Humus, un roman pour écolos en quête de sens ? – Entretien avec Gaspard Koenig

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Gaspard Koenig est philosophe, chroniqueur et écrivain. Penseur libéral et fondateur du groupe de réflexion Génération Libre, il crée en 2021 le parti politique Simple, prônant la simplification normative.

Avec Humus, pour lequel il obtient les prix Interralié et Jean Giono, il signe un roman d’apprentissage croisé à propos de deux jeunes ingénieurs qui se lancent dans le combat écologique.

À partir de cette fiction, Gavroche a voulu entendre l’auteur sur la nature du rapport qu’entretiennent les jeunes avec l’écologie et sur les questions qui gravitent autour de ce fait générationnel, au delà des divergences politiques.


Gavroche : Vous faites la satire de plusieurs mondes ; celui des startuppers et des néoruraux, à travers les péripéties des deux héros. Pourquoi avoir choisi ces milieux pour poser la question du rôle essentiel des vers de terre dans l’agriculture ?

G.K. : Les vers de terre sont une parabole de la question écologique en général, j’aurais pu aussi bien choisir un autre prisme.
Ensuite, les deux voies représentées – celle du retour à la terre et du monde des startups – développent deux options radicalement différentes. La première, est celle de la vertu personnelle ; en philosophie on parle de morale de l’intention, ou de morale intentionnaliste, c’est-à-dire le fait de choisir de se comporter comme l’on voudrait que tout le monde se comporte. La seconde, celle du monde des start-up, représente l’impact, et à travers elle la morale de la conséquence, du conséquentialisme, comme on l’entend parfois. Avoir de l’impact, c’est se tourner vers le capitalisme, essayer de lever des fonds, de faire grandir une entreprise, investir dans le capitalisme vert et passer par beaucoup de chausse-trappes qui nécessitent de réaliser des compromis.

J’ai donc voulu montrer ces deux voies, celles des néoruraux et de l’élite économique et tech. J’avais envie de parcourir ces deux milieux que je connais bien et pour lesquels je me suis passablement documenté pour la rédaction du livre. Le roman est l’occasion de réaliser une sorte de documentaire, de traverser plusieurs facettes de notre société, qui parfois s’ignorent ; mais sans en juger aucune. Il s’agissait effectivement de réaliser une satire des deux milieux : avec une même dose de vice et de vertu, donnant lieu à des manifestations différentes.

Les deux héros sont confrontés à la mise en récit de leur engagement écologique à partir de la question des lombrics. L’un s’engouffre dans le capitalisme de récit, l’autre dans le militantisme radical. Que pensez-vous du mélange identitaire et moral que propose le discours écologique aux jeunes aujourd’hui ?

Il ne s’agit pas tant d’un livre sur l’écologie, mais plutôt de la mise en récit de la conviction d’une génération.
On peut retrouver un certain discours moral et identitaire dans l’intervention des bifurqueurs au cours de l’épisode de la remise des diplômes à AgroParisTech [relaté dans le roman]. Mais les deux personnages du livre ne les rejoignent pas sur scène : ce ne sont pas des militants. Ce n’est qu’au fil du roman et de leur existence qu’ils découvrent une forme de radicalité. Arthur rentrera dans une sorte de théorisation politique éco-anarchiste quand Kevin, lui, se laisse porter. Ce sont deux jeunes agronomes qui veulent répondre à un problème concret : l’appauvrissement des sols. Ils  se demandent ce qu’ils peuvent mettre en œuvre pour le résoudre, pour « sauver la planète ».

Quel conseil philosophique donneriez-vous aux jeunes sensibles à cet idéal qu’est « sauver la planète » ? Quelle autre alternative proposer à celle de la radicalité de l’action ou de l’acrasie ?

Je pense que le mieux est de ne leur en donner aucun. Ce roman est ouvert, didactique et s’abstient de fournir une thèse.

Mon but est de retranscrire la complexité du réel, en reflétant les obstacles agronomiques, sociaux et juridiques. C’est au lecteur de choisir ensuite sa solution parmi ce qui est exposé. Beaucoup me disent être très partagés entre les deux héros. L’important reste de poser la bonne question. La réponse, elle, varie selon les individus, leur volonté, leur force de détermination. Je pense que les deux directions prises par les héros sont compatibles.

À partir du phénomène des bifurqueurs, quelle analyse faites-vous de la valeur du travail pour les jeunes générations et de la question vocationnelle ?

Le travail reste une valeur fondamentale. Les bifurqueurs sont des personnes qui travaillent beaucoup. Pour aménager une ZAD ou construire une micro-ferme autogérée, il ne faut pas compter ses heures. Qu’est-ce que le travail ? C’est quand l’irréel vient buter sur le réel et qu’il faut produire un effort pour le transmuer. C’est une résistance à franchir.

En revanche, ce qui se dessine peut-être, c’est la décorrélation entre l’idée de travail et l’idée de revenu. Et je pense que ce phénomène va influencer les politiques publiques. Je défends depuis longtemps le revenu universel, c’est-à-dire un revenu contre lequel le travail n’est pas exigé. Cela ne veut pas dire que le travail disparaît de la société, mais qu’il prend des formes différentes et qui ne sont pas immédiatement productives.

Selon Alexandre MOATTI, ancien élève de Polytechnique, être formé dans les grands corps de l’État n’est plus aujourd’hui la garantie d’une carrière en son sein. Dans votre livre, l’orientation des étudiants des grandes écoles vers le secteur privé est évoquée, pas celle vers le secteur public.
Peut-on dire que l’échelon étatique est impuissant face à la question écologique ? Et ses institutions, fantoches ?

J’ai toujours désapprouvé l’expression « servir l’État ». Ce n’est pas l’État que l’on sert, mais une cause à travers l’institution. On sous-entendrait un rapport mystique ou religieux envers une puissance publique qui n’existe pas ! Servir le public, les citoyens, cela, je peux le comprendre. On en arrive à des situations où les agents servent l’État contre les citoyens. Je suis très critique de cette réification.

Concernant la question écologique, on constate que la réponse apportée s’affranchit assez naturellement de l’État. Cela s’inscrit dans l’histoire de l’écologie politique depuis ses débuts avec Henri David Thoreau, Elisée Reclus, puis, chez les trotskistes des années 1970, André Gorz. Tous les penseurs de l’écologie sont des penseurs de la décentralisation, de l’autogestion, de l’autonomie locale. Il s’agit de philosophies éminemment hostiles à l’État. La bureaucratie est vue comme un phénomène hors sol par rapport aux écosystèmes ; cette « cage d’acier » dont parle Weber, est aussi une cage qui empêche de voir la nature. Le privé, signifie à la fois l’action privée, personnelle comme la ZAD ou bien l’entreprise ; ces initiatives se développent en dehors de l’État.

Concernant la question écologique, on constate que la réponse apportée s’affranchit assez naturellement de l’État. Cela s’inscrit dans l’histoire de l’écologie politique.

À travers la description de l’environnement ministériel, vous semblez dépeindre un pouvoir politique dévoyé. Quelles seraient les pistes pour penser une subsidiarité efficace des actions en faveur de l’écologie ?

On peut toujours rêver à une vraie subsidiarité, à l’échelle de l’Europe. Une subsidiarité selon laquelle la charge serait à l’inverse de la situation actuelle : le plus petit échelon essaierait d’agir au maximum et délèguerait à l’échelon supérieur les compétences pour lequel il est moins efficient [principe de subsidiarité ascendante]. De nombreuses clés de résolution de la question écologique résident dans l’autonomie locale. Lorsque l’on est politiquement et collectivement responsable à l’échelle de son territoire, on en prend assez naturellement soin et l’on se saisit de cette latitude pour expérimenter. Des lecteurs suisses m’ont expliqué qu’ils bénéficiaient de vermicomposteurs dans leur village et qu’ils recyclaient les excréments humains pour en faire du terreau, plutôt que de tout rejeter à l’égout. Ce sont des expérimentations qui semblent fonctionner et qui sont mises en place dans un pays très décentralisé. C’est une chose qui est aujourd’hui impossible en France. Pourtant, chaque terroir étant différent, les réponses aux questions écologiques ne peuvent être les mêmes, par nature, sur tout le territoire. Entrent en jeu les différences de qualité des sols, de leur composition, de l’humidité, ou encore des traditions locales.

Restons sur le principe du compost. Lorsque l’on trie soi-même ses déchets, on est d’autant plus attentif à ce que l’on jette, comment on le jette et le recycle.

Dans votre livre, vous donnez un rôle déterminant au mouvement social écologiste et international Extinction Rebellion. Les partis politiques sont-ils incapables de traiter de la question écologique ou incapables de s’adresser aux nouvelles générations ?

La démocratie représentative, telle qu’elle est conçue, est façonnée pour le monde industriel. Un mandat d’une durée de cinq ans correspond aux délais d’un projet pour les entreprises, mais pas au rythme de la nature. La responsabilité n’est pas fixée sur la bonne échelle temporelle. La démocratie représentative, dans son fonctionnement partisan rencontre des difficultés structurelles à prévoir sur du long terme.

La démocratie représentative telle qu’elle est conçue, est façonnée pour le monde industriel.

J’ai été invité au lancement de la campagne de la liste d’Europe Écologie les Verts en vue des élections européennes, pour la présentation du roman. J’ai alors avoué que je n’avais pas pensé à faire adhérer un de mes deux héros à EELV, et ce, tout bonnement parce qu’au cours de mes expériences de documentation pour l’écriture du roman, personne ne m’a dit en être adhérent. J’ai également posé la question à mes deux personnages. Un Arthur quasiment anarchiste n’aurait pas été intéressé par des histoires de planification et des discours socialisants. Kevin interroge à l’inverse : pourquoi n’intégreriez-vous pas des membres de la finance régénérative, par exemple, qui agissent dans le marché pour rechercher des solutions agroécologiques ?

Alors même que l’écologie est un sujet très mobilisateur et universel – il me semble que Christophe Guilluy en fait le sujet autour duquel tous les Français pourraient se retrouver – il n’est pas intégré à l’espace politique.

Les réponses apportées par les deux personnages à l’idéalisme écologique posent-elles la question d’un hubris débridé ? La tempérance et l’humilité peuvent-elles être des clés de lecture d’Humus ?

Sans trop vous la dévoiler, il s’agit effectivement de la morale du roman. Étymologiquement, humilité vient d’humus. Les deux héros échouent tous deux dans leurs grands projets. Chacun se laisse envahir par une sorte d’hubris. Pour Kevin, il s’agit d’un hubris par procuration, du côté de la richesse, de la fortune. Pour Arthur, c’est en poursuivant la vertu, qui devient tout aussi folle, ambitieuse et tyrannique quand elle est à ce point exagérée. Mais dans le dernier chapitre, tous deux réussissent finalement et accomplissent leur destin, en réalisant des actions à plus petite échelle.

 

Propos recueillis par Cécile AURIOL

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