A l’assaut du mythe gaulois – Entretien avec Matthieu Poux

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Matthieu Poux est archéologue, romancier, et professeur d’archéologie. Il est spécialiste du processus de romanisation en Gaule et a accepté de nous faire part des usages politiques de la figure du gaulois, tant dans le roman national, que par les différents partis lors des élections. Il est temps de trancher le vrai du faux. Entretien réalisé par Léa Chanal.


 

On entend souvent l’expression « nos ancêtres les Gaulois », ces mots sont-ils justes ?

Disons plutôt qu’ils sont… incomplets. Il est évident que nous tenons une partie de nos gènes et de notre culture des anciens habitants de la Gaule, qui comptait déjà plusieurs millions d’habitants au premier siècle avant notre ère. Le problème, c’est que cet héritage est souvent revendiqué pour mieux rejeter tous les autres : c’est-à-dire la part d’origines romaines, germaniques ou autres, qui ont enrichi ce patrimoine au fil de l’histoire de France. L’expression « nos ancêtres les Gaulois » a été forgée au 19e siècle, à une époque où la nation se recherchait un ancêtre commun ayant vécu avant les Francs, dont étaient issus les rois renversés à la Révolution. Elle ignore les phénomènes de métissage qui se produisent dans toutes les cultures et à toutes les époques. Il faudrait plutôt parler « d’ancêtres gallo-romains », nés de la rencontre des cultures gauloise et romaine, mais aussi orientale ou africaine. Leur capitale, Lugdunum, comptait déjà plus d’un tiers de population étrangère au premier siècle de notre ère…

 

Si les Gaulois ne sauraient être nos ancêtres, peut-on pour autant nier l’historicité ainsi qu’une certaine homogénéité du peuple français ?

Si le peuple français se reconnaît dans des valeurs et une histoire communes, il n’a aucune unité biologique, ni même culturelle. Il est loin le temps où l‘on enseignait aux écoliers que les habitants de Corse, d’Alsace ou des colonies françaises descendaient de la même « race » de guerriers blonds aux yeux bleus. Le premier ciment de la communauté nationale, c’est sa langue : une langue latine, héritée des Romains. Or, les Gaulois utilisaient un langage celtique qui n’est plus parlé aujourd’hui qu’en Bretagne. Et il ne remonte pas à l’époque gauloise, puisqu’il y a été réintroduit au début du Moyen-Âge par des… migrants venus de Cornouailles ! Cette unité n’existait pas plus pour les Gaulois, fraction du peuple celte qui occupait une grande partie de l’Europe. Jules César lui-même, quand il franchit les Alpes avec son armée, distingue plusieurs Gaules : l’Aquitaine, la Celtique, la Belgique, qui regroupaient toute une mosaïque de peuples indépendants, une soixantaine au total.

 

Est-ce que les stéréotypes que nous avons à propos des Gaulois sont certifiés par l’archéologie ?

Rustiques, violents, velus… tous ces stéréotypes, remis au goût du jour par la bande dessinée et le cinéma, ont été inventés dès l’Antiquité. On les retrouve sous la plume de nombreux auteurs grecs ou latins, qui colportent tout un nombre de clichés sur les Gaulois sans même les avoir rencontrés ! Pendant longtemps, l’histoire s’est appuyée sur leurs textes et c’est un des grands mérites de l’archéologie que d’avoir balayé ces fantasmes. Le principal d’entre eux, dont découlent à peu près tous les autres, consiste à voir en eux des barbares mal dégrossis, à peine sortis de la Préhistoire, terrés au fond d’épaisses forêts, vivant de la chasse et cueillant du gui dans les arbres. L’étude des pollens retrouvés dans les fouilles a prouvé, par exemple, que la Gaule n’était pas plus couverte de forêts qu’aujourd’hui. Qu’elle était habitée et exploitée par des populations d’agriculteurs et éleveurs, aux modes de vie beaucoup plus évolués qu’on le croyait il y a encore cinquante ans. Leurs villes, apparues dans toute l’Europe au deuxième siècle avant notre ère, étaient déjà dotées de temples, de théâtres pour les assemblées politiques, de marchés, regroupés autour de places comparables à l’agora grecque… Au final, les Gaulois renvoient aujourd’hui une image plutôt banale, peu éloignée de celle des autres peuples de l’Antiquité.

 

Peut-on parler de « Gaulois réfractaires » pour définir le peuple français ?

On retrouve dans cette citation un procédé cher aux néolibéraux, qui consiste à faire passer pour « conservateur » un peuple ouvert au monde et au progrès, mais attaché à la défense de son patrimoine et de ses acquis sociaux. Dans la bouche d’Emmanuel Macron, champion de la pensée complexe, il s’agissait peut-être moins de vanter l’esprit de résistance des Gaulois… que de souligner le fait qu’ils ont été finalement vaincus. Mystère… Du point de vue de l’archéologie en tout cas, la plupart d’entre eux étaient tout sauf réfractaires aux influences extérieures et aux changements de société. Les révoltes dont les textes se font l’écho, bien réelles, témoignent plutôt d’une volonté de résistance à la colonisation, à son cortège d’exploiteurs et d’affairistes. Elles s’incarnent dans la figure de Vercingétorix, qui défie l’autorité de Rome et coalise les peuples gaulois en faisant appel aux classes populaires. Une sorte de « gilet jaune » avant la lettre, qui a survécu dans le personnage d’Astérix…

 

Peut-on tout de même faire quelques analogies entre les Gaulois et les Français contemporains, ou sont-elles toutes abusives ?

S’il existe un point commun entre les Gaulois et les Français contemporains… c’est leur amour du vin : des siècles avant la conquête romaine, ils l’importaient et le consommaient déjà par milliers d’hectolitres, lors de grands banquets qui n’ont rien à envier à ceux d’Astérix ! Plus sérieusement, il est difficile d’opérer ce genre d’analogie quand deux millénaires d’histoire sont passés par là. Qu’avons-nous encore en commun avec nos arrière-arrière-grands-parents nés à la campagne, sans eau courante, dans une société qui ne reconnaissait pas le droit de vote à la moitié de sa population ?

 

Quels acteurs/groupes exploitent encore l’image du Gaulois aujourd’hui, et pourquoi ?

Depuis le 19e siècle, l’image des Gaulois est exploitée par des acteurs multiples et souvent opposés : Napoléon III et la troisième République en ont fait le creuset de la nation. Les poilus de la grande Guerre, un emblème de résistance à l’ennemi. Sous Vichy, il nourrit le fantasme d’un peuple français au sang pur, capable de lutter, mais aussi de s’incliner pour mieux collaborer avec l’ennemi d’hier… Aujourd’hui encore, le Gaulois reste l’une des figures favorites de l’extrême-droite avec Jeanne d’Arc. Plus récemment, les courants altermondialistes l’ont érigé en symbole d’une France rurale qui résiste encore et toujours à l’impérialisme américain, incarnée par José Bové sous les traits d’Astérix…

 

En 2017, Emmanuel Macron a qualifié la guerre d’Algérie de « crime contre l’humanité ». Nous assistons en France à un fort devoir de repentance à l’égard de notre passé, trouvez-vous cela légitime ?

La colonisation, c’est le vol et l’exploitation. En Gaule comme en Algérie, la guerre a toujours été le meilleur moyen de l’imposer aux populations réfractaires et constitue bien, de ce point de vue, un « crime contre l’humanité ». Doit-on pour autant se sentir coupable de crimes commis par les sociétés passées, dans un contexte politique et culturel bien différent du nôtre ? Par dérision, ou par provocation, certains vont jusqu’à exiger de l’Italie qu’elle s’excuse de nous avoir envahis il y a deux mille ans ! Le vrai problème à mes yeux, c’est que la décolonisation n’a pas mis un terme à l’exploitation des pays pauvres, qui se poursuit sous d’autres formes, par le jeu des multinationales et des valises diplomatiques. Plus qu’un devoir de repentance, c’est un devoir de responsabilité et de solidarité qui nous incombe, pour mettre fin à ce rapport de domination et rééquilibrer les richesses. L’enseignement de l’histoire constitue un premier pas : crever les abcès, garder les plaies ouvertes, c’est encore la meilleure garantie de ne pas renouveler les mêmes erreurs…

 

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