La croisière n’amuse plus personne

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Les croisières maritimes sont un produit du siècle dernier inadapté aux enjeux de notre temps. Leurs navires sont de véritables usines flottantes qui créent un tourisme déshumanisé, et sont des aberrations sociales et écologiques hors du contrôle de l’État.

Les croisières maritimes sont le produit du tourisme de masse qui a débuté à partir des années 1960. Le concept est simple et attirant : les croisières vous proposent d’embarquer quelques jours ou quelques semaines à bord d’un paquebot, pour profiter de la vie au lent rythme des océans ou découvrir de nouveaux lieux pendant des escales à terre. Souvent des endroits de rêve : Barcelone, ou bien une île des Caraïbes, voire l’Antarctique… En vendant l’exotisme, l’aventure ou le repos, les croisières en mer attirent chaque année de plus en plus de personnes : près de 30 millions de passagers s’étaient embarqués dans une croisière en 2019 ; les compagnies de croisière attendent 38 millions de passagers en 2026.

Mais ce programme paradisiaque cache un sombre tableau. L’industrie des croisières est extrêmement polluante pour des bienfaits sociaux quasi nuls. Elle est également dangereuse pour la santé des habitants des ports qui subissent la présence des gigantesques palais des mers et leurs émissions. Les retombées économiques des croisières pour l’économie locale sont également ridiculement faibles, et les compagnies maritimes pratiquent l’optimisation fiscale à des niveaux très importants.

 

UNE CROISIERE, C’EST AVANT TOUT DES DECHETS ET DE LA POLLUTION

Dans les cages dorées que sont les navires de croisière, une quantité astronomique d’activités fortement polluantes sont proposées. Des activités ludiques qu’on peut très bien retrouver sur la terre ferme : piscines classiques ou à remous, jacuzzis ; tyroliennes, trampolines et toboggans ; restaurants, bars et clubs ; salles de spectacle, spas et casinos…  Les compagnies de croisière savent qu’elles peuvent maximiser leurs profits en incitant les passagers à consommer à bord. Le forfait d’un ticket de croisière inclue généralement le prix de la cabine, de plusieurs activités prévues à l’avance ainsi que plusieurs repas par jour : mais les extras proposés à bord comme les boissons, séances de massage, casino, ou le Wifi exigent de payer des suppléments. Les compagnies le savent et se sont lancées dans une course au gigantisme afin de réaliser des économies d’échelle. Plus de passagers et plus d’activités par passagers, tel est leur mot d’ordre ! Jusque à atteindre le ridicule.

Le Wonder of the Seas de la Royal Carribean, mis en service en 2022, est le plus long paquebot du monde avec ses 362m de long. Pour près de 7 000 passagers, il propose 21 restaurants, des dizaines de bar et de piscines, des salles de spectacle, patinoires ou encore des avenues consacrées uniquement au shopping. Temples flottants de la religion consumériste, les navires sont devenus la fin en soi des croisières, et non plus le moyen de transport qui permet aux voyageurs d’aller découvrir des terres étrangères. A défaut de s’ouvrir au monde, les passagers des croisières ouvrent leur portemonnaie aux compagnies de croisière.

Avec un tel attirail d’activités, les navires de croisières sont des gouffres à électricité, bien plus que les autres navires. Et à cause de leur poids grandissant, ils consomment toujours plus de carburant. Ils rejettent aussi à la mer beaucoup plus d’eaux usées que les autres navires, à la fois parce que le nombre de passagers est plus important et parce que toutes les activités à bord créent bien plus de déchets. La Convention internationale MARPOL régule toutes les pollutions marines produites par les navires. Concernant le rejet des eaux usées domestiques des navires, elle est radicalement laxiste : elles peuvent être déversées en mer sans aucun traitement, au-delà de 12 milles marins de la côte, c’est-à-dire 22 kilomètres. Les navires de croisière s’en donnent à cœur joie ! Toutes ces eaux ont une forte concentration en microplastiques qui sont une menace pour tout l’écosystème marin.

Les paquebots ne s’arrêtent pas là. La quasi-totalité des navires aujourd’hui font tourner leurs moteurs au fuel lourd. Ce dérivé du pétrole est extrêmement polluant, et les navires de croisière contribuent de façon très disproportionnée aux émissions globales de CO2. Il faut noter que les paquebots de croisière ne sont pas ici plus dangereux que n’importe quel autre navire, qui brûlent également du fuel lourd. Les croisières n’émettent que 0,2% des émissions mondiales de CO2. Mais face à l’urgence climatique que nous vivons, préserver le droit de quelques-uns à polluer en embarquant dans des croisières futiles est un non-sens.

 

NAVIRES GÉANTS, MORTS AU TOURNANT / DES DÉGÂTS SANITAIRES

Le fuel lourd des paquebots a également de terribles conséquences sur la santé humaine, à bord des navires et dans les ports qui accueillent ces léviathans. Ce fuel est le plus lourd des dérivés du pétrole et était à l’origine un déchet des raffineries de pétrole. Brûlé, il relâche en grandes quantités des particules fines et du dioxyde de soufre (SOx), dont on sait de longue date qu’elles causent et aggravent des maladies pulmonaires, comme le cancer du poumon. Dans les ports, les paquebots tuent aussi sûrement que des balles. Rien qu’en Europe, la pollution causée par le transport maritime tue entre 50 000 et 60 000 personnes par an. Poursuivons le calcul macabre : les navires de croisière ne représentent que 0,4% des navires en circulation, mais ils sont responsables de 15% des émissions de polluants dans les ports, à cause de la taille des navires et de la très grande consommation d’énergie qu’ils requièrent. Les compagnies de croisière ont du sang sur les mains.

Dans les ports qui subissent ce fléau, les populations se mobilisent contre ces morts silencieuses. À Marseille, la ville française la plus touchée par le problème, le collectif Stop Croisières se mobilise pour mettre fin aux croisières par des manifestations ou par l’action directe. Le 14 juin, plusieurs militants ont bloqué l’entrée du port au Wonder of the Seas – avant d’être évacués par la police.

 

Face à une demande populaire croissante, que font les États pour protéger l’environnement et la santé de leurs citoyens ? Ils avancent, mais à pas minuscules. Ainsi, depuis 2020, la concentration en soufre maximale autorisé pour les carburants des navires est de 0,5%. Ça semble peu ? Pour le diesel des voitures, le maximum autorisé n’est que de 0,001% ! Mais qui met en place ces régulations ? Le transport maritime est une activité internationale, et il a toujours été admis qu’il devait être régulé internationalement. Ce rôle revient donc à l’Organisation Maritime Internationale (OMI), l’agence de l’ONU où 175 États du monde se rassemblent pour voter les traités internationaux concernant le transport maritime.

Mais l’OMI est aussi le repère de tous les lobbys des compagnies maritimes : c’est la seule agence de l’ONU où les lobbys industriels ont le droit de s’asseoir à la table des négociations avec les États. Ils sont présents en très grand nombre dans les réunions concernant la préservation de l’environnement. Pire, beaucoup d’États invitent dans leur délégation nationale des représentants de compagnies maritimes ! En écoutant les intérêts des entreprises présentes dans ces réunions fermées, les États perdent de vue le bien-être de ceux qui subissent chaque jour la pollution des paquebots. Il est courant à l’OMI que les États adoptent tel quel des amendements proposés par les lobbys des compagnies maritimes. Tant que ce sera le cas, les changements radicaux qui pourraient mettre fin aux absurdités des croisières semblent très loin d’arriver.

 

CROISIERES, UN BIENFAIT ECONOMIQUE ?

Les croisières maritimes sont représentatives du tourisme de masse. Ce tourisme à grande échelle détruit les paysages qu’il vend à ses voyageurs, qui sont devenus des touristes-consommateurs. Venise a ainsi restreint l’accès des paquebots trop grands à ses canaux, car leur nombre menaçait d’endommager les fragiles canaux de la Sérénissime. A Barcelone aussi les habitants se mobilisent contre le tourisme de masse, qui ne se limite pas uniquement aux croisières. Mais les escales des paquebots, qui durent rarement plus de quelques heures, ont un effet pervers sur la ville. Les commerces de proximité comme les épiceries, poissonneries sont remplacés par des boutiques de souvenirs, des supermarchés ou bien des allées commerçantes remplies de boutiques de luxe monotones. Tout cela a un impact sur la vie des habitants qui résident 365 jours par an dans la ville, et non pas quelques heures.

Les croisiéristes aiment rappeler que leurs passagers font tourner l’économie locale en consommant durant les escales, et c’est vrai dans une certaine mesure. Ce qu’ils ne précisent pas, c’est que les compagnies de croisière, elles, refusent systématiquement de faire tourner l’économie locale en payant leurs impôts. Dans l’industrie des croisières, l’évasion fiscale est la règle, pas l’exception. Le taux d’imposition moyen est de 0%, et ce en toute légalité. De quoi rendre jaloux le couple Balkany ! Ou de quoi mettre en colère des millions de citoyens. Les compagnies maritimes parviennent à cette prouesse en profitant d’aides fiscales. La construction et l’entretien de navires sont des activités très coûteuses, et historiquement, les États ont toujours très fortement soutenu les compagnies par des déductions d’impôts. De plus, les propriétaires peuvent enregistrer leurs navires auprès de n’importe quel État, et ils ne s’en privent pas. Les Bahamas, les Bermudes et le Panama sont des pavillons de complaisance : un navire enregistré dans ces pays sera très faiblement imposé, et profitera de lois sur le travail ou l’environnement plus laxistes qu’ailleurs. Sans surprise, une très large majorité des navires en circulation aujourd’hui sont enregistrés sous des pavillons de complaisance.

En 2021, les États de l’OCDE avaient dans leurs mains le moyen de faire payer équitablement les compagnies de croisière et de mettre fin à leur évasion fiscale : un accord pour une taxe mondiale à 15% sur les multinationales venait d’être atteint en grande pompe. Mais après une campagne de lobbying intense mené par les associations d’armateurs, le secteur du transport maritime a eu l’immense honneur d’être le grand oublié : c’est la seule industrie qui a été explicitement exclu de l’accord, et qui continuera à être taxé comme auparavant. Les croisiéristes peuvent dormir sur leurs deux oreilles, leurs profits sont en sécurité.

 

Les croisières sont une menace pour l’environnement et pour la santé humaine, et sont le terrain de jeu de l’évasion fiscale. Exiger des changements dans le fonctionnement de cette industrie toxique ne doit pas être un tabou.

 

Victor Druart

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