Régionales : et si les abstentionnistes avaient raison ?

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« Le premier tour des élections départementales, qui aura lieu dimanche en même temps que celui des élections régionales, passe un peu au second plan. Pourtant, ce scrutin est très important pour les forces politiques en présence. » Ainsi le journal les Echos sous-titrait son article sur les régionales résumant brillamment la mascarade que subit le peuple français en ces temps d’élection : rien de décisif ne sera décidé par l’intermédiaire de ce scrutin, si ce n’est la survie potentielle de partis déjà sous assistance respiratoire… Désormais que les cadors des « Républicains » et du parti socialiste sont – à notre grand bonheur – sauvés de l’oubli, il est temps de se pencher sur l’abstention massive qui a émaillé ce premier tour des régionales atteignant le pourcentage record de 66,74 % selon le ministère de l’Intérieur. Pourquoi un tel désamour ? Les Français sont-ils lassés par la démocratie ? Il est plus probable que ceux-ci soient désabusés par le spectacle politicard que nous offre, une fois de plus, une élection artificielle dénuée de conséquences réelles.

 

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La région : un échelon impotent, cible des politiciens vautours

 

La culpabilisation des abstentionnistes va de bon train sur les plateaux des grands médias ainsi qu’en provenance de la bouche des mandatés : ils seraient ignorants des enjeux réels de cette élection, n’auraient plus rien à faire de la démocratie et de leur statut de citoyen, préféreraient se divertir sur les réseaux sociaux… Alors selon les mots de Jean Castex il faudrait combattre l’abstentionnisme et certains déjà évoquent l’idée du vote obligatoire ; quoi de plus logique pour réconcilier les Français avec la démocratie que de les forcer à voter. En bref, si un problème apparaît, invisibilisons le. Mais si les Français font une erreur en ignorant les urnes, alors demandons-nous bien ceci : pour quoi vote-t-on aux régionales ?

 

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Selon ce sondage de l’Ipsos, pour 39% des Français, l’abstention est motivée par l’absence d’impact de ces élections sur leur quotidien – et ils ont bien raison. Le fait est que la région dispose d’un budget minime qui équivaut à 2,5% des dépenses publiques totales. Leur marge de manœuvre financière est donc au préalable limitée. Le code général des collectivités territoriales (CGCT) est assez évocateur : la région a compétence pour « promouvoir le développement économique, social, sanitaire, culturel et scientifique […], le soutien à l’accès au logement et à l’amélioration de l’habitat, le soutien aux politiques d’éducation et l’aménagement et l’égalité de ses territoires, ainsi que pour assurer la préservation de son identité et la promotion des langues régionales » (article L. 4221-1). Si la liste énumérée peut paraître imposante, il faut bien comprendre que son action se limite à deux mots : « promouvoir » et « soutenir ». Comptez alors sur la région pour contribuer au financement de certains projets, mais certainement pas pour en lancer de nouveaux, comptez sur la région pour accompagner, certainement pas pour décider. La meilleure illustration qui soit de cette vacuité des compétences régionales n’est autre que les campagnes des candidats aux régionales qui n’ont cessé de reprendre des thèmes sortant du champ de compétences des régions à l’image des Républicains et du Rassemblement national enfermés dans la surenchère sécuritaire. Mais comment le leur reprocher ? Faire campagne sur les compétences réelles des régions reviendrait à écrire des tracts pour le moins très épurés…

 

Une création artificielle et désincarnée promue par l’Union européenne

 

La région avait encore cet intérêt, avant 2015, d’incarner un héritage culturel et traditionnel, une identité à part-entière composante de la nation française. Cet ancrage territorial était la dernière justification à la participation aux régionales. Et pourtant, même cet attachement a été sabordé par la loi NOTRe de 2015, qui fait passer le nombre de régions de 22 à 13, créant des technostructures impersonnelles et désincarnées mais qui ont le mérite non-négligeables d’être mieux dimensionnées vis-à-vis de nos voisins européens, et plus précisément, des Länder allemands. Le constat est sans appel : les régions qui ont comptabilisé le plus d’abstention sont aussi celles qui s’éloignent le plus des réalités historiques comme l’illustre la région Grand Est, où l’abstention a été la plus forte. A l’inverse, les régions avec les identités les plus fortes (et non-impactées par la réforme de 2015) comme la Corse et la Bretagne, ont généré le moins d’abstention. Alors, cette réforme directement issue des recommandations européennes afin d’assainir le budget français, a en réalité servi à deux choses : éloigner les Français des politiques et générer des surcoûts.

Mais si la loi NOTRe est intéressante, c’est surtout parce qu’elle montre le poids prépondérant de l’Union européenne dans la promotion et le façonnement des régions. Le chercheur au CNRS Romain Pasquier l’a montré : la Commission européenne privilégie le dialogue avec les entités régionales de sorte à éviter l’Etat central, beaucoup moins docile, avec lequel elle entre bien plus fréquemment en conflit. Ainsi, en 1994 a été créé un Comité européen des régions pour faciliter le dialogue avec celles-ci, et depuis 2014 elles ont la charge de la redistribution des aides du FEDER. Ce lien préférentiel unissant l’UE et les régions n’est pas sans poser problème à l’Etat central qui ne cesse de reculer à mesure que la décentralisation avance, différenciant les territoires à outrance alors que l’unité a été possible au prix de siècles de volonté politique[1]. L’aboutissement de ce projet réside dans l’idée que la région puisse se « constituer en espace politique directement concurrent de la structure étatique existante » (Romain Pasquier). Mais personne n’est venu demander aux Français s’ils trouvaient pertinents l’action à l’échelon régional, personne n’a pensé à les consulter au sujet de leur importance toute nouvelle et du brouillage politique que crée la démultiplication des acteurs, des compétences déléguées, et des élections attenantes. Et pourtant tout le monde aime à jouer les étonnés lorsque les Français décident de ne plus se déplacer…

 

Vous l’aurez compris, les régions sont des structures artificielles et impotentes, dont l’importance démesurée ne peut s’expliquer que par l’utopie européenne et l’avidité des barons locaux… Reprocher aux français de ne pas voter, revient à méconnaître cette réalité. Il est grand temps de stopper net cet éclatement de la souveraineté entre diverses structures administratives, qui à force de n’en posséder que des fragments, finissent par user la passion démocratique des Français dans des votes sans lendemain… Et même si notre « élite » politique nonchalante se complait dans son impuissance moribonde, il est appréciable de constater la grande lucidité du peuple Français.

 

Baptiste Detombe

 

[1] Voir Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution.

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1 reply to “Régionales : et si les abstentionnistes avaient raison ?”

  1. Je vous remercie de votre question. Vous avez raison, il faut pouvoir innover dans le secteur hospitalier. Vous l’avez dit, l’Espagne l’a fait. Ce pays fait d’ailleurs face a une demande accrue de soins, que nous suivons de pres. Je me suis recemment entretenu avec ma nouvelle homologue espagnole pour discuter de nos eventuels besoins respectifs. Nous avons egalement discute avec le Portugal, pays auquel nous avons tendu la main pour l’aider a affronter une periode de vague epidemique. Ne croyez pas, madame la deputee, qu’il n’y a pas d’innovation en France. Si vous vous rendez dans certains hopitaux, vous decouvrirez toutes les innovations qui y sont menees par les equipes medicales et paramedicales. Par exemple, sachez qu’un nombre croissant d’unites de reanimation ont installe, parfois meme dans le hall de leur service, des structures pour la readaptation precoce de patients longtemps intubes ou tracheotomises, avec de la kinesitherapie specialisee pour leur permettre de rentrer plus vite chez eux. L’innovation en France concerne aussi le lien entre la medecine de ville et l’hopital, qui s’est considerablement consolide au decours de la pandemie et a l’occasion de la deuxieme vague, avec des prises en charge precoces par de l’oxygenotherapie a domicile ou des protocoles partages pour l’administration de certains medicaments, de sorte de retarder les admissions a l’hopital. De la meme maniere, l’amelioration des pratiques et des traitements dont nous disposons, a l’instar de l’Optiflow – administration d’oxygene a tres fort debit –, nous permet l’economie d’environ 400 a 500 lits de reanimation, lesquels n’ont plus a etre occupes par des patients atteints du covid-19. L’innovation est partout, aussi bien en France qu’a l’etranger. Je vous donnerai donc la meme reponse que lors de la premiere et de la deuxieme vague. Les lits supplementaires de reanimation sont deployes en fonction de nos besoins, en transformant des lits de soins intensifs, en transformant des blocs operatoires, en transformant des unites de medecine en unites covid-19 et des unites de readaptation en unites de medecine. Le nombre de lits de reanimation disponibles ne sera jamais l’unique indicateur pour confiner le pays. Les marqueurs qui comptent sont la sante des Francais, le nombre de deces evitables et le nombre de cas graves. Aller en reanimation, ce n’est jamais anodin et nous devons tout faire pour l’eviter. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.) Nous ne vous demandons pas de transformer, mais de creer et de construire. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LR.)

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