Standardisation du vivant et victoire du Capital

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Plus les années passent, et plus la marchandisation de notre environnement prend de l’ampleur – du marché de l’amour en passant par celui des droits à polluer jusqu’à celui de la génomique et de la procréation, rien ne semble pouvoir y échapper. La recherche de profits pousse à l’extension perpétuelle des sphères du capitalisme au point d’entraîner la création de « fictions marchandises »*. Ce qui pourtant n’était pas encore anticipé, c’était la standardisation sans bornes du vivant dans la recherche d’une compétitivité effrénée : les arbres sont sélectionnés pour leur vitesse de croissance, les animaux pour leur capacité d’engraissement, les hommes bientôt pour leur productivité… La biodiversité, elle, prise dans ce mouvement d’uniformisation, s’appauvrit au point de menacer ses propres capacités de résilience et de balafrer à jamais le patrimoine français, voire mondial.


 

Des forêts en rang d’oignons

 

Si l’augmentation spectaculaire de l’espace forestier en France en seulement un siècle est remarquable (et due à l’effondrement du monde paysan), il ne faut pas qu’un tel développement cache une moins glorieuse réalité : l’industrialisation d’une partie de nos forêts. Le cheval de Troie de ce phénomène n’est autre que le pin Douglas, un résineux nord-américain dont la monoculture ne cesse de se répandre dans le Massif central, en particulier dans le Morvan. Et pour cause, il pousse deux fois plus vite que ses congénères, est plus résistant aux maladies, et son bois est plus droit et solide. Il est alors planté en masse sur des hectares entiers, avant que ne se produisent des coupes rases[1] qui empêchent le retour à la terre des troncs, et donc la régénération des sols. L’arbre pompe alors les minéraux du sol sans le réenrichir en se décomposant pour former l’humus, menaçant les nombreux insectes et oiseaux vivant grâce à ce bois mort, acidifiant les sols. A cela s’ajoute l’usage d’intrants pour dévitaliser les souches et effectuer de nouvelles plantations. Il est désormais courant de se promener dans des forêts où la distance entre les arbres est millimétrée, une seule essence visible, et la biodiversité inexistante. Un phénomène inquiétant certainement plus répandu qu’on ne le pense : 14% des forêts françaises sont des plantations[2], 30 000 ha de forêt ont été plantés ou replantés chaque année au cours des dix dernières années, et les feuillus, moins rentables, disparaissent (80% des arbres plantés sont des résineux[3]). Un écocide qui vient fournir en matière première le géant chinois qui d’ores et déjà, loin de la candeur occidentale, protège ses forêts[4].

 

14% des forêts françaises sont des plantations

 

Des bovins tous jumeaux

 

Cette uniformisation se retrouve aussi dans l’élevage bovin bien que la communication autour de celui-ci laisse penser le contraire : 46 races de vaches sont recensées sur le cheptel national – de quoi faire preuve d’une grande diversité. Pourtant, la réalité est tout autre et seulement deux races concernent plus de 50% des vaches : la Prim’Holstein et la Charolaise[5]. Une telle standardisation des troupeaux est un phénomène récent dans l’histoire de France provoquée par l’action conjuguée d’importations de races d’Angleterre et d’Hollande, de croisements multiples, et de politique publique (politique Quittet). Le but était de faire disparaître les races de vaches les moins productives, qui étaient alors jugées inutiles (la garonnaise, la blonde des Pyrénées, la rouge flamande, etc.), sacralisant la victoire de l’utilitarisme benthamien, lui-même étroitement lié au libéralisme, moteur du capitalisme. Ainsi, la Prim’Holstein a été un vrai raz-de-marée pour le cheptel bovin français complètement transformé. Le « une vache, une région[6] » du début du XXème siècle n’a plus cours. Un changement regrettable – au-delà de la simple estocade qu’a subi le leg patrimonial – dans la mesure où ces races anciennes présentaient une rusticité et une grande adaptation aux territoires. Cet appauvrissement génétique, en cas d’épidémie, pourrait limiter les capacités de résilience des troupeaux. Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines et déjà le clonage des bovins devient chose courante aux Etats-Unis et en Chine[7]. A force de prendre la nature pour une marchandise, d’ignorer ses limites perdu dans un techno-utopisme, l’homme risque de se perdre lui-même.

 

Biosphère menacée, alimentation mondiale condamnée

 

Quand l’on sait que 90% des espèces cultivées ont disparu depuis le début du XXème siècle[8], que 75% de nos apports alimentaires dépendent de seulement 12 espèces végétales et de 5 espèces animales[9], la question des conséquences de la standardisation du vivant devient incontournable. Plus qu’un appauvrissement génétique, c’est une menace grave qui plane sur l’alimentation mondiale. En effet, la diversité des écosystèmes permet de les rendre plus résistants et résilients face aux maladies et ravageurs. Un vivant plus standardisé, c’est avant tout moins de prédateurs potentiels contre les nuisibles, à l’image des chauves-souris qui dévorent les « vers de la vigne », ennemis des vignerons. Plus les espèces disparaissent dans cette « grande standardisation », et moins nous disposons de moyens de procéder à des hybridations qui seraient pourtant très utiles face à de nombreux défis (espèces invasives, changement climatique). L’existence de variétés de céréales éthiopiennes plus résistantes à la chaleur sont ainsi une piste intéressante dans le sens d’une adaptation au réchauffement planétaire. En règle générale, les monocultures standardisées permettent aux nuisibles de se propager à une vitesse folle. Le cas du Morvan est encore ici emblématique : les épicéas plantés en monoculture subissent une particulièrement forte mortalité du fait de la scolyte, un insecte qui pond ses œufs dans l’écorce des arbres. Ainsi, en 2020, les bois dépérissants représentent 26% de la récolte en forêt publique[10]. La banane Cavendish, qui représente plus de 99% des bananes importées dans le monde, subit le même scénario à cause d’un champignon en mesure de proliférer du fait d’une biodiversité enterrée sous une monoculture généralisée. L’appauvrissement génétique en cours, irréversible, pourrait bien à terme broyer les capacités de résilience de l’humanité.

 

Plus qu’un appauvrissement génétique, c’est une menace grave qui plane sur l’alimentation mondiale.

 

Une seule solution : sortir des logiques productivistes

 

Cette uniformisation tant de la biodiversité française, que de nos élevages, ne peut être combattue qu’en terrassant ce qui produit ce phénomène : la recherche de rendement, la course à la compétitivité. Il en va autant de la mise à plat de la PAC (Politique Agricole Commune) dont les subventions sont indexées sur le nombre d’hectares pour les agriculteurs, et le nombre de têtes pour les éleveurs, que de la sortie des traités de libre-échange dans lesquels la France s’est abandonnée. Le marché mondial est arrivé sans que nous ne fassions rien pour nous en prémunir, alors que celui-ci force à la concurrence généralisée, au dumping social et environnemental. Et nos élites politiques, nationales comme européennes, adeptes du double discours, promettent la protection de notre agriculture et de l’environnement tout en signant avec le Canada[8], le Mexique[9], le Vietnam[10], les pays d’Amérique latine[11], des traités de libre-échange. Le tout, en vantant les mérites du marché unique européen. Derrière les mots « libre échange », il faut bien comprendre « asservissement du politique à des dynamiques économiques ». La seule chose libérée grâce à ces traités se trouve être l’accès, pour des multinationales, à de nouveaux marchés, autant pour s’approvisionner en matière première, que pour écouler la marchandise. Pire encore, la croissance démographique, la montée des niveaux de vie dans les pays émergents, vont sans aucun doute faire monter les prix des matières premières : bois de construction, viande, blé… et il sera donc de plus en plus ardu de résister aux sirènes de la marchandisation à tout va[12].

 

La seule chose libérée grâce à ces traités se trouve être l’accès, pour des multinationales, à de nouveaux marchés

 

Ainsi, les vaches, comme les végétaux, comme les hommes, subissent ce mouvement d’uniformisation généralisé. Y résister n’est pas seulement une question de survie matérielle et environnementale, mais un impératif moral et anthropologique. Face au mouvement d’uniformisation marchand imposé par la mondialisation, nous devons préserver et valoriser l’aspérité, le discontinu, le protéiforme… Ce sont les conditions même de l’existence qui sont en jeux : l’homme ne se réalise que s’il peut se distinguer de l’altérité. Il est grand temps de donner tort à l’assertion de Jacques Ellul : « Cette société s’est trouvée caractérisée à nos yeux par ses fatalités et son gigantisme ».

 

 

Baptiste Detombe

 

* Autrement dit, la transformation d’objets non-adaptés au marché en marchandises (à l’exemple des monnaies, de la terre, et de l’homme).

[1] Coupe rase : abattage de l’ensemble des arbres sur une parcelle.

[2] https://inventaire-forestier.ign.fr/IMG/pdf/180906_publiff_bd.pdf

[3] https://inventaire-forestier.ign.fr/IMG/pdf/if40_plantations.pdf

[4] https://www.liberation.fr/terre/2005/03/10/la-chine-protege-ses-forets-en-coupant-celles-des-autres_512315/

[5] Patrick Veysset, Luc Delaby. Diversité des systèmes de production et des filières bovines en France. Innovations Agronomiques, INRAE, 2018, 68, pp.129-150. ff10.15454/K8IUMDff. ffhal-01905535f

[6] https://viandesetproduitscarnes.com/index.php/fr/831-evolution-des-races-bovines-en-france-panorama-general

[7] https://www.lexpress.fr/actualite/sciences/clonage-de-vaches-en-chine-pour-l-alimentation-un-projet-completement-fou_1739941.html

[8] https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/07/23/l-assemblee-nationale-vote-la-ratification-du-ceta-controverse-traite-de-libre-echange-entre-l-ue-et-le-canada_5492576_823448.html

[9] https://www.lefigaro.fr/conjoncture/libre-echange-cet-accord-avec-le-mexique-qui-inquiete-les-agriculteurs-francais-20200621

[10] https://trade.ec.europa.eu/access-to-markets/fr/content/accord-de-libre-echange-entre-lue-et-le-viet-nam

[11] https://www.euractiv.fr/section/developpement-durable/news/accord-ue-mercosur-la-france-veut-des-garanties-concretes-et-verifiables/ (accord de principe seulement pour le moment)

[12] https://www.lefigaro.fr/conjoncture/comprendre-la-flambee-des-prix-des-matieres-premieres-20210513

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