser à CNews le monopole de l’identité nationale ? Rien n’est moins sûr. La gauche aurait tout à gagner en se réappropriant un concept rassurant, qui permet de croire en une forme de filiation qui résisterait au changement, en une permanence dans un monde instable. Il devrait être possible de déconstruire la nation, de reconnaître son artificialité, sans détruire ce qui a permis pendant des siècles à un peuple de se concevoir dans l’unité. Faute de cela, les angoisses conservatrices deviendront identitaires et ne trouveront plus qu’un seul nid où se réfugier.

 

 

Léandre Guillot de Suduiraut

 

 

[1] Le poids de cette opposition doit toutefois être relativisé : si ces conceptions sont concurrentes, « modèle français » et « modèle allemand » n’ont jamais purement existé, les constructions nationales de ces deux pays empruntant à chaque théorie comme le firent l’ensemble des autres nations européennes.

[2] Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une Nation ?, Mille et une nuits, 1997 (Première édition 1882), p. 31.

[3] « L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister. » Renan, Ibid, p. 34.

[4] Renan, Ibid, p. 32.

[5] Benedict Anderson, Imagined communities, 1883.

[6] Anne-Marie Thiesse, Des fictions créatrices : les identités nationales dans Romantisme : la revue du dix-neuvième siècle, Armand Colin, 2000

[7] Toutefois, il ne faudrait pas croire qu’une nation « naturelle » préexisterait à une République « artificielle ». En France, c’est même la République qui a écrit le roman national qui irrigue encore largement les esprits aujourd’hui. Toutes deux sont donc des constructions, et la République est même première. Mais la nation ne peut se penser ainsi, sous peine d’exposer son artificialité.

[8] Jean-Numa Ducance, Quand la gauche pensait la Nation. Nationalités et socialismes à la Belle Epoque, Fayard Histoire, 2021.

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