« Je suis contre l’américanisation du débat public » – Entretien avec Georges Kuzmanovic

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Georges Kuzmanovic est Président du mouvement politique République souveraine, lieutenant de l’armée de terre, et professeur. Après un long engagement à la France Insoumise, où il fut conseiller de Jean-Luc Mélenchon sur les questions internationales lors de la présidentielle de 2017, celui-ci a été contraint de quitter le mouvement après un virage politique qui mit de côté la question de la souveraineté. Aujourd’hui plein d’espoir pour le souverainisme en France, il nous dévoile dans l’entretien qui suit sa vision du jeu politique. Entretien retranscrit par Pierre de Chabot.

 

Version audiovisuelle :

 

 


 

Version manuscrite :

Gavroche : Vous avez été conseiller de Jean-Luc Mélenchon pour les questions internationales et de Défense, quelle expérience en avez-vous tiré ?

Georges Kuzmanovic : La France Insoumise était une formation qui s’inscrivait dans la volonté de prendre le pouvoir jusqu’en 2017, ce n’est plus le cas aujourd’hui selon moi. Personnellement, je suis en accord avec ce qu’écrivait Karl Marx il y a longtemps ou encore avec ce qu’écrit plus récemment Jean-Claude Michéa, Michel Clouscard ou encore Pasolini qui ont montré que gauche et socialisme ne sont pas identiques. Avec République Souveraine nous essayons de rompre le clivage gauche-droite pour nous intéresser aux questions essentielles, la défense de la souveraineté et de la république sociale, ce qui est de gauche. Pour réaliser la république sociale, il faut la souveraineté, il y a la souveraineté nationale et la souveraineté populaire qui vont ensemble. Pour moi, c’est ça que signifie être de gauche, mais ceux qui sont aux commandes de la gauche aujourd’hui considèrent que la gauche c’est les réunions non-genrées ou en non-mixité raciale. Je ne suis pas d’accord avec cela, le terme de « gauche » est donc aujourd’hui assez galvaudé, je souscris pleinement à l’analyse de Jean-Claude Michéa. Si on schématise un peu, la gauche c’est la défense des droits individuels, ce combat a rencontré le socialisme à un moment donné où les ouvriers et les prolétaires ne se voyaient pas reconnaître leurs droits pour se syndiquer, faire la grève. Mais aujourd’hui, il y a une dissociation, selon cette logique, la gauche actuelle reste de gauche car elle défend l’extension des droits individuels, peu importe les conséquences, comme avec la GPA avec laquelle je suis en désaccord. De l’autre côté, je me positionne pour l’amélioration des conditions de vie de tous, ce qui n’est possible que par la rupture avec les traités de l’Union Européenne et de libre-échange. Tout le reste n’a pas d’importance, c’est pourquoi le champ politique actuel ressemble à un théâtre car il n’a plus le pouvoir. Emmanuel Macron est précisément l’incarnation de cela, il a réuni des ministres de tous bords comme pour les députés, le simple clivage gauche-droite n’est donc pas la bonne grille d’analyse. Ce qui importe, ce sont les points d’accord de tous ces gens-là : la mondialisation, le libre-échange, la primauté du capital sur le travail dans la répartition de la valeur ajoutée, le communautarisme et l’atlantisme. Donc, l’opposition à cela ne peut être que la défense de la souveraineté, la république sociale, la primauté du travail sur le capital dans la répartition de la richesse, la laïcité contre le communautarisme et qui reconnaissent les spécifiés des cultures nationales car nous sommes internationalistes au sens de Jaurès. C’est ce qui nous permettra de mener une autre politique pour, par exemple, défendre les services publics aujourd’hui menés à mal par l’austérité budgétaire, ce que dénoncent tous les agents de ces services qui souhaitent mener à bien leur mission au service de la communauté mais ne le peuvent pas car ils ne sont pas dans les bonnes conditions de travail.

 

Gavroche : Avec République Souveraine, le parti que vous avez récemment crée, vous avez, le 20 Septembre dernier, organisé une manifestation « contre la racialisation de la question sociale ». Quelles étaient vos motivations ?

G.K : J’ai participé à la création de République Souveraine en mars 2019, après avoir quitté la France Insoumise. C’est un mouvement politique qui essaie d’être la plus démocratique possible, nous avons été très influencés par le mouvement des Gilets Jaunes et revendiquons une ligne souverainiste. Nous essayons de rassembler « les souverainistes de droite, de gauche, d’ailleurs et de nulle part » comme l’a formulé Michel Onfray. Nous nous inspirons du Conseil National de la Résistance, l’alliance de la gauche républicaine et des gaullistes sociaux et de trouver un cadre qui nous permettrait de participer à la compétition politique, sous un drapeau souverainiste, la défense de la nation, de la république sociale et de la laïcité. Nous avons la conviction que c’est un courant majoritaire en France mais qui demande à être fédéré et qui est la seule vraie menace à La république en Marche et au Rassemblement national, qui sont pour moi les deux faces d’une même pièce. C’était un rassemblement pour la défense de la laïcité contre la racialisation de la question sociale à la suite de cet évènement mondial Black Lives Matter à la suite du meurtre d’un citoyen américain par la police ultra-violente des États-Unis. La thématique raciale a pris trop d’importance, il ne s’agit pas de nier les discriminations et le racisme qui existent. J’ai moi-même vécu aux États-Unis, tous les ans, la police américaine est responsable de la mort d’un millier de citoyens en moyenne, il y a des statistiques indiquant la couleur de peau, le sexe, l’âge, mais la classe sociale n’est jamais indiquée dans ces statistiques. La façon dont est traitée la question raciale aux États-Unis qui ne correspond pas à la mentalité française sert à exclure la question sociale, alors que la grande majorité de ceux qui sont tués par la police sont issus des classes populaires. Cela occulte donc le fait que la police, en particulier aux États-Unis, est une force de répression contre les classes populaires. Si vous faites partie du prolétariat, vous avez bien plus de chances d’être tué par la police que si vous êtes riche, quel que soit votre couleur de peau. Nous sommes donc contre cette américanisation du débat public qui ne correspond pas à la situation française. Nous avons des problèmes raciaux, de racisme et de discriminations, et ce d’autant plus que l’ascenseur social est bloqué depuis trois décennies et l’adoption de politiques néolibérales. L’avant-dernière vague d’immigration en provenance d’Afrique du nord nous montre qu’il y a bien une intégration et des gens qui réussissent, dans tous les domaines, contrairement aux États-Unis, les afro-américains sont américains depuis de très nombreuses générations, mais ils ne peuvent pas s’intégrer. La situation est donc différente et je pense que c’est une mauvaise idée d’importer cela à la France. De plus, cela faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu de rassemblement laïc et nous avons réussi à rassembler presque toutes les organisations laïques de France, c’est donc un grand succès politique et militant, malgré la faible mobilisation populaire de 300-400 personnes. C’est déjà une bonne base, la laïcité est un thème qui tient à cœur à beaucoup de gens, peu importe vos origines, la loi de la république vous garantit la liberté de culte, qui est une opinion, qu’on peut donc critiquer et caricaturer, c’est ce qu’a incarné Samuel Paty.

 

Si vous faites partie du prolétariat, vous avez bien plus de changes d’être tué par la police que si vous êtes riche, quel que soit votre couleur de peau.

 

Gavroche : Pensez-vous qu’une bonne partie de la gauche française actuelle s’embourbe dans l’échec politique en reprenant des idées venues d’outre-Atlantique comme la race ou encore le genre, ce qui occulte la question sociale.

G.K : Oui, je le pense, il faut voir l’archéologie et les origines de ce problème. En 1983, le parti socialiste qui était le fer de lance de la gauche censée défendre les ouvriers et les classes populaires opère le tournant de la rigueur, c’est la première trahison. La gauche trahit l’idéal socialiste au profit de l’Union européenne néolibérale de l’oligarchie financière. Or, construire cette Europe, ce qui implique des transferts de souveraineté à Bruxelles, la signature de traités de libre-échange qui paralysent l’action politique, comme le TAFTA qui est toujours en négociation, avec ce traité, des tribunaux occupés par des dirigeants de multinationales vont pouvoir remettre en cause la loi nationale votée par le peuple si cette disposition contrevient à la liberté de commerce ou de profit. Ajoutez à cela l’ouverture commerciale de l’Europe qui est la zone la moins protectionniste du monde, l’internationalisation du capitalisme, nous avons là une guerre « populiste » entre une élite qui trahit sa nation dans les pays européens au profit d’une méta-classe qui s’est internationalisée. C’est ce qu’a fait le parti socialiste, suite à cela, les classes ouvrières se sentent trahies et ne font plus confiance, sous Lionel Jospin, aux municipales de 2001, s’opère le grand basculement, les classes populaires ne votent plus majoritairement pour un candidat de gauche. Toutefois, pour les nécessités de la compétition politique, il faut toujours se distinguer de son prédécesseur, Hollande a fait croire qu’il tournerait la page Sarkozy et Macron la page Hollande, mais c’est faux, c’est toujours la même chose. On l’a bien vu lors des dernières élections européennes, la gauche a voulu se distinguer avec le slogan « Migrants Welcome » et la droite avec un philosophe un peu réactionnaire sur les questions de société. On fabrique un affrontement qui, en réalité, n’existe pas sur le cœur de la politique.

 

Gavroche : Vous dites qu’une frange importante de la société est intéressée par ces questions de république, de laïcité et de souveraineté, mais pourtant, aujourd’hui, le « bloc souverainiste » n’existe presque pas dans les urnes. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

G.K : Ce n’est pas un paradoxe, ce bloc souverainiste s’exprime de manière fausse et tronquée du côté du rassemblement National. Mais en 2017, une véritable ligne souverainiste qui parle de république, de socialisme, de laïcité fait 20% derrière Jean-Luc Mélenchon, c’est pourquoi je me suis senti trahi avec d’autres depuis. Selon moi, la grande erreur stratégique de la gauche a été d’abandonner cette ligne, il aurait fallu la conserver, la creuser et l’améliorer pour arriver en 2022 et faire un bien meilleur résultat et gagner, ce qui est regrettable, c’est la trahison de la France insoumise. En 2002 Jean-Pierre Chevènement avait essayé d’être élu avec une ligne souverainiste, mais c’était trop tôt et malheureusement on sait que la politique ne résume pas à avoir des bonnes idées, il faut des financements… Il y a aussi une partie de la population qui se sent trahie par la classe politique, au nom de quoi les français feraient-ils confiance à nouveau ? Je connais ces gens, j’ai vécu avec eux dans les classes populaires du Nord, je sais quelle est leur défiance et je comprends qu’ils se sentent trahis.

 

Gavroche : Pensez-vous qu’un bloc souverainiste puisse se former d’ici 2022 ou est-ce une utopie ?

G.K : Nous sommes actuellement dans une phase accélérée de destruction de l’État, de la République et de la nation, donc je pense que ce sera plus que jamais nécessaire. Ensuite, les circonstances jouent beaucoup, en 2005 par exemple, lors du référendum sur la constitution européenne, le peuple a fait spontanément un vote souverainiste, alors qu’on l’incitait à voter le contraire. Cela a été assommé en 2008 avec le Traité de Lisbonne, depuis, la classe politique s’est lâchée avec la flat tax, la suppression de l’ISF etc… ensuite, il y a eu les gilets jaunes, ce qui a surpris tout le monde. La France est un pays particulier, qui vote tendanciellement à droite, qui conserve une tendance bonapartiste mais qui se révolte régulièrement comme aucun autre pays au monde. Le mouvement des Gilets Jaunes a rappelé les barricades et la révolution de 1848, ce que le pouvoir n’a pas beaucoup apprécié. Cela peut revenir à tout moment, il est difficile d’apprécier l’état du peuple à la veille d’un grand bouleversement comme avant la révolution française, je pense que le peuple ne se laissera pas faire. Les Gilets Jaunes sont un premier évènement qui marque une rupture et a freiné Macron, les circonstances sont aujourd’hui particulières avec la pandémie que personne n’avait prévu. Selon mes calculs, qui sont les mêmes qu’Arnaud Montebourg (rires), on arrive à deux millions de chômeurs de plus d’ici à l’élection présidentielle de 2022. Les conséquences économiques du covid vont changer la donne, la situation économique et sociale est déjà catastrophique et nous allons entrer dans un cercle de récession grave. Face à cela, les gens ne vont pas se laisser faire sous prétexte qu’il y a trop de dette, c’est le seul argument des néo-libéraux. Au vu des circonstances, je vois donc une possibilité, il y a beaucoup de chômeurs, le système européen est en déroute et il y a aussi les circonstances politiques que nous avions su créer en 2017. Aujourd’hui il y a Arnaud Montebourg, qui est perçu comme la gauche républicaine classique, souverainiste, sur le dossier Alstom, il s’est opposé avec raison à la fusion entre Veolia et Alstom, il a proposé un bon contre-plan de relance. Il se positionne, il a la stature, il peut potentiellement être l’incarnation de quelque chose au sein de la population.

 

Gavroche : Vous êtes fortement attaché à la République, nous aimerions donc savoir quel est votre socle de référence historique et intellectuel et à quel grand personnage républicain vous vous référeriez ?

G.K : Il y en a beaucoup, mais pour faire simple : Jaurès, Clemenceau, le Conseil National de la Résistance avec des figures comme Ambroise Croizat qui réalise ce qui était une volonté populaire depuis longtemps (la sécurité sociale) et qui se fait grâce à une alliance avec la droite représentée par De gaulle. J’ai toujours un attachement pour les personnages révolutionnaires comme Danton ou Robespierre, malgré leurs défauts, je reconnais leurs accomplissements. Au risque de vous surprendre, je dirais Bonaparte car il met dans le marbre ce qu’a pensé le Comité de Salut Public sur de nombreux aspects comme les lycées, Polytechnique, l’organisation de l’armée ou le code civil. Il y a aussi l’international, je me réfère aujourd’hui beaucoup à Thomas Sankara sur la question de la dette. La dette est l’arme ultime pour contraindre les peuples, c’est l’arme du néo-colonialisme, de l’asservissement de la Grèce et de la destruction des services publics. Il suffit pour cela de regarder les débats de 2017, c’est l’argument majeur de la caste politico-médiatique, mais c’est un argument faux, qui n’a jamais été vrai dans l’histoire de France. Je vous montre ici (voir vidéo) une montre que j’ai reçue quand j’étais observateur des élections au Mexique il y a deux ans. Dessus, il y a marqué Morena, Mouvement de Régénération Nationale, qui a amené au pouvoir ce parti, socialiste, un peu à l’image de ce qu’a été le CNR, et l’actuel président du Mexique, Andrés Manuel López Obrador. Le situation au Mexique est très compliquée (50% de la population sous le seuil de pauvreté, ingérence des États-Unis, narcotrafics et guerres mafieuses…) mais ils ont réussi à faire une alliance entre une gauche défenseuse des classes populaires et une droite, conservatrice, sur une base nationale pour améliorer les conditions de vie des habitants, combattre la pauvreté et lutter contre la corruption et le trafic. Cette alliance a remporté l’élection face à l’opposition des trafiquants, des États-Unis, de l’ultra-droite et de l’ultragauche. Cet exemple nous montre qu’il est possible de réussir et qu’on peut y croire.

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