La duperie de l’ « éco-capitalisme »

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« Il faut créer un nouveau capitalisme […] plus soucieux de lutter contre les inégalités et plus respectueux de l’environnement », déclarait en mars 2020 Bruno Le Maire, Ministre de l’Économie. Pourtant, ce nouveau quinquennat sous présidence néolibérale n’augure pas davantage de politiques étatiques disruptives en matière environnementale. La faute à l’« éco-capitalisme » ?


Qu’est-ce que l’« éco-capitalisme » ?

Écologie et économie ont une racine commune, et renvoient à la même idée d’administration de la maison (« éco », oikos en grec). Sans s’attarder sur la querelle étymologique concernant le suffixe -logie (du grec logos, « le discours », pour les uns ; ou bien directement issu du terme « économie » pour les autres), il est patent que notre système économique intègre brillamment la critique écologique du capitalisme pour finalement engendrer « l’éco-capitalisme ». D’après Boltanski et Chiapello dans Le Nouvel Esprit du Capitalisme, ce système a le chic de se nourrir des critiques à son encontre pour développer un discours de changement et « changer de forme », paraissant ainsi rendre caduque les propos qui l’incriminent.

L’idéologie éco-capitaliste considère que les gouvernements sont en mesure d’adapter leurs politiques économiques pour résoudre les problèmes environnementaux. En d’autres termes, il s’agit de s’appuyer sur un processus de marchandisation des moyens de résolution de ces problèmes. Cette idéologie peut compter sur la coopération d’une élite politico-administrative à l’expertise toujours renforcée pour prospérer. L’ « éco-capitalisme » s’insère ainsi toujours plus profondément dans les périmètres du « local », tandis que ses déclinaisons (capitalisme vert, croissance ou finance verte, Green New Deal) se diluent éhontément dans toutes les autres strates où se jouent les politiques environnementales.

LES QUESTIONS ENVIRONNEMENTALES SONT DÉPOLITISÉES PAR LES DÉTENTEURS DE L’« ECO-POUVOIR »

La France est un bel exemple du phénomène de multiplication des échelles de décision et de son corollaire : son incapacité à mener des politiques coordonnées et ambitieuses, tout en rendant inopérant le principe de subsidiarité. La multiplication des acteurs ne gomme pas pour autant les hiérarchies et donne lieu à une gouvernance territoriale dans laquelle l’État est présent, mais sans l’être.

Contrairement à une opinion répandue, les politiques de l’environnement relèvent davantage de l’interaction entre acteurs locaux que de décisions prises dans des bureaux parisiens. En se référant aux travaux du sociologue Pierre Lascoumes, on se rend compte de la rude concurrence qui règne dans la mise en œuvre de ces politiques. Les Directions Régionales de l’Environnement (DIREN) se heurtent en effet à de graves difficultés pour faire reconnaître la spécificité de leur expertise dans le concert administratif face aux autres ministères et aux collectivités territoriales, quand, à l’inverse, l’Agence de l’environnement et de la maitrise de l’énergie (ADEME) possède une capacité d’intervention équivalente à celle du ministère de la transition écologique…

Dans ce brouillard politico-administratif, la mise en place complexe de la stratégie environnementale supplante la tenue de véritables débats politiques, détrônés par la dynamique de l’expertise. Ces stratégies sont décidées par de nouvelles élites, celles qui détiennent l’« éco-pouvoir ». Ce terme défini par Pierre Lascoumes traduit le phénomène de « reprise en main par les experts scientifiques et techniques des décisions essentielles en matière de gestion des milieux, d’administration des risques et de construction sociale des problèmes de l’environnement ». Cela nous rappelle sans peine le rôle important des cabinets de conseil auprès du politique et des rapports ambigus qu’ils entretiennent entre eux.

La mise en place complexe de la stratégie environnementale supplante la tenue de véritables débats politiques, détrônés par la dynamique de l’expertise.

En parlant de domaine d’intervention, évoquons la sectorisation, l’autre fléau des politiques environnementales. Car malgré les efforts de communication autour de thèmes comme la sobriété, la question environnementale reste ce qu’elle a toujours été : une branche. L’existence même d’un ministère de l’environnement pérennise son caractère sectoriel. La branche plutôt que le tronc. On perçoit alors le cercle vicieux qui se profile : la sectorisation d’une politique publique renforce la dynamique de l’expertise. Ainsi, l’écologie, fondée au départ sur la critique de la technostructure, débouche finalement sur le renforcement du pouvoir des experts. Telle est le visage de la « nouvelle ruse de la technique » : la préférence du recours à des solutions capitalistes, verdies, dans une gouvernance environnementale dépolitisée.

UNE FAUSSE DÉMOCRATISATION DE LA GOUVERNANCE ENVIRONNEMENTALE

L’émergence de la notion des « communs » rend compte du fait que l’État et ses démembrements ne sont plus acceptés comme les seuls dépositaires des ressources disponibles, de leur exploitation et de leur préservation. Les pouvoirs publics tentent donc de mettre en scène une nouvelle légitimité : la proximité avec des populations désireuses de prendre leur part dans l’action écologique. Dans les discours politiques, le saupoudrage du champ sémantique du territoire, du terroir, de la territorialisation recouvre les modalités d’un capitalisme dit de transition qui corrigerait les travers des effets malheureux de la mondialisation.

Au cœur de l’« éco-pouvoir », le recours au processus de labellisation est par exemple avancé comme indicateur d’attractivité, à l’instar du palmarès des villes les plus vertes. On retrouve cet enjeu dans le « Pacte Vert » lancé par la Région Occitanie en novembre 2020, affichant ses ambitions de relance durable en mentionnant sur son site : « en plus d’être une urgence vitale, l’écologie est une opportunité économique pour nos territoires. ». S’inspirant de la convention citoyenne pour le climat, une convention citoyenne régionale organisée en amont fait appel à un couple de circonstances déjà consacré au niveau national : celui de la participation citoyenne et de la transition écologique. Le chercheur Gilles Pradeau remarque très justement que le recours au tirage au sort permet d’éviter le suivi des projets et les contestations, tandis que le processus de démocratie participative n’a lui guère d’écho qu’auprès d’une certaine frange de la population (diplômée et dotée d’un certain capital économique).

La démocratie participative relève donc en l’état d’une politique institutionnalisée et portant sur des projets à la marge des véritables engagements pluriannuels. Quant à la rhétorique de proximité, elle comporte les relents d’une idéologie localiste illusoire. La montée en force de l’environnement dans les agendas locaux s’appuie pour le moment sur ces procédés et outils. C’est donc en intégrant une part des revendications écologistes, voire sociales, que les pouvoirs publics s’approprient la question environnementale tout en assimilant aussi les oppositions à un « éco-capitalisme ». Grossier maquillage, qui ne va pas dans le sens de la restauration de la confiance envers nos institutions…

La démocratie participative relève donc en l’état d’une politique institutionnalisée et portant sur des projets à la marge des véritables engagements pluriannuels.

LA « VILLE NEO-LIBERALE », LABORATOIRE DE L’ « ECO-CAPITALISME »

Concrètement, ce sont essentiellement dans les grandes villes que fleurissent les innovations qui se réclament d’un capitalisme de transition et qui réalisent le vœu pieu de Bruno Lemaire. Les « mobilités douces » restent aujourd’hui un exemple probant d’une action hybride publique et privée, vantant les mérites d’une « modernisation écologique » fondée sur une technicisation de ses enjeux. En 1965, le spécialiste de la publicité urbaine JCDecaux concluait un partenariat avec la Communauté urbaine de Lyon lui permettant de se lancer comme opérateur de vélos libre-service, tout en jouant ainsi un rôle majeur dans la structuration de l’agglomération lyonnaise. Ce partenariat public-privé fait aujourd’hui école en France et dans le monde. Il s’agit d’une construction conjointe qui s’inscrit dans le fonctionnement de la « ville néo-libérale », titre de l’ouvrage du chercheur Gilles Pinson, emprunté au champ de la géographie critique. De son organisation découlent des interactions de plus en plus nombreuses entre les secteurs publics et privés, renforçant les relations d’interdépendances qui tendent à légitimer cette forme d’action hybride. En effet, les métropoles sont mues par l’injonction à la visibilité européenne et la nécessité d’attractivité internationale. Dans ce contexte, le pouvoir des institutions publiques se résume à structurer le marché et à construire des modèles de capitalismes urbains, tandis que les entreprises privées contribuent à l’élaboration des cadres d’action des autorités publiques.

Les « mobilités douces » restent aujourd’hui un exemple probant d’une action hybride publique et privée, vantant les mérites d’une « modernisation écologique » fondée sur une technicisation de ses enjeux.

Ces politiques d’aménagement de la ville et plus largement du territoire sont par ailleurs génératrices de nouvelles inégalités socio-environnementales – au fondement du mouvement des « Gilets jaunes » en 2018 par exemple. Le domaine du logement, intrinsèquement lié à celui des mobilités, est le lieu d’une véritable lutte économique et énergétique. L’accès économiquement discriminant aux éco-quartiers et autres logements à haute performance énergétique traduit ces disparités sociales.

Dépassant le cadre de l’espace urbain, ces inégalités découlent aussi du mirage d’une « ville dense » plus « durable » que l’étalement urbain de ces dernières décennies. Pour Maxime Combes, elles résultent de l’application d’une mesure réductrice, celle du bilan carbone issue des négociations européennes sur le climat et qui semblent se limiter à la réduction d’émission des Gaz à Effets de Serre. L’entrée en vigueur de la loi Climat et Résilience, consacrant une ambition de « zéro artificialisation nette »(ZAN), devrait encore rebattre les cartes – bien que les élus ne sachent pas vraiment quoi entendre derrière le substantif « nette » – tandis que les Zones à Faible Émission se déploient dans les grandes villes de France. Ces nouvelles normes à atteindre sont-elles une voie de sortie des politiques d’organisation du compromis qui caractérisent la question environnementale ?


Le discours moralisateur ambiant, notamment cet été à la suite des feux et mégafeux de forêt, contribue au renforcement de la mainmise de l’ « éco-capitalisme ». Différencier ce qui est vert de ce qui ne l’est pas est l’un des défis conceptuels majeurs des politiques environnementales actuelles. Quant aux interventions gouvernementales et des collectivités locales pour l’auto-organisation citoyenne, elles s’apparentent davantage à de la poudre de perlimpinpin. Alors que l’heure est à la technicisation des enjeux environnementaux et à l’avènement prochain des « villes intelligentes », de leur contrôle par les colosses du privé, pouvons-nous rester indifférents et les laisser faire ?

 

 

                                                                                                                     Cécile Auriol

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