La défaite de l’art

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L’art est mort ; son fossoyeur est l’art contemporain. Messe funèbre et réquisitoire.

Crédit photo : https://www.fiac.com/fiac/News/what-the-fiac/fiacgaleries/

L’art. Ce concept vide mais bien présent dans toutes les bouches, des fins connaisseurs jusqu’aux vulgaires. Concept réunissant une multitude de formes artistiques bien distinctes. On a fini par se perdre dans un vocable vide de sens. L’art contemporain embrasse maintenant toute la société et ne cesse d’étendre son influence. Les délimitations entre ce qui est art et ce qui ne l’est pas ont cessé d’exister. Alors peut-on vraiment comprendre l’art contemporain sans être un artiste soi-même ? Quels sont les enjeux d’un tel mouvement et quels sont les conséquences sur le milieu esthétique en général ?

Dans cette triste farce qu’a été la FIAC de 2019, nous avons pu admirer une foule ’’d’œuvres’’ plus ubuesques les unes que les autres. Un descriptif exhaustif ne nous intéresse guère ici mais un exemple éclairera peut-être notre démarche. Voici donc une œuvre sans titre de John Armleder qui représente grossièrement des chaises dans des arbres. Sans titre évidemment pour pouvoir laisser s’exprimer la capacité imaginative du sujet qui la contemple, provoquer un sortir-de-soi essentiel à la manœuvre contemporaine. L’œuvre contemporaine n’a pas de sens en elle-même, c’est nous qui lui donnons un sens. C’est là la manipulation la plus vicieuse mais également la plus ingénieuse de l’art moderne. L’œuvre n’est rien d’autre que notre propre ego exalté par un sentiment de puissance tyrannique et nouveau. Nous jugeons l’art.

Crédit photo : Marc Domage

Nous jugeons l’art. Donc ce qui apparaît devant nous est déjà art avant même que nous ne l’ayons vu et apprécié. L’art moderne et contemporain a déjà gagné car il vous fait croire que le combat est ailleurs. Et l’on entend dans la bouche d’un gardien posté devant l’œuvre : « Je suis étudiant en art, vous ne pouvez pas dire que cette œuvre n’a aucun sens ». Finalement c’est peut-être par sa seule présence que cette personne assure à la médiocrité plastique son statut d’œuvre d’art.

Les règles de l’art, apprentissage, maîtrise, dépassement

Hegel apparaît comme indépassable sur la question de l’art et ses textes prophétiques forcent le respect. L’art est la conquête de l’homme qui veut exprimer sa marche et son évolution vers la liberté. Mais pour montrer une évolution, il faut être en mesure de comparer un avant et un après, voilà pourquoi les productions esthétiques se suivent et ne se ressemblent pas. Pour Hegel, trois stades marquent cette avancée vers la liberté. Durant le stade symbolique, l’homme découvre et apprend les règles esthétiques en créant. Durant le stade classique, il parvient à maîtriser les règles de l’art, « Rien de plus beau ne s’est vu et ne se verra », écrit Hegel dans L’Esthétique. Les œuvres de Bach, Michel-Ange, Botticelli. Que d’œuvres merveilleuses et rationnelles exposant à la fois virtuosité et technique. L‘œuvre apparaît comme un jalon indépassable dans son domaine. Enfin, survient le stade romantique ; « L’art est mort », écrit alors Hegel. L’homme brise les règles de l’art en se de toutes les contraintes esthétiques. Cette liberté permet la réalisation de l’Esprit, certes, mais l’homme qui n’est plus guidé par les règles fondamentales va produire une mélasse artistique infâme réunissant tous les styles mais ne s’apparentant réellement à aucun, permettant toutes les interprétations mais ne s’identifiant à aucune. Le problème de l’art contemporain est là : s’il n’y a plus de règles, tout est susceptible de devenir art et si tout peut être art, alors l’art ne peut plus exister. Apprendre les règles maîtriser les règles et briser les règles sont les étapes dialectiques qui mène au génie de la création artistique. Aujourd’hui, l’homme peut se permettre de faire jouer sa liberté absolue et se contenter de briser des règles que bien souvent il ne connaît même plus. Je suis libre de me dire artiste donc je suis artiste. En effet, si tout ce que je produis est susceptible d’être de l’art, la seule et unique chose qui va en faire une œuvre esthétique, c’est la puissance de mon logos. Je dis que ce que je viens de faire est de l’art donc cela en devient réellement.

Crédit photo : Douce Cahute

Le théoricien de l’art

La liberté est donc devenue le credo des artistes modernes. Liberté suprême pour le créateur et pour le spectateur. Le créateur peut maintenant choisir de tenir compte des règles du passé pour évoluer et retracer en lui les mouvements de l’Esprit ou alors se contenter de briser les règles et produire de la dégénérescence culturelle. Pour cela ils seront adulés par une communauté d’ignares, confortés dans leur médiocrité par l’approbation se soi-disant experts : les théoriciens de l’art. Rarement un artiste eux-mêmes, il leur vient une idée folle. De la non-règle il veut faire une règle ; ils veulent donner du sens au non-sens. Voilà la tumeur de la culture qui gangrène la société moderne. L’art n’est pas vicieux lorsque on l’admire ou le déteste dans la contemplation, là il est vraiment art. Mais le logos corrompt tout. Le langage procure à travers les mots un contenu abstrait à des objets concrets ou abstraits dans un seul but : la communication. Celle-ci est par nature imparfaite. Michel Henry nous dit donc ceci sur la peinture moderne : « L’extraordinaire révolution pensée et accomplie par Kandinsky pourra se formuler ainsi : non seulement le contenu de la peinture, ce qui est ultimement représenté, ou pour mieux dire exprimée par elle n’appartient plus au monde comme un de ses éléments ou une de ses parties – phénomène naturel ou évènement humain – mais les moyens permettant l’expression du contenu invisible qui constitue le thème nouveau de l’art, ces moyens eux même doivent être compris maintenant comme intérieurs dans leur signification et finalement dans leur réalité véritable – comme invisible » . Le texte du théoricien de l’art semble bien mystérieux, non pas par l’emploi d’un vocabulaire spécifique au domaine de l’art, mais par un discours pseudo mystique incompréhensible, comme si Henry lui-même ne voulait pas être compris. Les théoriciens qu’ils soient littéraires ou de l’art, sont friands de ce type d’énoncés. En effet, ils pourront interpréter les thèses à leur guise. Les contre-sens ou les non-sens n’ont que très peu d’importance. Au mieux, ils passeront inaperçus et dans le pire des cas, un contre-sens amènera une nouvelle théorie ‘’géniale’’ sur l’art ou la littérature qui sont de toute manière deux foyer de la tromperie et de la fausseté intellectuelle. En justifiant la divagation d’un artiste névrosé comme Bacon, Kandinsky ou Malevitch, l’homme justifie le non-sens et l’irrationnel. La barbarie se mêle discrètement à la culture et en assimile les propriétés. Mais après tout, qu’importe ! L’important reste le salaire et la postérité. Et le salaire parlons-en ! L’art contemporain est hélas rémunérateur. Si les œuvres ne coûtent pas forcément un prix exorbitant à la création, c’est dans la fétichisation de la marchandise par les consommateurs que l’œuvre tire toute sa richesse. L’art contemporain c’est l’opium des bourgeois. En 2018 on notait déjà un produit brut de 15,5 milliards de dollars pour les ventes d’objets d’art (soit+4%)1 Rien qu’en France, le marché de l’art est en pleine expansion et représente une source de placement financier non imposable. Les œuvres cotées trouvent jusqu’à 85% d’acquérants fortunés2. L’art est devenu le fer de lance de la lutte des classes, une lutte culturelle. Je possède l’art, toi tu peux seulement le contempler.

Le futurisme

Un génie artistique moderne s’élève pourtant des ténèbres et de la malhonnêteté qui l’a vu naître. Il s’agit de Marinetti le fondateur du mouvement futuriste italien. En apparence, les peintures et poèmes futuristes ont l’air tout aussi perdus que les autres œuvres modernes. Mais en réalité, Marinetti avait conscience de cela et se moquait de la modernité en créant du moderne ! On pouvait résumer sa pensée en ces termes : Je peins la voiture, tout en sachant que mon modèle, c’est-à-dire la voiture réelle, est bien plus belle que ma peinture. « Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace » écrit Marinetti dans le Manifeste du futurisme. Ce pied-de-nez a laissé les artistes de marbre. Que devaient-ils faire ? S’opposer à ce mouvement, c’était le justifier et en même temps avouer la dégénérescence des œuvres modernes. « Musées, cimetière ! Identiques vraiment ! », « Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques. Combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires », écrit encore Marinetti. Sa pensée a bel et bien une limite mais celle-ci a été percluse et mise en terre encore vivante par l’intelligentsia européenne qui considérait Marinetti et ses amis comme une simple association de malfaiteurs exaltés. Lui et les futuristes ont mis le doigt sur un problème sociétal et culturel grandissant. La société les a immédiatement fait taire. Et tandis que grandit l’absurde, Marinetti a cette intuition : c’est dans la lutte et non dans la discussion conceptuelle, la tolérance naïve ou le mépris lâche que la vérité surgira. « Il faut cracher chaque jour sur l’Autel de l’art ». A travers une désacralisation du domaine, nous reviendrons peut-être un jour à des chefs d’œuvres dignes de ceux d’antan.

Alors tous ensemble, crachons sur la FIAC de Paris, n’ayons plus peur de pointer du doigt l’hypocrisie, la médiocrité et la manipulation qui se font passer pour culture. Reprenons le pouvoir d’affirmer que ceci est de l’art et que cela n’en est pas. Vous qui savez saisir la beauté plutôt que l’absurde vous êtes les véritables artistes, vous qui contemplez l’œuvre plutôt que d’essayer de la comprendre, vous êtes les véritables esthètes.

Bibliographie

-Esthétique, textes choisis, GWF Hegel, Presses Universitaires de France – PUF (1 juillet 1998)

– Manifeste du futurisme, FT Marinetti, Voix d’encre, 01/09/2014

-Voir l’invisible. Sur Kandinsky, Michel Henry, PUF, Quadrige, mars 2014

1 https://www.francetvinfo.fr/culture/arts-expos/en-2018-croissance-record-pour-le-marche-mondial-de-l-art-depuis-1945_3293315.html

2 https://www.huffingtonpost.fr/entry/les-chiffres-vertigineux-du-marche-de-lart-en-2017_fr_5c92b0afe4b0983cd4e449c5

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