Sauvons nos langues face à l’uniformisation du monde

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Pour Emil Cioran, « On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie c’est cela et rien d’autre. » Si la langue de la République est le Français, les langues régionales constituent son patrimoine. La censure partielle de la loi Molac, visant à protéger les langues régionales, et les récentes réformes de l’Education nationale rabaissant les exigences linguistiques de l’institution, sont le fruit d’une vision utilitariste de l’apprentissage des langues menaçant directement leur richesse. A cette régression des temps s’ajoute l’hégémonie anglo-saxonne qui vient jusqu’à apposer la langue de Shakespeare sur nos papiers d’identité. L’intégrité de notre patrimoine linguistique est en danger.


NE RESTONS PAS COMPLICES DE L’UNIFORMISATION LINGUISTIQUE…

5 millions de Français parlent encore une langue régionale, mais leur moyenne d’âge est élevée et la transmission quasiment éteinte. Nous sommes devenus parfaitement incapables de comprendre et de parler les langues de nos grands-parents. Pourtant au printemps dernier, la loi Molac (1) relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion a été jugée inconstitutionnelle au motif de l’article 2 de la Constitution (2). C’est au nom du communautarisme que les écoles d’enseignement immersif pourraient ainsi devoir fermer.

Cela n’est pas sans rappeler les politiques hostiles aux langues régionales en vigueur pendant des décennies et qui ont failli mener à leur éradication. La fin du XIXème siècle a engendré des générations d’émigrés de l’intérieur, l’école républicaine s’attachant à punir toute expression régionale sortant de la bouche des jeunes locuteurs. Le XXème siècle a ancré l’idée d’inutilité de l’apprentissage de ces langues considérées comme un frein à l’évolution sociale et au progrès. Aujourd’hui, la question du sentiment d’appartenance national reste complexe, mais dépasse la seule défense des langues minoritaires.

Alors qu’on a démontré que le bilinguisme précoce permettait d’améliorer l’apprentissage du Français et des mathématiques (3), la dernière réforme du baccalauréat rend dissuasive l’option en langues régionales (4). Or, laisser dépérir nos langues régionales, c’est réduire notre compréhension du monde, des toponymes de nos villages aux réalités culturelles françaises. C’est se priver de nos richesses patrimoniales et de l’accès aux connaissances qui forgent notre pays. La France porte toujours en elle ce microcosme du plurilinguisme. Il n’existe pas moins de 75 langues territoriales françaises. « Le français en tant que langue unique est une régression culturelle » pour Michel Feltin-Palas, rédacteur en chef de L’Express et auteur de la lettre d’information Sur le bout des langues. Autrefois minoré, aujourd’hui délaissé, l’apprentissage des langues régionales est peu adapté au monde numérique.

…NI SPECTATEURS DE LA SIMPLIFICATION DU LANGAGE

Comme l’Occitan, le Français s’enseigne principalement à l’école. Et comme l’Occitan, il est victime d’une vision utilitariste. A quand remonte la dernière fois où vous avez rencontré un imparfait du subjonctif ? Dans un roman « classique » peut-être. Il y a peu de chance que ce soit en écrivant, puisque cela fait des décennies que règnent en maîtres le présent de l’indicatif flanqué de son passé composé. Adieu passé antérieur, plus-que-parfait et leur cortège de terminaisons. L’emploi de ces temps s’estompe dans une totale indifférence générale, et emmène avec lui sa gymnastique de concordance et la précision temporelle qui caractérisent le Français, tandis que de l’autre côté des Pyrénées, les conjugaisons espagnoles résistent à l’hégémonie des temps journalistiques et du présent historique consacré. En effet, ce qui arrive aux temps du récit Français est unique en Europe. Et l’école de participer à la simplification de l’apprentissage de la langue. On retient la fameuse réforme du collège, portée par l’ex-ministre de l’éducation Najat Vallau-Belkacem. Depuis les programmes de 2016 (6), le passé simple ne s’apprend déjà plus qu’aux troisièmes personnes du singulier et du pluriel en CM1, CM2 et Sixième, tandis que la littérature jeunesse l’a banni de ses intrigues. Pour rappel, en 2008, le passé simple s’apprenait dès le CE2. Consignés dans la langue écrite, ils ne constituent déjà plus les temps de nos récits modernes. En s’attachant à réécrire les bibliothèques rose et verte au présent et au passé composé, nous réduisons du même coup la langue qu’habitera nos jeunes locuteurs. Et ce n’est peut-être pas un hasard si la temporalité de l’anglais nous apparaît si simple.

L’ANGLAIS OU L’HEGEMONIE D’UNE LANGUE DE COMMUNICATION

Étrangement, au moment où la sulfureuse loi Molac était décriée, l’inauguration d’un autre bilinguisme n’a pas pour autant été déclaré inconstitutionnelle. La nouvelle carte d’identité française se présente dorénavant avec chaque mention traduite en anglais. Par quel besoin l’a-t-on justifié ? Celui de la circulation dans l’espace Schengen, en accord avec le règlement de l’Union européenne du 20 juin 2019 (7). Un règlement qui entre en vigueur l’année de sortie de l’Union d’un certain pays anglophone. On peut penser qu’il ne s’agit là que d’affaires de traduction, vu que personne ne s’était ému du fait que notre passeport était déjà bilingue. Il n’en reste pas moins que ce document reste précisément notre carte nationale d’identité. « Le langage est une législation, la langue en est le code. Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, parce que nous oublions que toute langue est un classement. ». Oubliant les mots de Roland Barthes, nous ignorons les effets symboliques de cette nouvelle traduction.

La nécessité du pluralisme linguistique n’est plus à démontrer. Le manque de volontarisme dans la protection et la défense de nos langues régionales est symptomatique du sort que l’on réserve à notre langue nationale. Du rang de langues régionales, elles ont été reléguées à celui de dialectes et de patois. A six mois de la prochaine élection présidentielle, il est grand temps que l’apprentissage des langues ressurgisse dans les débats. Les candidats doivent s’emparer du sujet de l’École et dépasser les instrumentalisations politiques qui portent gravement atteinte à nos langues. Ne restons pas passifs devant la régression organisée du Français et défendons nos langues régionales.

Cécile AURIOL

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