Comment le Serial Thinker a tué le Bac de philo ?

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L’épreuve du baccalauréat 2023 de philosophie s’est déroulée le 14 juin. Elle vient clore, avec le Grand Oral, une année scolaire en demi-teinte. Les lycéens futurs bacheliers ont ainsi pu composer sur l’un des trois sujets de philosophie proposés cette année, sans réelle motivation, car il ne subsiste plus aucun enjeu pour un Bac joué d’avance en mars. Pourtant, ce n’est pas le manque de motivation qui a scandalisé les correcteurs cette année. Thomas Primerano, professeur de philosophie, témoigne ici de son agacement.


Les premières copies de philosophie viennent tout juste d’être corrigées et un premier bilan s’impose. Nous pouvons faire confiance à une partie non négligeable des élèves qui continuent à donner le meilleur d’eux-mêmes et qui se sont donnés du mal pour rendre un travail digne. C’est cette résilience, cette exigence presque désintéressée envers eux-mêmes qu’il faut saluer. Disserter pour la beauté du geste est sans doute la plus belle preuve d’amour pour la philosophie, non en tant que discipline mais en tant que praxis ! Une praxis que beaucoup emporteront avec eux et feront fructifier tout au long de leur vie.

La prolifération des « Thinkers » de pacotille

Cela étant, la libido sciendi de certains fait contraste avec la paresse des autres qui, précisons-le, ne sont pas tant à blâmer que d’une part le Ministère et sa réforme mortifère du Baccalauréat et d’autre part les sophistes vénaux qui ont senti le bon filon, et c’est de l’un d’entre eux dont nous allons discuter.

Il se fait appeler le « Serial Thinker », de son vrai nom Lev Fraenkel, et cumule plus de 200 000 abonnés sur TikTok, réseau social sur lequel il poste ses vidéos courtes sur le programme de philosophie à destination des élèves de Terminale. Il est également la coqueluche des médias traditionnels, ce qui devrait déjà nous mettre en garde contre ses intentions véritables et son désir de gloire. Il est le premier d’une longue liste à proposer du prêt-à-penser grossier, un fast food philosophique gras et suintant la bêtise, une dégueulade doctrinale immonde et informe, des références toutes faites, généralistes et vulgarisées au possible, conçues pour pouvoir être casées dans n’importe quelle copie sur le thème en question et avoir au minimum 15/20. Divulgâchage : c’est un carnage ! La concurrence ridicule de ces professeurs nouvelle génération produit des vidéos de plus en plus courte, enrobées de marketing bas de gamme, car maintenant la philosophie aussi doit pouvoir se consommer.

Les Stratèges et Léa Encarnaçao se vantant partout de son 20/20 en philosophie au Bac – comme si excellence rimait forcément avec pédagogie – refont le programme de philosophie en 30 minutes sur YouTube ou en séquences d’une minute sur Tiktok. Et le « Serial Thinker », qui lui cependant, n’est pas censé être un amateur, arrive à boucler le programme entier en une heure à peine. Le fait est que les réseaux sociaux comme Tiktok sont davantage associés au divertissement par le cerveau des élèves et ces derniers oublieront bien vite le contenu d’une quelconque vidéo, même bien pensée, après avoir scrollé. Jamais aucun de ces « professeurs » ne mettent en garde les élèves ou ne précisent que leur contenu ne peut remplacer un vrai cours de philosophie.

Colère et frustration chez les correcteurs du bac

Les correcteurs du bac sont furieux et le constat est sans appel : les élèves les plus faibles et même ceux ayant un niveau décent se ruent sur ses vidéos de trois minutes pensant que cela peut remplacer un cours dispensé par un professeur de philosophie en classe pendant l’année. Le Serial Thinker profite de la naïveté des élèves et exploite leur paresse et leur démotivation pour vendre ses livres de révision et engranger des vues faciles. Résultat : le sujet n°1 portant sur le bonheur et la raison a été assassiné par le Thinker. Les copies non problématisées qui enchaînent les lieux communs et absurdités entendues dans les vidéos sont légion et ne dépassent pas le 8/20.

« Pour Epicure pas besoin de manger du caviar pour être heureux », « Je veux avoir mon bac, pour avoir un métier, pour gagner de l’argent, pour être heureux », « Malheur à celui qui n’a plus rien à désirer selon Rousseau », « il faut imaginer Jeffery Dhamer heureux », Blaise Pascal et la drogue autorisée en Espagne… ces références fourmillent dans les copies de bac des élèves de toute la France. Au départ le correcteur est amusé : Epicure qui parle de caviar… ridicule. La thèse d’Aristote sur la finalité de l’action en vue du bonheur se transforme en propos banal et sans intérêt et la citation de Rousseau tombe presque toujours mal et n’est jamais expliquée suffisamment pour être pertinente. Quant aux références à la série Dhamer, c’est Netflix qui se frotte les mains, car l’entreprise a réussi à changer les professeurs du service public en panneaux publicitaires. A coup d’opérations sponsorisées ambiguës, le Serial Thinker s’est dévoyé pour devenir un énième influenceur insipide, une coquille vide au service du système marketing et commercial. Ce dernier est prêt à vendre son livre jusqu’à la dernière minute à des élèves apeurés. En adoptant une posture de sauveur, il utilise le Bac pour faire son business, faire sponsoriser ses lives par l’école PST&B, qui a notamment accueilli le duel Enthoven-ChatGPT (c’est dire le niveau), et rediriger avec cynisme des âmes fraîches vers ses sites de vente en ligne. C’est parce que le Serial Thinker est un vendu qu’il peut être aussi facilement acheté.

Mais il faut maintenant se rendre compte : ce qui était une dissertation, un exercice de style éminemment personnel à l’inverse d’un exercice de mathématiques, est devenu un paragraphe argumenté de niveau début 3ème uniforme, sans cohérence interne en plus d’être creux et d’une vacuité intellectuelle abyssale. On ne s’intéresse même plus au sujet : « Le bonheur est-il affaire de raison ? » qui est l’occasion non pas de trouver une réponse universellement vraie et définitive à un problème existentiel, mais de montrer ses capacités rhétoriques affinées pendant l’année à travers une argumentation cohérente et des références intellectuelles originales, et pourquoi pas, d’en découvrir plus sur nous-mêmes. À la place, l’exercice devient un jeu doxographique dont le but est de caser un maximum de références vues et revues, accompagnées d’exemples banals, vagues voire hors-sujet.

« 15/20 minimum », la publicité mensongère du Serial Thinker

Il faut espérer que le Serial Thinker compte fermement sur l’harmonisation des notes (terme élégant pour signifier que le Ministère va devoir rajouter des points sur les copies de manière artificielle pour éviter la catastrophe), car actuellement ses « élèves » obtiennent plutôt entre 6/20 (parce qu’on ne peut descendre plus bas) et 8/20, ce qui est déjà une belle preuve de tolérance de la part de correcteurs nargués de la manière la plus stupide par ce genre de travaux purement et simplement antiphilosophiques.

Chers élèves, vous vouliez arnaquer le bac de philo ? Vous vous êtes arnaqués tous seuls. Non pas seulement parce que votre note va effectivement refléter votre travail (oubliez bien vite le 15/20 promis par votre charlatan préféré), mais parce que vous êtes devenus influençables, manipulables aisément en jouant sur vos vices et en vous promettant ce que vous désiriez sans avoir à fournir d’efforts. Nous n’avons peut-être pas réussi à faire de certains d’entre vous des personnes éclairées, mais cette épreuve finale peut encore permettre une vraie prise de conscience.

Cela dit, beaucoup d’élèves ne visent pas plus que 6, 7 ou 8, et se contentent de résultat médiocre obtenu grâce à un travail médiocre sur des vidéos médiocres à cause d’une formule du Bac repensée de manière catastrophique, qui est en train de tuer le potentiel d’excellence dans l’œuf et accélère encore et toujours plus un nivellement vers le bas, séparant la masse sur laquelle doit s’exercer le pouvoir et ses élites.

L’Ordre des Professeurs de philosophie

Il faut saluer néanmoins les efforts démontrés par les professeurs de philosophie qui, contre vents et marées, ont voulu partager jusqu’au bout leur passion à leurs élèves et même au-delà des murs de leur salle de classe. Vincent Cespedes a par exemple proposé à ses followers des lives d’entraînement au Bac (car rien n’est jamais meilleur que la pratique !) ; lives dans lesquels il présente, avec la verve d’un coach d’équipe de foot motivant, sa méthode « voyoute » qui a le mérite d’intriguer et de forcer les élèves à se rendre compte de l’importance capitale de la structure rhétorique et de la problématisation par rapport aux références et de la prévalence de la forme sur le fond (même si développer la thèse d’un auteur et la relier correctement au sujet est toujours valorisé). Nous pouvons donc préparer les élèves au Bac à n’importe quelle échelle sans les trahir eux et sans se trahir soi-même. Vincent Cespedes fait la critique bourdieusienne d’une l’épreuve de philosophie profondément inégalitaire et peu méritocratique. Il se propose alors d’aider des déshérités culturels de l’épreuve à adopter les codes et les normes nécessaires et impressionner le correcteur et à bachoter sérieusement, car au final, il s’agit là de la seule méthode qui marche. Tel est le sacerdoce qu’il s’est imposé non pas pour vendre, mais par devoir.

Mon vœu le plus cher, contrairement aux apparences, c’est l’unité solidaire des professeurs de philosophie autour d’une déontologie éthique pensée par les pairs pour structurer notre ordre autour de principes communs forts pour défendre notre discipline inspirante et salutaire pour le développement de la réflexion critique contre le charlatanisme et les détracteurs de l’extérieur. L’ordre des médecins organise la santé et le soin du corps, tandis que nous nous occupons de la santé de l’esprit. Mais un « serment de Socrate » ne pourra jamais venir que de notre initiative partagée. J’ai vu lors de ces dernières semaines de correction particulièrement éprouvantes, renaître un élan de cohésion d’amitié et de sympathie. C’est cette philia qui peut nous unir tous au-delà de nos convictions philosophiques et pédagogiques personnelles qui sont fréquemment débattues. Cela est pour le mieux d’ailleurs, car à travers ce processus se créent la richesse et l’évolution éclairée de notre groupe, faisant de nous des philosophes autant que des professeurs de philosophie.


Pour achever sur une note positive – c’est le cas de le dire – je veux mentionner les quatre élèves à qui j’ai eu le plaisir immense de mettre pas moins de 20/20, non pas parce que leur travail était parfait, mais plutôt parce qu’ils se sont interrogés sincèrement sur le sujet qu’ils avaient choisi, en mobilisant leur références pensées en propre, ainsi que leurs exemples tirés d’œuvres qu’ils appréciaient, en présentant un argumentaire riche et en défendant leurs différentes parties avec ténacité et sagacité, aidé dans leur tâche d’une méthodologie implacable rigoureusement suivie. Il ont accepté la difficulté toujours démesurée d’un sujet de philosophie et se sont lancé un défi. Un grand merci aux âmes nobles et le déshonneur sur les corrupteurs. 

 

Thomas Primerano, Professeur certifié de philosophie, essayiste et Rédacteur en chef de La-Philosophie.com 

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