Temps de travail : ce (faux) débat cher aux libéraux

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Une étude publiée mercredi 6 décembre par l’institut Rexecode révèle que les Français salariés à temps plein travaillent moins que leurs voisins européens. Quand un Français passe en moyenne 1664 heures par an au travail, les Européens en passent 1792. Des résultats qui interpellent, mais sont-ils réellement inquiétants ?


La France mauvaise élève de l’Union européenne ? C’est ce qu’affirme la dernière étude réalisée par l’institut Rexecode, dans laquelle on apprend que l’Hexagone est le deuxième pays européen dans lequel le nombre d’heures effectuées annuellement par les salariés à temps plein est le plus faible, juste derrière la Finlande. Avec une moyenne de 1664 heures, les Français salariés à temps plein travaillent en moyenne 130 heures de moins que la moyenne européenne.

Durée effective annuelle en moyenne des salariés à temps complet en 2022 © Rexecode

Tout juste sortis, ces résultats ont suscité une certaine inquiétude, particulièrement au sein de la sphère libérale. Moult de ses représentants se sont succédés pour dénoncer les lois Aubry sur les 35 heures, le poids de la fiscalité sur le travail, qui désinciterait les Français à se dépasser au travail, ou tout simplement sur la disparition de la fameuse « valeur travail. »

 

Des résultats inquiétants… seulement sur le papier

Pourtant ne nous y trompons pas, en réalité, la durée du temps de travail est loin d’être le seul indicateur de l’efficacité au travail, en est-il d’ailleurs vraiment un ? Pour le comprendre, il suffit de se pencher un peu plus en détail sur cette étude : les trois premières marches du podium sont occupées par la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce… des pays dont le code du travail et le modèle social nous laisse assez peu envieux. Pourquoi, tant qu’à faire, ne pas utiliser le Bangladesh ou la Thaïlande comme référence ?

D’autant que si on se fie à une étude réalisée par l’OCDE en 2019, les trois pays européens susnommés étaient nettement moins productifs, à l’heure travaillée, que l’Hexagone, qui occupait une place plutôt honorable. Elle révèle plus largement qu’en moyenne, un Français produit plus de 60 dollars par heure, soit plus qu’un Allemand, un Italien ou un Japonais. Tous travaillent pourtant, en moyenne, plus de temps qu’un Français.

Productivité par heure travaillée en 2019, en dollars US © OCDE

Le temps de travail ne serait donc pas le seul facteur à prendre en compte pour juger la productivité ? C’est ce que veut mettre en avant Isabelle Rey-Millet, professeure de management à l’ESSEC, engagée sur les questions d’efficacité au travail : « Le temps passé au travail ne veut absolument rien dire. Il y a une culture du présentéisme qui peut être contreproductive », explique-t-elle. « Une étude réalisée par Glassdoor a démontré qu’en France, près de 30% des Français admettent rester plus longtemps au travail uniquement pour montrer qu’ils sont présents et être bien vus de leur hiérarchie », poursuit la professeure.

« Le temps passé au travail ne veut absolument rien dire. »

« En moyenne, le temps de procrastination au travail tourne autour de deux heures par jour », comme le démontre une étude réalisée par l’Institut Opinionway en 2018, dans laquelle les Français déclarent procrastiner en moyenne 1h54 par jour. « La seule chose qui compte, c’est la valeur ajoutée, c’est-à-dire la productivité de chacun, qui, en l’occurrence, n’est pas corrélée au temps passé en entreprise. Vous pouvez passer deux heures dans une réunion durant laquelle vous n’avez rien à dire, ce sera considéré comme du temps de travail, pourtant ça n’apporte aucune plus-value », poursuit-elle. Certains exemples concrets démontrent plutôt bien ces affirmations. L’entreprise LDLC, par exemple, a pris la décision de réduire le temps de travail hebdomadaire de ses salariés à 32 heures, au lieu de 35. Pourtant, la productivité hebdomadaire des salariés n’a pas baissé d’un iota.

 

Une multitude de facteurs à prendre en compte

Laurent Cappalletti, docteur en sciences de gestion, rejoint cette analyse. Selon lui, la durée du temps de travail est un facteur assez secondaire. Une bonne productivité dépend d’autres critères, à commencer par un management de qualité et une attractivité au sein de l’entreprise : « Le seul facteur qui a un impact sur la productivité des salariés, c’est la qualité des emplois, l’ambiance au sein de l’entreprise, le matériel à disposition, etc. La durée du temps de travail n’aura un impact que si la différence est vraiment énorme. »

Pour illustrer ses propos, le chercheur s’appuie sur les lois Aubry sur les 35 heures, adoptées en 2000, qui n’ont pas eu d’impact direct sur la productivité : « Toutes les études montrent qu’il n’y pas eu un ‘avant’ et un ‘après’ lois Aubry. La productivité a commencé à stagner puis à baisser seulement depuis une dizaine d’années. Pourtant, il n’y a eu aucune loi pour baisser le temps de travail sur cette période. Il faut aller chercher les raisons ailleurs. » Pour lui, aucun doute, cet ailleurs, c’est du côté de la qualité des méthodes de management qu’il faut le chercher. Selon une étude menée par le Boston Consulting Group, un mauvais management est à l’origine d’une baisse de la rentabilité de l’entreprise allant de 16 à 22%.

Le dernier facteur essentiel à une bonne productivité, ce sont les outils dont disposent les salariés : « On a des nouvelles technologies qui permettent de réaliser en une journée ce qui se faisait avant en une dizaine de jours. Avec les avancées techniques qui diffèrent d’un pays à l’autre ou d’une entreprise à l’autre, le temps passé au travail ne signifie plus rien », conclut Isabelle Rey-Millet.

 


En outre, il n’y a pas forcément lieu de s’inquiéter dès lors qu’une étude démontre que la durée du temps de travail est moins élevée qu’ailleurs, ou en baisse par rapport à telle ou telle période, n’ont pas lieu d’être. Plutôt que de se pencher sur ce faux problème, il serait plus opportun de se pencher sur les nombreuses dérives managériales et les salaires trop peu attractifs. Des facteurs qui eux, en l’occurrence, ont un réel impact sur la motivation des salariés et par conséquent leur productivité.

 

Thomas Rannou

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