« Le transhumanisme est un défi pour les valeurs humanistes » – Entretien avec Jean-Michel Besnier

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Jean-Michel Besnier est un professeur agrégé de philosophie et docteur en science politique. Membre du conseil scientifique de l’Institut des hautes études pour la science et la technologie et du CNRS au comité d’éthique, il est aujourd’hui avant toute chose professeur à la Sorbonne. Auteur de nombreux ouvrages sur le rapport ambigu entre l’homme et la technique, Jean-Michel Besnier répond à nos questions sur le concept de transhumanisme.


 

Version audiovisuelle : 

 

Version manuscrite :

 

Pourquoi êtes-vous intéressé par le transhumanisme, un thème pourtant encore marginal à l’heure actuelle ?

Mon intérêt pour le transhumanisme s’est construit grâce à ma carrière universitaire. En 1988, je suis devenu maître de conférence à l’Université technologique de Compiègne où j’ai rejoint une équipe de recherche sur les sciences cognitives et l’intelligence artificielle. Je me suis alors rapidement intéressé à la philosophie des technologies. En m’intéressant aux sciences cognitives, j’ai découvert les courants transhumanistes. Ces derniers affirment que le salut de l’homme ne réside ni dans la religion ou la politique mais dans la science et la technologie. Au premier abord, je n’étais qu’un observateur, sans vraiment critiquer cette pensée, mais j’ai réalisé l’espoir démesuré des transhumanistes dans la technologie et la science et j’ai alors adopté une position critique et antiréductionniste pour tempérer les ambitions des représentants de ce courant : les techno-prophètes.

 

Ne pensez-vous pas que votre rôle est encore un peu précurseur par rapport à l’ampleur qu’a le transhumanisme dans le débat public aujourd’hui ?

Avoir une position critique sur le transhumanisme n’est pas facile car ce dernier, mais aussi plus généralement la technologie, sont reçus de manière ambivalente. Comme le dit Platon, la technologie est « pharmakon » : à la fois remède et poison. Elle a des bienfaits, mais également des revers. Par exemple, il y a quelques années, le développement de la technologie cis-moléculaire a permis de relancer les thérapies génétiques et a donné l’espoir d’éradiquer des maladies comme la malaria. Cependant, cette technologie a été reprise par des laboratoires chinois pour identifier le gène responsable des QI élevés et le transférer sur des fœtus pour créer des petits Einstein, ce qui pose des questions éthiques.

Il est donc difficile d’avoir une position univoque sur le transhumanisme, et la discussion est toujours présente. Mais aujourd’hui, les idées transhumanistes pénètrent de plus en plus les esprits sans qu’il y ait de réelles critiques. C’est ainsi que l’immortalité devient un sujet pris au sérieux est relayé par le Monde et le Times. Le public ne sait plus ce qui a été accompli ou non par la science, comme le clonage humain. Le transhumanisme est donc synonyme de confusion, et les frontières entre fiction et réalité sont floues.

 

Dans vos ouvrages, vous faites souvent référence à la littérature de la science-fiction. Quel rôle donner à cette dernière dans l’avènement du transhumanisme ? De quelle manière la science-fiction prépare-t-elle son terrain ?

La littérature de la science-fiction s’est imposée au début du XXème siècle, avec des auteurs comme Arthur Clarke, Asimov ou Jules Verne. Cette littérature est devenue de plus en plus scientifique. Avant, la science-fiction était l’anticipation de la science, à partir d’une innovation technique qu’on poussait au bout, comme la voiture volante. Aujourd’hui, la science-fiction extrapole à partir de découvertes scientifiques et techniques. Par exemple, dans « Le Neuromancien », Gibson extrapole sur les possibilités technologiques sur la gestion de l’information. La science-fiction a donc révolutionné le champ culturel en devenant le support de programme de recherches scientifiques. Elle est l’avant de la science, stimule ses orientations.

Ainsi, des laboratoires à Lausanne ou en Californie travaille sur le mind-uploading, en modélisant le cerveau pour le transférer sur des logiciels, pour accéder à une forme d’immortalité. De ce fait, il y a une porosité entre la fiction pure et la science pure. L’idée que tout est possible grâce à la science et la technique émerge, idée-clé du transhumanisme.

 

Dans vos ouvrages, cette volonté transhumaniste du « tout devient possible » tient de l’idée que la technique est largement déterminée par un moteur : l’indétermination de l’homme. Celui-ci est de moins en moins distinguable de l’animal ou de la machine. L’homme a-t-il réellement perdu toute singularité ? L’homme peut-il se protéger de cet élan qui vise à sa propre destruction ?

Aujourd’hui, il y a le sentiment que les frontières ontologiques n’existent plus. Le grand public prend connaissance de cela quand se pose la question de l’identité, car cette dernière vise à définir, circonscrire des limites. Cela tient à la rupture de l’essentialisme. L’essentialisme affirme que les réalités ont des essences, des stabilités. La bonne démarche philosophique est donc d’identifier ces stabilités et les idées permettant d’expliquer le réel.

Cette tradition métaphysique a été déconstruite. Aujourd’hui, il n’y a plus de stabilités, seulement des processus. L’humain n’y échappe pas : il n’a plus d’essence, il est caractérisé par sa plasticité. C’est un être modelable, transformable, un processus. Les animaux et les robots sont eux aussi des processus, notamment pour les derniers, qui peuvent simuler une intelligence, ou résoudre un problème. Ce processus d’individuation pose une question : qu’est-ce qu’être humain aujourd’hui ? Les transhumanistes ne souhaitent pas répondre à cette question. Pour ma part, je pense que ce qui caractérise l’humain, c’est sa fonction symbolique. Nous avons un langage (système de signes, non de signaux) qui nous permet d’échanger, d’intervenir et de se distancer du monde. On peut dire ce qui a été et ce qui sera. Cette prérogative, propre à l’humain, lui permet d’être moral, c’est-à-dire d’objecter des valeurs à la réalité. Nous avons également une intelligence qui nous permet de nous arracher à notre instinct. De plus, on peut faire des choses qui ne servent à rien : la poésie, la littérature, jouer. On se détache donc des valeurs utilitaristes et du fait d’être dominé seulement par des intérêts économiques. C’est cette fonction symbolique qui distingue l’homme de l’animal et du robot. Cependant, elle est aujourd’hui menacée par le développement de la culture numérique. Il faut donc combattre pour la protéger.

L’humain n’y échappe pas : il n’a plus d’essence, il est caractérisé par sa plasticité. C’est un être modelable, transformable, un processus.

 

Cette essence de l’homme que vous définissez est au cœur de l’humanisme à son origine. Par rapport à l’histoire des idées, quelle rupture le transhumanisme va-t-il imposer quant au paradigme humaniste sur lequel l’Occident reposait ?

C’est une vaste question. Le transhumanisme est un défi pour la préservation des valeurs humanistes. L’un des premiers philosophes à avoir abordé la question est Sloterdijk. Selon lui, jusqu’à présent, l’humanisme s’est construit sur l’écriture, les lettres et la lecture. Or, aujourd’hui, le livre a perdu en crédibilité. On lit peu et différemment. Seul le média numérique est à même de préserver les valeurs humanistes. Le vrai défi de nos jours est donc de réaliser un lien, comme la belle communauté des affinitaires (humanistes de la Renaissance), par la numérisation. Celle-ci est un facteur d’homogénéisation de la planète. Les technologies, comme les réseaux sociaux, nous lient aux autres mais d’une façon ambiguë et décevante.

 

Cette tâche de réhabilitation de l’essence de l’homme paraît aujourd’hui inatteignable. Ainsi, en Occident, beaucoup d’individus sombrent dans la dépression, comme le prouve la consommation montante d’antidépresseurs. Ce désespoir n’est-il pas un moteur pour le transhumanisme ?

Oui, c’est certain. Le transhumanisme se fonde sur le sentiment d’impuissance, caractéristique des sociétés technologisées. Cela est paradoxal car la technologie nous dote d’une puissance, mais cette puissance est vécue comme extérieure à l’homme, assujettissante. Le philosophe Günther Anders affirme dans les années 1950 que la pathologie dominante est la honte d’être soi, d’être vulnérable, fragile, pas à la hauteur des technologies qu’on a créées. On éprouve ce sentiment quand on réalise qu’on a déchaîné des technologies qui rendent la vie invivable. Ce sentiment d’impuissance se traduit en dépression, mais d’un genre nouveau. Cette dépression s’exprime par une hyperactivité. On est incapable de mentaliser quoique ce soit, de trouver les mots pour exprimer son mal-être. On est toujours dans la sortie de soi, on est vide, creux et désorienté. Des drogues pharmacologiques et technologiques (comme les jeux vidéo) permettent de s’absorber dans quelque chose d’autre que soi et d’oublier sa fragilité. Le transhumanisme sert d’anxiolytique pour les êtres désusbstancialisés.

 

Vous parlez de cette absence de substance, d’un homme se rapprochant du robot, et qui perd ses caractéristiques qui font qu’il est être humain. Avec l’émergence du distanciel, les technologies semblent devenir l’intermédiaire de tout échange, ce qui réduit l’homme à des chemins déjà définis par des algorithmes. L’homme est-il dans cette voie de rapprochement avec le robot ? Si oui, quels en sont les moteurs ?

Nous sommes entourés de plus en plus de machines. S’il l’on veut utiliser ces machines, on doit se comporter comme elles. Par exemple, quand on appelle une administration, on tombe sur un service local qui demander d’expliquer notre demande. La plupart du temps, notre demande ne sera pas reçue car elle ne comprendra pas le mot-clé permettant de déclencher la procédure pour résoudre le problème. Si nous ne savons pas comment répondre, c’est parce que nous ne sommes pas encore suffisamment des machines. Il ne s’agit plus d’utiliser le langage comme un système de signes, mais de se comporter comme une machine qui émet et reçoit des signaux.

Quotidiennement nous nous plaignons de cela, mais nous sommes obligés de nous y conformer pour obtenir des services. Nous sommes donc dépouillés de ce qu’il y a de plus humain en nous. Dans nos rapports entre humains, nous sommes contaminés par cela, ce qui se reflète dans la façon dont on utilise le langage. On communique par SMS, on enlève les articles, les adjectifs, on va à l’essentiel. Cette pente est très préoccupante s’il l’on veut défendre l’humain dans nos relations.

Il ne s’agit plus d’utiliser le langage comme un système de signes, mais de se comporter comme une machine qui émet et reçoit des signaux.

 

Beaucoup estiment que ceux défiants envers le transhumanisme pourraient être qualifiés de bioconservateurs. La défense de l’homme et la défiance envers les technologies ne sont-ils pas le premier écologisme que doit sauvegarder l’homme ?

C’est discutable. L’écologie est très variée. L’écologie politique défend les droits de la nature par le débat entre les humains. L’écologie profonde est beaucoup plus fanatique, dogmatique, elle ne défend pas l’humain. Par exemple, pour l’écrivain Yves Paccalet, pour sauver la planète, il faut éliminer les ¾ de l’humanité, étant son principal prédateur. L’écologie défend donc la nature, mais pas forcément la nature humaine. C’est discutable et discuté.

 

En parlant de défense de la nature humaine, il existe en France la loi de bioéthique qui doit protéger l’homme de la science. Les moyens de défense, notamment juridiques, sont-ils suffisants par rapport à l’avènement de la technique vis-à-vis de l’humanité aujourd’hui ?

La bioéthique est une grande idée selon laquelle les humains auraient conservé assez de sagesse pour discuter les sources d’inconfort que peuvent produire les innovations techniques, comme décrit dans l’ouvrage de Francis Bacon « Le Nouvel Atlantide ». La bioéthique s’oppose à la devise du physicien Gaber : « tout ce qui est réalisable sera réalisé quoiqu’il en coûte moralement ». Au contraire, la bioéthique met le curseur entre le souhaitable et le non désirable, suite à un débat.

Aujourd’hui, il y a des comités de bioéthique un peu partout. Cependant, ce sont des organes consultatifs, non décisionnaires. Ils formulent des avis qui sont ensuite soumis au législateur. J’ai moi-même participé à plusieurs comités de bioéthique, et à la frustration produite par la décision du politique, comme dans le cas des OGM. Néanmoins, il faut défendre cette utopie de sociétés capables de mettre à plat les problèmes posés par la technologie, pour conserver la dimension symbolique de l’homme.

 

Les technologies apportent avec elles un lot de problèmes conséquents, comme la baisse de la fertilité masculine en Occident. Le transhumanisme ne va-t-il pas se saisir de ces inconvénients pour créer les conditions de son propre avènement ?

Vous posez une question presque anecdotique pour les transhumanistes. Ces derniers sont convaincus qu’il faut fabriquer les vivants par le clonage. C’est pourquoi on ne croit plus en la reproduction sexuée, on cherche à s’en débarrasser. Le problème de stérilité n’en est plus un dans l’imaginaire transhumaniste. On va développer de plus en plus la PMA avec par exemple l’ectogenèse (utérus artificiel), et l’intervention en amont sur le génome pour rendre exclusif le recours au clone.

 

De nombreuses innovations et technologies se développent aujourd’hui. Quelle est la dernière invention en date qui vous a marqué et marque une avancée considérable vers cet idéal transhumaniste ?

Ce sont les réalisations qui entourent l’interaction cerveau et machine. Elles reflètent le mieux le fantasme transhumaniste et ébranlent le plus le public. Au fond, c’est l’idée que dans un avenir proche, des implants intracérébraux nous permettront de communiquer directement avec les machines et entre nous par télépathie. C’est donc la suppression de la distance entre l’homme et la machine. Ces innovations sont les plus préoccupantes et font fantasmer les contemporains. Le rapport sur la convergence, aux États-Unis en 2003, conclut là-dessus : l’avenir est à la dématérialisation et à la pensée intégrale : mettre ce qu’il y a dans notre smartphone directement dans notre cerveau. Ce n’est pas tout à fait un fantasme. Aujourd’hui, des implantations intracérébrales permettent de rendre des tétraplégiques plus autonomes. Cependant, elle pourrait conduire à un système de contrôle de l’humain que l’on peut redouter.

 

              entretien mené par Baptiste Detombe et retranscrit par Manon Schneider

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