Face à l’insécurité collective

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Le 2 mars 2026, avec Le Téméraire pour seul décor dans l’austère grandeur de l’Île Longue, le président de la République a prononcé un discours remarqué sur notre doctrine nucléaire, pierre angulaire de la défense nationale.

Cette adresse est intervenue deux jours après le déclenchement de l’opération « Lion rugissant », menée par les Israélo-Américains contre le régime iranien et qui a vu l’élimination de l’ayatollah et guide de la Révolution, Ali Khamenei. Deux mois après la capture de l’ex-numéro un vénézuélien, Nicolás Maduro, les États-Unis d’Amérique confirment le repositionnement de leur stratégie en assumant, tous azimuts, un interventionnisme clinique.

L’enjeu qui se pose désormais à la France ne commande pas de se satisfaire bruyamment de la chute de quelques dictateurs – aussi odieux soient-ils – ni de se lamenter de l’état de charpie dans lequel se trouve le droit international – aussi nécessaire qu’il soit. 

L’enjeu est de prendre acte de l’état d’insécurité du monde tel qu’il est.


Renoncer à la mystification occidentale

Les quatre années qui viennent de s’écouler ont mis à bas des décennies de mystification occidentale. 

L’absurde guerre engagée par la Russie contre l’Ukraine en est un premier témoin. Certes, le reste du monde, pudiquement qualifié de « Sud global », a condamné l’intervention, mais il ne s’est pas rangé aux côtés des Occidentaux dans leur engagement contre Moscou. Au contraire, le Brésil, l’Afrique du Sud ou l’Inde ont intensifié leurs partenariats avec la Russie et se tiennent à distance du conflit. Les Étasuniens, quant à eux, n’ont cessé d’alterner un chaufroid stratégique, soulignant en creux le peu de fiabilité de leur parole.

Les conséquences des massacres du 7 octobre 2023 et la destruction de Gaza par Israël constituent un autre révélateur de cette mise à mal. Ceux qui défendent le plus ardemment le droit international se sont souvent retrouvés silencieux dans cette affaire dramatique, ou engagés dans un exercice d’équilibrisme peu convaincant. Ce qui en ressort, pour une large partie du monde, est une perception d’hypocrisie occidentale, tant le décalage apparaît grand entre les principes proclamés et les faits constatés.

Enfin, la capture de Nicolás Maduro, dans la nuit du 3 janvier 2026, puis l’élimination de l’ayatollah Khamenei, confirment la volonté des États-Unis de demeurer le « shérif » du monde. Arbitraire et dangereuse, cette politique semble peu soucieuse des conséquences de ses actes. Elle déstabilise des régions déjà fragiles et légitimes, par les faits, des velléités analogues chez d’autres puissances.

Après cela, que diront les États-Unis si Pékin capture demain le président taïwanais ? Que diront-ils si les Talibans frappent plus violemment le Pakistan ? Sans doute condamneraient-ils ces actes. Mais avec quelle autorité morale, sinon celle d’une parole débordante de vacuité aux yeux d’une partie croissante de la communauté internationale ?

Ce qui en ressort, pour une large partie du monde, est une perception d’hypocrisie occidentale, tant le décalage apparaît grand entre les principes proclamés et les faits constatés.

Dans ce climat de désagrégation de l’ordre mondial, ce qui frappe c’est l’état d’inconsistance dans lequel s’enlise le Vieux Continent. Prisonnière de ses propres mystifications et de la conviction d’appartenir au « camp du Bien », l’Europe peine à envisager une réelle désolidarisation vis-à-vis des États-Unis.

Une prise de conscience émerge pourtant. Allemands, Danois, Polonais comprennent les enjeux nouveaux, mais cette lucidité n’aboutit jamais à la remise en cause des structures otaniennes ni de l’imbrication profonde de la stratégie européenne dans un agenda largement façonné à la main de Washington.

Cette situation tient aussi aux fondements mêmes de la construction européenne. L’Europe s’est construite sur sa sortie volontaire de l’Histoire. Incapable de reconnaître les limites de cette approche, elle préfère subir ce qu’elle prétend rejeter plutôt que de redevenir un acteur central du jeu mondial. 

L’Europe s’est construite sur sa sortie volontaire de l’Histoire.

Pour une part importante des dirigeants, demeurer dans une caverne européenne inspirée de la dispense platonicienne reste la seule lecture concevable des enjeux du monde. C’est navrant, mais nous n’avons plus qu’à en payer les conséquences.

Renouer avec l’indépendance nationale

Pour la France, ancrée au cœur de cette réalité, les années écoulées ont été tragiques. Nous étions la nation la plus à même de porter une parole distincte, entre l’impérialisme occidental et l’unilatéralisme du Sud global. Mais l’Histoire nous a présenté la note de nos renoncements.

Le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, décidé par Nicolas Sarkozy, a réduit nos marges de manœuvre et la crédibilité de notre parole. Dans le conflit ukrainien, pourtant membre de l’Alliance, la Turquie a incarné un rôle de médiateur auquel la France aurait autrefois pu prétendre.

La reconnaissance de l’État de Palestine en septembre 2025 a permis d’entraîner Britanniques et Canadiens dans notre sillage. Mais faute d’actes structurants, la parole est restée au stade des intentions et n’a donc pas fondamentalement modifié le cours de l’Histoire.

Certes, la France n’est plus, depuis 1919, en mesure d’infléchir seule le cours de l’Histoire. Mais elle a longtemps su porter une voix capable d’ébranler la pensée unique occidentale. Du général de Gaulle à Phnom Penh en 1967 à Jacques Chirac en 2003 face à l’impéritie en Irak. Cette singularité consolidait nos appuis dans le monde non occidental. 

Nous étions forts de notre insoumission.

Une remise à plat de nos adhésions s’impose si l’on veut redonner un contenu à l’action de la France.

Le plein retour dans le giron étasunien nous a fait perdre cette spécificité. Emmanuel Macron aura bien tenté d’esquisser une troisième voie, mais sans disposer des leviers structurels nécessaires pour lui donner un corps articulé capable d’effectuer un mouvement synchronisé. 

De la monnaie unique à l’OTAN, en passant par la primauté du droit européen, une remise à plat de nos adhésions s’impose si l’on veut redonner un contenu à l’action de la France.

Face à l’insécurité collective dans laquelle nous errons, nous ne devons pas minimiser l’asservissement qui nous menace. Le discours de l’île Longue prononcé par Chef de l’État avait le ton juste, d’autant plus qu’il était adossé à cette puissance réelle qu’est la dissuasion nucléaire. C’est pour cela que ce discours sera pris au sérieux par ceux qui nous défient.

Désormais, il convient de réinvestir la puissance réelle partout où c’est nécessaire. C’est ce que l’on nomme indépendance nationale.

Tant que la France ne renouera pas avec le principe de l’indépendance, donc de la puissance, elle n’aura pas les moyens de porter une voix capable d’influencer le cours de l’Histoire, à tout le moins d’être audible et crédible.


Une telle approche suppose que nous devons désormais ramasser notre énergie nationale sur quelques chantiers fondamentaux. Renforcer nos moyens de production. Maîtriser nos finances publiques. Réduire notre dépendance à la créance extérieure. Contrôler strictement les entrées sur notre sol. Raffermir le lien qui noue les Français entre eux. Le devoir des décideurs publics, c’est de rendre à la nation le goût d’elle-même, dans le cadre d’un État social résolument généreux parce que fondamentalement exigent.

En somme, de relancer sur les flots universels une France ambitieuse, parce que consciente de la justesse de son destin.

Adrien Motel

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