Le retour du communisme à ses racines souverainistes

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Après quinze ans d’absence à l’élection présidentielle, le parti centenaire revient concourir pour le scrutin suprême. Investi depuis le 9 mai 2021, Fabien Roussel (re)porte haut et fort des idéaux souverainistes que l’on pensait perdus à tout jamais. Depuis sa création en 1920, et surtout après la Libération, les communistes n’ont cessé de défendre des mesures souverainistes, tant sous les mandats de Charles de Gaulle (1958-1969), que ceux de François Mitterrand (1981-1995). Si le déclin progressif du communisme en France et l’alliance avec Jean-Luc Mélenchon lors des deux dernières présidentielles ont mis à mal l’image du PCF, Fabien Roussel veut aujourd’hui donner un nouveau souffle au parti de la faucille et du marteau.


De la parenthèse Mélenchon…

On pensait « les rouges » définitivement K.O après le scrutin présidentiel de 2007. Marie-Georges Buffet peinait à rallier 2 % des voix et les militants voyaient la gauche de Ségolène Royal s’inclinait contre Nicolas Sarkozy. Autrefois pilier de la vie politique française, le PCF allait se fondre dans la nouvelle formation de Jean-Luc Mélenchon, le Front de Gauche, censée unir les tenants d’une gauche radicale. Au bout de deux maigres années, plusieurs dirigeants et élus communistes, appelés « réformateurs », quittaient le mouvement, dénonçant un « raidissement de la vie démocratique ». En cause (déjà), les prétentions présidentielles de Jean-Luc Mélenchon pour l’élection de 2012 et la mise au ban du PCF dans ce processus. Cinq années plus tard, Pierre Laurent et la direction du parti s’opposaient à la nouvelle candidature du néo-Insoumis… mais les adhérents soutenaient à 54 % Jean-Luc Mélenchon pour prendre le pouvoir au printemps 2017 : espoirs déchus d’1,7 point pour rallier le second tour. Si près, si loin, mais les militants rouges allaient effectuer un virage à 180 degrés entre le 4 et le 6 octobre 2018. Lors d’un vote pour déterminer quel texte, et donc quelle ligne, le PCF devrait adopter pour son futur, les adhérents communistes ont débouté leur secrétaire général Pierre Laurent, une première dans l’histoire du parti, et se sont réfugiés vers André Chassaigne, député presque séculaire du Puy-de-Dôme, et Fabien Roussel, élu dans le Nord. Leur projet, intitulé « Manifeste du Parti communiste du XXIe siècle » critiquait le bilan de la direction, l’absence de candidat à la présidentielle depuis 2007, et le ralliement à Jean-Luc Mélenchon.

à la renaissance espérée

Le 25 novembre 2018, lors du 38e Congrès du PCF, Fabien Roussel prenait les rennes du parti et comptait changer en profondeur la maison rouge. Nouveau logo, nouveau texte d’orientation, nouvelles têtes, le parti à l’étoile tournait une page et attendait de retrouver ses racines. L’ancien journaliste marche aujourd’hui volontiers dans les pas du communisme d’après-guerre, et se revendique du programme du Conseil national de la Résistance, édicté en 1944 et mis en place dès 1946 par les principaux partis ayant participé à la Résistance. Laïcité, sécurité, souveraineté, Roussel « met les pieds dans le plat » et revient aux heures glorieuses du parti. Les premières comparaisons avec Georges Marchais, illustre président du PCF durant les années 1970-1980 commencent à apparaître dans la presse (1). De 1972 à 1994, le Normand de naissance voulait donner la préférence « aux travailleurs français », lutter contre la désindustrialisation et rendre à la France une réelle souveraineté économique. Intronisé candidat à la prochaine présidentielle dès le 9 mai 2021, Fabien Roussel coche aujourd’hui de nombreuses cases de l’ancien ténor du PCF.

 

Un programme bon Marchais

Si l’ancien journaliste fait de l’éducation la mère de toutes ses batailles (2), il veut aussi réindustrialiser la France. Depuis les années 1970, la part de l’industrie dans notre PIB est passée de 30 % à 12,5 %. La tertiairisation du travail et les délocalisations massives vers l’Asie et l’Europe de l’Est expliquent cette baisse massive, plus pénalisante que jamais en temps de crise sanitaire. La perte du « contrat du siècle » des sous-marins en Australie et le transfert de production du moteur de la fusée Ariane 6 de Vernon (Eure) vers l’Allemagne témoignent encore de la lente mort de l’industrie française. Pour redonner à notre pays « des jours heureux » Fabien Roussel marche sur les traces de ses prédécesseurs en axant sur l’arrêt « immédiat des délocalisations », notamment vers la Chine. « Si on perd notre industrie on meurt ! Nous avons perdu un million d’emplois en dix ans et donc je propose une loi immédiate sur l’arrêt des délocalisations. Il faut arrêter le grand déménagement industriel. » (3) En ciblant Renault et la production de sa C5 en Chine, le Nordiste s’insurge de la fuite du travail vers l’Empire du Milieu et entend renationaliser certaines entreprises. Partie intégrante du « programme commun » et de l’élection de François Mitterrand en 1981, le PCF a utilisé sa force de frappe (15 % au premier tour) pour nationaliser 36 banques (plus 72 autres par la voie des participations majoritaires), 5 groupes industriels (Thomson, Saint-Gobain, Suez…) et 2 compagnies financières par la loi du 18 février 1982. Un programme massif qui a toutefois montré ses limites et vite balayé par Jacques Chirac et la majorité de droite, dès 1986, avec la privatisation de 65 entreprises.

En ciblant Renault et la production de sa C5 en Chine, le Nordiste s’insurge de la fuite du travail vers l’Empire du Milieu et entend renationaliser certaines entreprises.

Quarante ans plus tard, Fabien Roussel ne veut pas « nationaliser » la France, mais se concentrer sur deux acteurs-clés de la vie des Français : EDF et Engie. Démantelés puis en partie privatisés, les fournisseurs d’électricité et de gaz sont aujourd’hui à la merci des politiques libérales européennes. Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique, a annoncé une augmentation de 12,5 % des tarifs de l’électricité et du gaz, dès les mois d’octobre. Depuis dix ans, le prix de l’électricité a même augmenté de 50 % (4). En remettant EDF et Engie sous la tutelle de l’État, Fabien Roussel veut arrêter l’hémorragie et bloquer les prix de l’énergie… en maintenant le nucléaire ! Technologie franco-française développée durant les années 1960, elle assure au pays une indépendance énergétique décarbonée remarquable. Si Anne Hidalgo, Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon restent allergiques à l’atome Fabien Roussel compte sur cet atout pour faire respecter la souveraineté française et baisser les prix.

« Je suis favorable au maintien du nucléaire en France. Les grands travaux industriels lancés par le général de Gaulle garantissaient la souveraineté de la France, notamment en matière énergétique, et ils nous offrent encore aujourd’hui une indépendance par rapport au gaz russe et aux centrales à charbon allemandes, entre autres. Nous étions aussi un grand pays industriel, grâce au soutien du nucléaire. » Le candidat à la présidentielle reste là encore dans la lignée des leaders communistes concernant l’atome en ajoutant la dimension écologique. Avec l’hydraulique, le nucléaire est « l’énergie la plus décarbonée qui soit », a-t-il insisté devant l’Association des journalistes parlementaires (AJP). « Il nous faut une production d’énergie forte, pas chère et pilotable, qu’on puisse produire quand on en a besoin. Il n’y a pas 15 000 sources d’énergies pilotables dans notre pays, c’est l’énergie hydraulique et l’énergie nucléaire qui sont des énergies décarbonées ». Souveraineté industrielle, énergétique, le secrétaire général du PCF veut aussi faire peser la France au niveau international.

Remise en cause des traités européens et sortie de l’OTAN

Ennemi d’une Europe fédérale et parti majeur du « non » du regretté référendum de 2005 (5), le PCF reste droit dans ses bottes. « Premièrement, ces traités sont morts, caducs ! Quand il est inscrit des règles concernant les 3 % de déficit qui sont aujourd’hui complètement dépassés par la crise sanitaire il y a besoin de mettre en place de nouveaux traités. Il y a une revanche à prendre par le peuple de France. Au lendemain de l’élection, il faudra un président qui puisse se mettre autour de la table de Bruxelles pour protéger nos citoyens ! » frémissait le Nordiste sur BFMTV. Fabien Roussel propose de « réécrire d’autres traités » pour « arrêter de mettre en concurrence les travailleurs européens ». (6) Cependant, le candidat se distingue surtout de ses concurrents de gauche sur le thème migratoire. Pour lui, (7) « les demandeurs d’asile qui viennent en France et qui sollicitent le droit d’asile, quand ils l’ont, eh bien, ils l’ont. Et s’ils n’ont pas vocation à rester sur le sol français, ils ont vocation à repartir chez eux », a dit le dirigeant du PCF. « Et donc à être expulsés ? » , rétorque la journaliste. « Oui, à être accompagnés chez eux », répond-il. De Lutte Ouvrière (8) au collectif Ensemble (9) en passant par Révolution permanente (10) la petite phrase du candidat a fait exploser nombre de mouvements de gauche et d’extrême-gauche.

Il y a une revanche à prendre par le peuple de France. Au lendemain de l’élection, il faudra un président qui puisse se mettre autour de la table de Bruxelles pour protéger nos citoyens ! 

Pourtant, le contrôle de l’immigration est bien une valeur cardinale du PCF, harangué dans les années 1970 et 1980 par Georges Marchais. « En raison de la présence en France de près de quatre millions et demi de travailleurs immigrés et de membres de leurs familles, la poursuite de l’immigration pose aujourd’hui de graves problèmes. Il faut stopper l’immigration officielle et clandestine », déclarait ainsi Georges Marchais, le 6 janvier 1981 (11). La mesure de Fabien Roussel est bien souverainiste. Elle est même d’une logique implacable. Le communiste veut savoir qui entre et qui sort de la maison France sans pour autant poser un veto automatique sur l’immigration.

Dans la même logique, et comme plusieurs de ses adversaires politiques (Mélenchon, Xavier Bertrand, Éric Zemmour) Fabien Roussel milite pour une sortie anticipée du commandement intégré de l’OTAN, suite à la crise des sous-marins français en Australie. Défendant avec fermeté une France indépendante et souveraine en matière de défense, le leader du PC a tenu un vrai discours de chef d’État sur ce thème (12). « La France n’est pas respectée par son soi-disant allié américain qui a mis un coup de canif dans le contrat qui nous unit, au-delà de la Seconde Guerre mondiale. On est écarté et méprisé. Il faut ne plus être aligné sur les États-Unis. Nous avons besoin de retrouver notre indépendance, retrouver la liberté pour exprimer la voix de la paix et celle d’un pays puissant. » Ces phrases gaulliennes exaltent une nouvelle fois la nécessaire souveraineté à retrouver, et perdue depuis le retour de la France dans l’OTAN en 2009. Pour rappel, le général de Gaulle avait décidé en 1966 de sortir notre pays de l’organisation pour ne pas se ranger derrière les États-Unis, en pleine guerre froide face à l’Union soviétique.

La souveraineté française se pare aujourd’hui de rouge. Sur les sujets capitaux, Fabien Roussel vise juste et fort. À gauche, il est pourtant le seul, avec un timide Arnaud Montebourg à porter des idéaux que l’on pensait perdus dans les livres d’histoire. Le Nordiste pourrait peser bien plus qu’un faire-valoir des Insoumis, au soir du 10 avril 2022.

Clément LABONNE


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