Virginie Despentes, L’Antigone dévoyée

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Créé sur Par Baptiste Detombe

France - Etats-Unis, un parallèle pertinent ?

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Combien de personnes ont été tuées lors d’interventions policières en 2019 en France ?

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Ce 4 juin 2020, Virginie Despentes, autrice controversée du livre Baise-moi, s’est sentie d’humeur à mettre en valeur ses connaissances en sociologie et en Histoire moderne et contemporaine en gratifiant le public de France Inter d’une lettre ouverte, risible au possible, adressée à « ses amis blancs qui ne voient pas le problème »1. Les auditeurs de la vénérable chaîne de radio méritent sans doute mieux -il s’agirait de prendre exemple sur France Culture !- mais lorsqu’on parle d’audience, tout est possible. Alors pourquoi ne pas écouter une pseudo artiste ex-punk improvisée sociologue nous délivrer ses analyses poussées sur l’état du racisme en France ?


 

A l’heure où l’affaire Floyd fait un bruit retentissant aux USA, la bourgeoise bohème française s’ennuie. Certes, ce ne sont pas les manifestations qui ont manqué en France ces derniers temps. La pauvreté, la casse des services publics, la pérennité de l’oligarchie sont autant de combats cruciaux qui n’éveillent en elle que dédain et mépris de classe. Mais un fait d’actualité l’interpelle: un homme noir, George Floyd, est tué aux États Unis lors d’un contrôle de police. Les militants de Black Lives Matter font entendre leurs voix. Ils se font entendre en Amérique et dans le monde entier et ces voix résonnent pour la justice, pour l’égalité, pour Floyd. Virginie Despentes, elle, a fait entendre sa voix pour elle-même.

 

Un style fautif et une méthodologie vicieuse

Virginie Despentes opte pour une lettre stylisée à l’aide de l’anaphore : « En France, nous ne sommes pas racistes mais… ». Ce choix est déjà un problème en soi car le procédé de style va mettre sur le même plan tous les éléments de l’énumération sans nuance ni recul critique ; une figure de style exigeante donc et manifestement pas à la portée d’une écrivaine médiocre. En effet, le ton est donné dès la première phrase : « En France nous ne sommes pas racistes mais je ne me souviens pas avoir jamais vu un homme noir ministre ». Cette entrée en matière est répugnante. Premièrement, Despentes invisibilise le travail et la popularité des femmes noires ministres et Secrétaires d’État comme Rama Yade, Sibeth Ndiaye plus récemment, ou encore Christiane Taubira, dont la droiture et la culture littéraire forceront le respect. Deuxièmement, l’écrivaine est oublieuse du travail des hommes et femmes politiques noirs en France qui ont également eu des responsabilités et exercé du pouvoir. Troisièmement, nous nous devons de rappeler à la mémoire de madame Despentes que c’est le Président de la République et le Premier Ministre qui choisissent la composition du gouvernement et non les français que vous taxez immédiatement de racistes. Quatrièmement, la population majoritaire en France est une population dite blanche. Proportionnellement parlant, il y a plus de chance que la population noire, si l’on peut parler en ces termes, soit sous-représentée en politique comme il y a moins de chance de voir des ministres blancs dans les pays d’Afrique subsaharienne.

Zemmour à l’envers

Toujours en fine sociologue, Virginie Despentes va mettre en exergue des aspects de sa vie personnelle, notamment lorsqu’elle a pu être en compagnie d’une personne racisée : « la dernière fois qu’on a refusé de me servir en terrasse, j’étais avec un arabe. La dernière fois qu’on m’a demandé mes papiers, j’étais avec un arabe. La dernière fois que la personne que j’attendais a failli rater le train parce qu’elle se faisait contrôler par la police dans la gare, elle était noire ». Gilles Clavreul disait dans Le Point que Despentes avait le même imaginaire qu’Eric Zemmour2. Je pense qu’ils ont bien plus en commun : une certaine méthodologie, une mauvaise foi et un narcissisme idéologique à toute épreuve. Avec eux c’est mon expérience avant tout, peu importe les chiffres, peu importe les dissonances, mon vécu est la Vérité. Les chiffres parlons-en ! L’écrivaine en revient au racisme pour expliquer la surreprésentation des noirs et des arabes en milieu carcéral ou le taux de mortalité en Seine Saint Denis. Et si le problème était plus profond et plus complexe à expliquer ? Quid des chiffres sur le taux de criminalité en Seine Saint Denis 3? Quid de la surreprésentation de criminels racisés ? Il est manifeste qu’il y a là un problème culturel, un problème d’intégration mais également un problème économique lorsque ces personnes ne croient plus en l’éducation, en la méritocratie et en viennent à ces solutions extrêmes.

 

L’instrumentalisation Traoré

Inutile de mentionner le court paragraphe mal inséré où Despentes en profite pour critiquer gratuitement les twitteurs qui ne pensent pas comme elle. Donner de l’importance à la fange des réseaux sociaux est déjà une erreur en soi mais on comprend enfin à qui s’adresse réellement l’autrice. Il s’ensuit un rappel à l’affaire Adama Traoré et la manifestation du 2 Juin 2020 qui faisait maladroitement écho à l’affaire Floyd aux États-Unis. Maladroitement car les deux crises restent très différentes culturellement, juridiquement et contextuellement parlant. Pour rappel, Adama Traoré, un jeune dealer noir, devait être contrôlé dans le cadre d’une enquête d’extorsion de fond concernant son frère. Après avoir fuit et échappé à la police plusieurs fois, un plaquage ventral brutal aurait mis fin à ses jours. La cause du décès reste néanmoins très contestée actuellement. Ce genre de bavure policière est minoritaire mais non pas rare. En 2019 et en 2020, de nombreux manifestants ont déjà été victimes de mutilations et d’abus policiers peu importe leur couleur de peau. Mais Despentes compare la sœur d’Adama, Assa Traoré à Antigone, l’héroïne de la pièce éponyme de Sophocle ; une pièce réadaptée de nombreuses fois par Jean Anouilh ou par Bertolt Brecht par exemple. Encore une fois, Despentes manque sa cible, même sur le terrain de la littérature qui est censé être le sien : Assa Traoré veut venger son frère des violences policières illégitimes et criminelles et est prête à monter une milice pour faire la guerre à la police. Assa Traoré n’est pas Antigone ; Antigone c’est vous ! Vous, madame Despentes, vous entretenez le feu des conflits sociaux, vous rajoutez de la tension à la tension, vous amalgamez, vous nourrissez la haine. Votre vie oisive vous permet de vous épancher sur vos sentiments existentiels lorsque faire la une de magazines people de seconde zone ne vous suffit plus pour sortir de l’ennui. Vous êtes comme Antigone, elle aussi était prête à remettre en cause une paix précaire assurée tant bien que mal par Créon. L’interdiction d’enterrer le criminel Polynice était trop pour Antigone. Thèbes pouvait bien brûler, Antigone n’en avait que faire.

Vaut-il encore la peine d’analyser le dernier paragraphe de cette lettre déliquescente ? Désormais psychologue, Virginie Despentes nous explique que le privilège d’être blanc c’est d’avoir le choix de penser à sa couleur comme de ne pas y penser ; quand tous les noirs et les arabes qu’elle connaît ne cessent de se rappeler tout le temps leur couleur de peau. Plus précisément, l’écrivaine nous dit qu’elle ne peut oublier qu’elle est femme mais elle peut oublier qu’elle est blanche. C’est de la psychologie de bazar montée à la va-vite sans aucune précaution scientifique. Une généralisation de cas abusive et narcissique.

De cette lettre, rien n’est à garder, tout est à jeter. Le Traité sur la tolérance vous inspire ? Vous vous prenez pour Voltaire ? Vous n’avez pas son talent. Lorsque la courageuse Adèle Haenel et l’humoriste Florence Foresti descendent en flèche le criminel Polanski, Virginie Despentes écrit. Lorsque Assa Traoré veut venger son frère, Virginie Despentes écrit. Mais comment peut-elle passer à ce point à côté du sujet ? Au lieu de se focaliser sur des suspects à juger, les généralisations abusives, la sur-victimisation et le complotisme décrédibilisent et desservent les causes défendues qui parfois sont justes. Mais la cause qui vous intéresse vraiment, c’est la vôtre. Alors bravo madame Despentes, vous avez réussi à faire parler de vous encore une fois. Vous, la people qui vous prenez pour une intellectuelle ; l’écri-vaine- du siècle. Votre lettre était bel et bien ouverte. Ouverte à la raillerie, ouverte à la critique, ouverte à l’offuscation. C’est l’utilisation la plus basse de notoriété imméritée qui vous est accordée. Je ne suis pas votre ami blanc, mais je vois où est le problème.

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Selon vous, les violences policières, notamment celles qui auraient mené à la mort d'Adama Traoré, sont-elles motivées par des idéaux racistes ?

 

Thomas Primerano,

Etudiant en philosophie à la Sorbonne, membre de l’Association de la Cause Freudienne de Strasbourg, membre de la Société d’Etudes Robespierristes, auteur de Hobbes contre les ténèbres, publié chez BOD.

 

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