« La Vème République rend l’engagement militaire très facile » – Entretien avec Michel Goya

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Michel Goya est colonel (ER) des Troupes de marine (Armée de Terre). Docteur en histoire et ancien titulaire de la chaire d’histoire militaire de l’Ecole de guerre, il vient de publier Le Temps des Guépards, La Guerre mondiale de la France de 1961 à nos jours.

Entretien réalisé par la rédaction.


Gavroche : Depuis 1961, la France a mené 19 guerres sur 3 continents ainsi que 13 grandes opérations militaires de police internationale. Comment expliquer cet activisme pour le moins unique ?

Michel Goya : C’est la rencontre d’une offre et d’une demande également importantes. L’offre, c’est un outil militaire disponible et surtout des institutions de la Ve République qui rendent l’engagement militaire très facile puisqu’il suffit que le président de la République le décide. La demande, c’est le besoin de participer aux affaires du monde pour justifier notre statut de puissance alors que par ailleurs nous sommes liés par de nombreux accords de défense en Europe et en Afrique. Au bout du compte, peu de présidents de la République ont résisté à la tentation de lancer une ou plusieurs opérations militaires. C’est facile, cela donne une posture d’homme d’État et parfois, ça réussit. Cela aboutit effectivement à un nombre total d’interventions très important et dans des champs très variés. Je ne parle ici que des plus importantes, celles qui ont provoqué des combats, que ce soit des missions de guerre ou de police, la différence entre les deux étant la présence ou non d’un ennemi politique désigné.

Vous parlez de la « guerre mondiale en miettes » de la France depuis 1961. Qu’est-ce qui relie les multiples opérations militaires françaises depuis 60 ans ? Y a-t-il vraiment une unité au cours de cette période ?

Au bilan, il y a beaucoup d’engagements, mais le plus souvent d’ampleur et de violence limitées. Un peu plus de 800 soldats sont tombés au service de la France en soixante ans. Il suffit de comparer avec les pertes de la période de 1902 à 1962, et même les périodes précédentes pour comprendre que l’on n’est plus du tout dans la même ère stratégique. Dans le même temps, celle-ci n’est pas figée. On a connu trois grandes évolutions géostratégiques depuis la fin de la guerre d’Algérie : la période gaullienne post-colonisation et guerre froide, le temps de la mondialisation à partir de l’effondrement de l’Union soviétique et le temps de la guerre contre les organisations armées depuis le début du XXIe siècle. Si les modes d’action ont évolué dans ces différents contextes, le point commun de l’engagement militaire français depuis soixante ans est clairement le souci d’« en être ». Le statut, le « rang » disait le général de Gaulle, est le premier intérêt de la France à défendre.

Que vous inspire rétrospectivement notre engagement militaire en Afghanistan ?

Un sentiment de gâchis. Une opération militaire française est lancée avec toujours dans la tête du président de la République l’idée de toucher un ou plusieurs publics, et l’ennemi n’est pas forcément le public privilégié. On s’engage en Afghanistan sans autre volonté que de montrer sa solidarité avec les États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001. Comme chaque fois que l’on s’engage en coalition avec eux, on suit intégralement la stratégie des Américains, ne serait-ce que parce qu’ils fournissent 80 % des moyens. Le problème est que la stratégie américaine en Afghanistan, qui consistait à abattre à la fois Al-Qaïda et les Talibans, alliés du Pakistan, était très risquée. De fait, lorsque ceux-ci ont réussi à se réfugier au Pakistan, un pays qu’il n’était évidemment pas question d’envahir, les choses sont devenues plus compliquées.

Le « nouvel Afghanistan » que l’on a essayé à mettre en place s’est avéré corrompu, à tous les sens du terme, et avec l’aide du Pakistan les Talibans sont revenus. Dans ce cadre, l’engagement français est longtemps resté périphérique, en participant à la formation de l’armée afghane, à l’aide humanitaire, à la force aérienne de la coalition (avec beaucoup de restrictions d’emploi) puis en engageant un groupement de forces spéciales dans le sud du pays. Encore une fois, les objectifs étaient plus diplomatiques que militaires. Même l’engagement des Forces spéciales en 2003 répondait d’abord de faire un geste de réconciliation avec les États-Unis après la crise qui nous avait opposés au sujet de l’Irak. Le vrai tournant intervient en 2008 avec la décision de Nicolas Sarkozy d’engager des bataillons français dans la province de Kapisa et le district de Surobi, à proximité de Kaboul. C’est encore une fois un geste vis-à-vis des États-Unis et son intention n’est pas de vaincre l’ennemi dans la région. Au bout du compte, alors que par ailleurs on réduit en France comme jamais les moyens de la Défense et que le président de la République s’immisce en permanence dans les opérations militaires pour en diminuer le coût vis-à-vis de l’opinion publique, ce combat était ingagnable sur le terrain.

Les opérations de type « humanitaire » comme l’opération Daman au Liban sont-elles condamnées à l’échec ?

L’engagement dans la FINUL au Liban depuis 1978 n’est pas une opération humanitaire, mais une opération d’interposition et donc peu utile. On ne maintient la paix que lorsqu’il y a déjà la paix, et cette paix a presque toujours été imposée par la force et non par la diplomatie. On met beaucoup de temps à l’admettre, tant le passage par la guerre répugne. On peut le comprendre, mais l’engagement sur un théâtre de guerre en refusant d’y combattre est souvent désastreux. Ce n’est pas parce qu’on ne veut pas d’ennemi que l’on n’en a pas et au bilan les dégâts d’une interminable mission d’interposition ou de soutien sans courage, comme à Beyrouth en 1983-1984, sont souvent très supérieurs à ceux d’une guerre. La plupart de nos soldats tombés en opération sont morts dans ce type d’engagement peu utile. Les opérations de stabilisation qui ont réussi bénéficiaient de l’accord, parfois imposé ou tacite, de toutes les parties en présence et de moyens considérables pour sécuriser durablement la région. C’est arrivé dans les Balkans et parfois en Afrique subsaharienne.

Vous écrivez sur votre blog « Je conclus en insistant sur la vulnérabilité actuelle de notre outil militaire, de bonne qualité, mais tellement réduit et surtout incapable de monter vraiment en puissance ». Pouvez-vous nous expliquer cela ?

C’est très simple. En 1990, nous avons décidé de réduire le budget de la Défense, ce que nous avons fait constamment jusqu’en 2015. À ce moment-là, il représentait sensiblement celui de 1984 en monnaie constante. Toujours en 1990, on décidait de conserver les grands et coûteux programmes industriels lancés pour combattre les forces soviétiques. Dès lors, l’équation était intenable. La crise qui a touché les armées pendant 25 ans était d’abord une crise de financement. Pour financer ceux qui fabriquaient les équipements, on a décidé de réduire ceux qui les utilisaient. La professionnalisation complète des forces armées décidée en 1996 a été en fait une suppression des appelés, puis de 95 % des réserves, et comme cela ne suffisait pas, on a réduit aussi le nombre de soldats professionnels. On se retrouvait ainsi en 2015 avec quatre fois moins de soldats mobilisables, active et réserve, qu’en 1990.

Comme dans le même temps, on conservait des équipements anciens plus longtemps que prévu en attendant les nouveaux, et que toujours par économie l’on réduisait la structure de soutien technique, le taux de disponibilité de nos équipements majeurs s’est effondré. Au bilan, si en 1990 on pouvait dans l’armée de Terre mobiliser 120 régiments de combat en quelques jours, il serait difficile d’en avoir plus d’une quinzaine complètement armés aujourd’hui. Le changement complet de politique de Défense depuis 2015 a amélioré les choses, mais nos forces armées, notamment les forces projetables, restent à un volume très faible. Nous sommes très bons tactiquement, c’est-à-dire que nos soldats sont forts sur chaque point de contact avec un ennemi, mais nous ne pouvons avoir beaucoup de points de contact en même temps, autrement la surface maximale de notre action est réduite. Dans le même temps, nous avons pratiquement détruit toutes nos réserves. Pendant plus d’un siècle, notre système de Défense a fonctionné sur la possibilité de le multiplier par deux (en 1990) jusqu’à cinq (en 1914) grâce aux réserves. Ce système n’existe plus. Nous sommes donc très vulnérables à une grande surprise.

L’Europe de la défense est-elle souhaitable ?

Mais l’Europe de la défense existe. Ne serait-ce que dans le champ opérationnel, il existe un corps de réaction rapide européen et même un groupement tactique à 1500 soldats, tournant entre les différents pays, en alerte permanente… qui n’a jamais été activée en 15 ans. Une armée est un instrument au service d’un État ou au moins d’un vrai exécutif politique comme dans certaines organisations armées. Lorsqu’il y aura un État européen, il y aura une armée européenne, pas avant.

Il existe également des alliances d’État qui peuvent mettre des moyens en commun pour atteindre un objectif commun. La France et la majorité des pays de l’Union européenne font partie de l’Alliance atlantique qui est de fait la seule alliance militaire en Europe. On peut le déplorer au regard de la prédominance américaine dans ce système, mais c’est ainsi et beaucoup de pays européens s’en satisfont très bien. On peut imaginer des alliances particulières entre pays européens pour défendre des intérêts communs, mais là on bute sur un autre problème, celui du refus de la plupart des pays européens d’engager leurs soldats au combat. Donc on peut faire des opérations molles dans le cadre de l’Union européenne, mais cela ne donne généralement pas beaucoup de résultats. On en fait d’ailleurs de moins en moins. Restent des coopérations bilatérales entre les quelques nations qui acceptent de prendre des risques, et cela seul peut fonctionner.

Il en est sensiblement de même pour les projets d’équipements militaires. Si des coopérations bilatérales ont donné d’excellents résultats, les projets européens larges ont une fâcheuse tendance à sécréter de coûteuses « usines à gaz ».

Quel regard portez-vous sur le devoir de réserve imposé aux militaires français ?

Il est normal que les militaires, comme tous les fonctionnaires, ne puissent exprimer publiquement d’opinions politiques et religieuses, disons idéologiques. Il est également normal et heureux qu’ils ne puissent se syndiquer. Il est par ailleurs évidemment interdit de compromettre les opérations en cours. Ce serait de toute façon divulguer des informations classifiées. Ces contraintes intégrées, je ne vois pas ce qui empêcherait un militaire d’analyser ce qu’il fait, et ce que l’institution fait, que ce soit en interne ou même en externe. Je ne connais pas d’autre manière d’améliorer les choses que l’analyse et le débat. Une armée ne peut évoluer correctement sans d’espaces libres ou les idées professionnelles puissent s’exprimer.

J’ajoute que cela est en partie valable pour les anciens militaires. Que l’on « remette le képi » pour parler de la chose militaire est légitime et normal. Un ancien médecin se présentera ou on le présentera comme tel, pour parler médecine. Il en est de même pour les militaires. En revanche, je ne vois pas en quoi se présenter comme ancien médecin ajouterait une plus-value pour parler d’autre chose. C’est également la même chose pour les militaires. Être l’ex-général X ou l’ex-colonel Y n’est pas un diplôme pour parler de tout.

 

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