Immigration : le bras de fer entre Boris Johnson et le patronat anglais

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A l’heure où les pendules politiques françaises tournent à l’unisson au rythme des débats culturels et sociétaux que soulève l’immigration, outre-Manche, les Tories et Boris Johnson s’intéressent plutôt aux conséquences économiques de celle-ci.


« Build back better »

C’est un spectacle curieux qui se déroule outre-manche. Là-bas, Boris Johnson le premier ministre Tory tente de défendre bec et ongles son projet de renouveau de l’économie britannique d’une inspiration plus corbyniste que thatcherienne.

« Le peuple a voté pour mettre fin au modèle défaillant de l’économie britannique basé sur des salaires bas, des compétences peu valorisées et une productivité faible » (1).

C’est souvent en faisant référence au « modèle défaillant » de son économie nationale que Boris Johnson évoque la nécessité de la refonder. Une refonte qui passe, selon lui, par une augmentation des salaires, de meilleures conditions de travail, des formations plus efficaces, ainsi qu’une productivité accrue. Un programme pour le moins original venant d’un premier ministre conservateur, chef du parti de l’ultralibérale Thatcher.

Lors de son allocution du 6 Octobre dernier pour la conférence des Tories, Johnson a tenu à éclaircir plusieurs points de sa vision du Royaume-Uni à long terme (2). Il a scandé à plusieurs reprises, comme pour rassurer patronat et majorité, que le fond de sa pensée économique s’appuie sur le principe des « améliorations de Pareto » et bien qu’en aucun cas elle ne s’inscrit contre le capital mais bien avec lui. Les améliorations de Pareto désignent un terme économique flou : une amélioration permettant de faire bénéficier au moins une personne sans pour autant désavantager les autres.

Une refonte qui passe, selon lui, par une augmentation des salaires, de meilleures conditions de travail, des formations plus efficaces, ainsi qu’une productivité accrue.

Plus Marx que Pareto

Néanmoins si le programme de Boris Johnson parait provenir d’un agenda travailliste plutôt que conservateur, il faut noter qu’il ne s’inscrit pas sur un retour démesuré de l’état dans les affaires économiques. Ainsi Liz Truss, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, déclarait toujours croire « à la responsabilité des entreprises pour augmenter les salaires ». Donc, l’augmentation des salaires passerait, en réalité, par un mécanisme du marché des plus basiques : pour augmenter les prix on baisse l’offre. Dans le cas du marché du travail occidental, traduisez : on ralentit voire on stoppe l’immigration.

Si l’abstraite théorie des « améliorations de Pareto » pouvait sembler pertinente lorsque le leader des Tories évoquait sa volonté de libéraliser l’accès à l’opportunité via l’amélioration des infrastructures (numériques et ferroviaires) et du système éducatif. Elle ne s’applique pas à sa politique conjuguée d’immigration et de l’emploi qui est en réalité une application en règle de la vieille théorie de « l’armée de réserve ». Théorie voulant que les entreprises aient toujours intérêt à avoir une offre de travail supérieure à leur demande afin de pouvoir pousser à la baisse les salaires. Marx décrit le premier ce mécanisme dans son fameux « Das Kapital » : « A mesure qu’il développe les pouvoirs productifs du travail (…), le système capitaliste développe aussi les moyens (…) d’augmenter en apparence le nombre des travailleurs employés en remplaçant une force (…) plus chère par plusieurs forces inférieures et à bon marché (…) : un Yankee par trois Chinois. » (Livre 1, section 7)

Dans l’histoire moderne, la surpopulation de travailleurs (les « surnuméraires »), induite par l’immigration massive, par rapport à la demande de travail a été au sein des sociétés occidentales un moyen d’éviter au patronat d’augmenter des salaires. Ainsi pour David Harvey, spécialiste marxiste, l’« armée de réserve » a été le moyen privilégié pour couper l’herbe sous le pied de la classe ouvrière pendant l’après-guerre aux Etats-Unis , mais également en RFA (« Gastarbeiterprogramm ») ou en Angleterre (« Windrush Generation ») .

Ainsi le Premier Ministre conservateur, par sa rhétorique, tente vainement de passer pour le « bienfaiteur patriarcal de toutes les classes » alors que, dans les faits, « il ne peut donner à l’une (le salariat britannique) sans prendre à l’autre (le capital). » (Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte) : il n’existe, dans la lutte entre les classes, aucun tour de passe-passe.

Il n’existe, dans la lutte entre les classes, aucun tour de passe-passe.

 

Croissance des salaires

Dans une perspective sociale, Jaurès expliquait déjà dans un discours à l’Assemblée en 1894  que la protection des travailleurs passait par un contrôle strict de l’immigration :  « ce que nous ne voulons pas, c’est que le capital international aille chercher la main-d’œuvre sur les marchés où elle est le plus avilie (…) pour la jeter sans contrôle et sans réglementation sur le marché français, et pour amener partout dans le monde les salaires au niveau des pays où ils sont le plus bas. »(3). Par-là, il anticipait par avance les effets destructeurs de la mondialisation sur les classes populaires des pays occidentaux et notamment au Royaume-Uni.

En accord avec le plébiscite de Jaurès pour le « socialisme douanier » la baisse drastique de l’offre de travail immigrée a été, dans un premier temps, couronnée de succès, et cela malgré les premières critiques du patronat britannique. Durant le mois de juin, les salaires des sujets de sa Majesté auraient ainsi augmenté en moyenne de 8.8% (4).

 

Evolution des salaires moyens au Royaume-Uni (National Office of Statistics)

 

Une « transition nécessaire »

Cependant, en parallèle, la grande dépendance de certains secteurs économiques à la main d’œuvre étrangère (dans les transports routiers et les abattoirs notamment) a entrainé une pénurie de carburant et un ralentissement de la production de viande qualifiés de « transition nécessaire » par Johnson.

Si la réponse fut rapide de la part du gouvernement (accord de visas temporaires pour chauffeurs routiers et formation par l’armée de nouveaux chauffeurs), la dimension spectaculaire pour la population britannique de ne pas pouvoir faire le plein, parfois en plein cœur de Londres, a poussé le patronat a intensifié ses critiques (5).

Deux géants économiques notamment : Next, entreprise de textile, et AO, vendeur d’électro-ménager, ont exprimé leurs réticences face à la politique migratoire du Premier Ministre avec le soutien de la CBI (Confederation of British Industry, équivalent du MEDEF) (6) (7) . Le think-tank néolibéral « Adam Smith Institute » n’a pas tardé non plus à descendre la politique gouvernementale, la qualifiant « d’économiquement illettrée » : Pareto était définitivement mort et enterré (8)

Ironiquement, Next, moteur des critiques de la politique gouvernementale, a été l’exemple le plus criant du concept d’ « armée de réserve ». Lorsqu’en 2014, elle déclarait en réponse aux questions sur son avarice salariale que : « 30 personnes postulent à chaque offre publiée, comment nos salaires seraient-ils trop bas ? » (9). De son coté, AO, déclaré comme un des grands gagnants du Covid au Royaume-Uni, a enregistré un bénéfice d’environ 64 millions de livres, ce qui n’est apparemment pas assez pour engager au-dessus du salaire minimum quelques collaborateurs de plus… (10)

« 30 personnes postulent à chaque offre publiée, comment nos salaires seraient-ils trop bas ? »

 

La politique de Boris Johnson n’est pas aussi consensuelle qu’il veut la faire paraître. Elle semble même difficilement défendable au sein de son propre parti et ne repose en réalité que sur sa popularité et ses récents succès électoraux. Le récent rapport parlementaire qui plombe la gestion du gouvernement de la crise du COVID 19 pourrait entrainer une certaine fragilisation de la position de Johnson. Aussi le gouvernement ne saura peut-être pas résister aux turbulences que vont lui imposer les oppositions patronales et politiques sur le plus long terme. Cependant, il a le mérite de proposer une alternative occidentale au modèle économique européen fondé sur une forte immigration permettant la stagnation des salaires, en France notamment.

 

 

Jules Cavenaghi

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