Les langues régionales : menace ou opportunité pour l’unité nationale ? – Entretien avec Michel Feltin-Palas

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Rédacteur en chef à L’Express, Michel Feltin-Palas est, l’auteur d’ouvrages sur l’histoire du français et les discriminations liées aux accents régionaux. Son dernier livre, Sauvons les langues régionales ! vient de paraître (1). Il publie également Sur le bout des langues, une infolettre hebdomadaire de L’Express consacrée au français et aux autres langues de France (2) et est un fervent défenseur des langues régionales et minoritaires. Étudier la place des langues régionales à travers le prisme de la souveraineté nationale est la raison de cet entretien pour Gavroche. 


L’entretien vidéo :

 

L’entretien écrit :

Gavroche : D’où vous vient cet engagement pour les langues régionales ?

Michel Feltin-Palas : Deux raisons se conjuguent, comme souvent. La première est personnelle. J’ai grandi en Ile-de-France et mon père était parisien, mais ma mère était béarnaise et béarnophone. Toute sa famille parlait béarnais (une langue qu’on peut également appeler gascon ou occitan), comme c’était le cas dans son village depuis mille ans au bas mot. Or, en à peu près 50 ans, cette langue y est devenue très minoritaire et pourrait finir par disparaître d’ici à quelques décennies. J’ai donc une approche sensible de la question.

La seconde est professionnelle. J’écris sur les langues en général depuis une quinzaine d’années et, depuis 2018, publie « Sur le bout des langues », une lettre hebdomadaire sur ces sujets. Ce qui signifie que, chaque semaine, je rencontre des linguistes, des historiens et des acteurs des politiques linguistiques. J’ai donc acquis au fil du temps une certaine compétence dans ce domaine et j’ai notamment appris ceci : le déclin et l’expansion des langues ne sont jamais les conséquences du hasard ou d’une fatalité. Comme le disait le linguiste Max Weinreich, « la différence entre une langue et un dialecte, c’est que la langue a une armée. » Quand on a compris cela, on sait que la disparition des langues régionales de France n’a rien d’inéluctable. Et que tout dépend des mesures qui seront prises en leur faveur – ou pas.

Comme le disait le linguiste Max Weinreich, « la différence entre une langue et un dialecte, c’est que la langue a une armée. »

Quels sont les arguments que vous préférez mobiliser pour sensibiliser à l’intérêt de l’enseignement de ces langues, pour qu’elles continuent à perdurer ?

Il en est de nombreux. Premièrement, il faut souligner qu’elles comptent encore de nombreux locuteurs. Ils sont rarement mis en avant, car nous sommes un pays centralisé : les médias nationaux se situent à Paris où, par définition, il n’y a pas de langue régionale. L’erreur consiste alors à croire qu’elles ne seraient plus parlées, si ne c’est par quelques personnes âgées dans des EHPAD du Massif central. C’est faux : selon les enquêtes les plus récentes, il y aurait environ 10 millions de locuteurs réguliers d’une langue régionale en France, outre-mer compris. 10 millions, c’est l’équivalent d’une audience d’un match de l’équipe de France de foot à la télévision ; doit-on considérer que personne ne s’intéresse au ballon rond dans ce pays ?!

Deuxièmement, je veux rappeler qu’il s’agit de notre patrimoine national. Le breton, par exemple, est la seule langue d’origine celtique encore présente en métropole, la seule qui nous rattache à notre passé gaulois. Faire mourir le breton n’est donc pas un problème seulement pour la Bretagne, c’est un problème pour la France !

Troisièmement, on le sait peu, mais la France est un pays fondamentalement multilingue et cela ne l’a pas empêcher d’exister. L’abbé Grégoire expliquait dans un célèbre rapport rédigé en 1794 qu’à son époque, 80% des Français ne parlaient pas français. 80 % ! Il n’y a aucune incompatibilité entre diversité linguistique et unité nationale. Cela est d’ailleurs vrai dans le monde entier, où l’on recense environ 6000 langues pour 200 pays. Le multilinguisme est la règle, le monolinguisme l’exception.

Je pourrais évoquer bien d’autres arguments, mais je terminerai par celui-ci : une langue ne sert pas seulement à communiquer, à dire « passe-moi le sel » ou « je vais rentrer ce soir à dix-neuf heures ». Parler différemment, c’est penser différemment, et je vais tenter de l’illustrer à travers un exemple concret. Vous savez que nous avons en France une grande école de mathématiques. L’un de ses représentants, Laurent Lafforgue, explique ceci : « Ce n’est pas parce que l’école française de mathématiques est puissante qu’elle peut publier en français ; c’est parce qu’elle publie en français qu’elle est puissante parce que cela la conduit sur des chemins de réflexion différents. » C’est la même idée que développe Alberto Manguel, romancier, essayiste et professeur au collège de France : « Je n’ai pas les mêmes idées en français, en anglais et en espagnol. Et je ne sais pas quelles seraient mes idées en arabe ». Pourquoi ? Tout simplement parce que les circuits neuronaux diffèrent selon les langues que l’on pratique, et cette règle vaut bien entendu aussi pour les langues dites régionales. La diversité linguistique doit donc être comparée à la biodiversité écologique. Il s’agit d’une richesse collective de l’Humanité qu’il est impératif de préserver.

Il se trouve de surcroît que la France a la chance extraordinaire de posséder la plus grande diversité linguistique d’Europe. Je suis très profondément patriote, j’adore la France, mais j’adore la France en raison de sa diversité. C’est pourquoi je me bats pour la conserver.

La France a la chance extraordinaire de posséder la plus grande diversité linguistique d’Europe.

Pensez-vous que ces arguments sont suffisamment mobilisateurs aujourd’hui ?

Je l’espère… Mais si tel n’est pas le cas, je vais en avancer un autre. Les scientifiques l’ont prouvé : chaque individu est structuré par sa langue maternelle, qui constitue un élément aussi important pour son identité que la forme de son visage, son nom de famille ou son orientation sexuelle. C’est en effet par la langue qu’un enfant découvre le monde, exprime ses premières émotions, communique avec ses parents et sa famille… Dès lors, si, à l’âge de 15 ou 20 ans, on lui affirme que sa langue n’est pas une « vraie langue », mais un vulgaire « patois » synonyme d’inculture, on porte atteinte à un élément de son identité profonde. D’autant qu’à travers sa langue, ce n’est pas seulement lui que l’on dévalorise, mais aussi ses parents, ses aïeux, sa culture, sa région…

En le contraignant de surcroît à passer à une autre langue, supposée plus noble, – ce qui signifie que la sienne est ig-noble – on développe chez lui un phénomène que les linguistes appellent la « honte de soi ». Se développe alors une tension entre ses deux langues et, à travers elles, entre son être profond et son être social. Dans certains cas, cette tension débouche sur de véritables maladies psychologiques, voire des maladies organiques comme des cancers de la face, le visage étant le siège de l’identité.

Imposer à un être humain un changement de langue, c’est donc le faire souffrir, attenter à son bien-être psychologique et dans certains cas menacer sa vie. Cela seul devrait nous inviter à rester tolérant vis-à-vis des autres, ou plutôt vis-à-vis des nôtres !

Il semble pourtant y avoir une moindre transmission orale des langues entre les générations. Ne pensez-vous pas que l’apprentissage des langues régionales à l’extérieur du cercle familial est quelque chose d’artificiel ?

Je tiens en premier lieu à rappeler que les langues régionales ne sont pas seulement des langues de tradition orale. Les plus anciens écrits bretons ont plus de 1000 ans. Au XIIe et au XIIIe siècles, les troubadours, qui écrivaient en langue d’oc, dominaient l’Europe littéraire, au point d’imposer leur vocabulaire à la cour du roi de France. A la même époque, le picard produisait de nombreux chefs d’œuvre, et je pourrais poursuivre cette énumération…

Il faut ensuite s’interroger sur les raisons qui ont conduit à l’arrêt de la transmission des langues régionales en France métropolitaine. A priori, personne ne cesse de transmettre la langue de ses parents à ses enfants. Personne !

Pour expliquer cet apparent « suicide linguistique », certains chercheurs ont mis en avant les effets conjugués de la Première Guerre mondiale, du service militaire et de l’urbanisation, qui ont brassé les populations, effets encore amplifiés par les médias, agents majeurs de diffusion du français. D’autres encore ont estimé que ce renoncement de masse aurait été librement consenti, soutenant que les populations auraient opté pour la langue nationale dans une sorte d’élan volontaire leur permettant d’embrasser la modernité et de s’élever socialement.

Ces différents facteurs ne doivent pas être négligés, mais ils ne suffisent pas à comprendre ce qu’il s’est passé. Et cela pour une raison simple, que souligne l’historienne Rozenn Milin : les Bretons, les Béarnais, les Flamands et les autres auraient très bien pu apprendre le français en plus et non à la place de leur langue historique. Après tout, le bilinguisme se pratique dans une bonne partie du monde. S’ils ont opté pour le monolinguisme, brisant ainsi le lien séculaire qui les reliait à leurs aïeux, il a donc fallu une autre raison, extrêmement profonde. Et cette raison est celle-ci : la mise en place par l’État d’un système contraignant destiné à reléguer les langues régionales dans la sphère privée. Je vous rappelle le titre du rapport de l’abbé Grégoire « sur la Nécessité et les Moyens d’anéantir le patois et d’universaliser l’Usage de la Langue française » – anéantir !

Dans ce cadre, la décision de la Troisième République de faire du français la seule langue de l’École et, ce faisant, la seule langue des diplômes et de la promotion sociale, a joué un rôle décisif. A partir de là, il a été impossible de devenir avocat, médecin ou instituteur en parlant normand, franco-provençal ou catalan. Empêcher ses enfants de parler français, c’était les condamner à rester paysans, c’est-à-dire, dans la plupart des cas, à vivre dans la misère. Or, c’est une règle de base de la linguistique : laisser un individu « libre » de choisir une langue « utile » et une langue « inutile », c’est évidemment avantager la première.

Ajoutons que les méthodes utilisées par les instituteurs ont parfois été scandaleuses puisque les enfants « coupables » de parler la langue de la parole à l’école étaient très souvent punis. Souvenez-vous de ce fameux « signal » ou « symbole », massivement en usage jusque dans les années 1960, que l’on imposait à l’élève surpris en classe à prononcer un mot en auvergnat ou en alsacien. L’instituteur lui accrochait au cou un sabot ou un morceau de fer, dont le « fautif » ne pouvait se débarrasser qu’en dénonçant l’un de ses camarades. A la fin de la journée, le détenteur du « signal » était puni. On a donc associé dans l’esprit des enfants les langues régionales à des notions de « punition » et de « délation ». Je ne suis pas certain que ces méthodes soient recommandées par les meilleurs pédagogues…

Parfois, le châtiment tournait à l’humiliation, comme en témoigne cette histoire vraie. Le jour de la rentrée, un élève ne connaissant que le breton a demandé à aller aux toilettes. Le maître lui a répondu que, s’il voulait y aller, il devait poser sa question en français, si bien que le pauvre enfant a fini par uriner sur lui. Pensez-vous qu’une fois adulte, il ait eu le désir de transmettre le breton à ses propres enfants, en sachant a fortiori que cette langue ne leur permettrait pas de s’élever socialement ? Non, évidemment.

C’est ainsi que l’on a créé les conditions pour interrompre la transmission de ces langues. Je n’en veux pas aux instituteurs, qui ont cru bien faire. Je dis simplement que les Provençaux, les Savoyards et les autres n’ont pas « choisi » d’abandonner leur langue ; on a créé les conditions pour qu’ils le fassent. C’est tout à fait différent.

L’État a mis en place un système contraignant destiné à reléguer les langues régionales dans la sphère privée.

Le recours aux anglicismes et le désintérêt pour les langues anciennes sont-ils des phénomènes liés à la disparition des langues régionales ?

Je le pense. D’une part, notre pays semble croire qu’une langue ne sert qu’à communiquer. Dès lors, pourquoi le latin et le grec devraient-ils continuer à être enseignés ?

D’autre part, si l’on est prêt à sacrifier les langues régionales sous prétexte qu’elles sont moins « utiles » que le français, on prépare la place pour une langue qui est plus « utile » encore, l’anglais.

Imaginez maintenant que dans tous les pays de l’Union européenne, à plus ou moins long terme, l’anglais soit la seule langue officielle. Que les cours dans toutes les écoles soient donnés en anglais ; que la seule langue des diplômes soit l’anglais ; que tous les grands médias utilisent l’anglais ; qu’il faille parler anglais dans les administrations, les entreprises, les assemblées politiques… Et ce aussi bien en France, en Italie, en Allemagne, en Espagne, en Pologne, en Estonie et ailleurs. Ce serait certes plus pratique, nous nous comprendrions tous et nous n’aurions plus besoin d’interprètes. Mais vous sentez bien ce que nous perdrions au passage : cette richesse extraordinaire qu’est la diversité linguistique. Je suis certain que les Français refuseraient une telle évolution et ils auraient raison. Eh bien, il en est exactement de même pour les langues dites régionales. Et c’est pourquoi un Gascon a envie de continuer à parler gascon, un Flamand le flamand, un Réunionnais le créole réunionnais…

Dois-je rappeler une banalité ? Il est possible de parler plusieurs langues ! Notre cerveau le permet ; la moitié de l’humanité parle au moins deux langues ! Dans l’idéal, on pourrait même envisager que chaque petit Français en apprenne trois : sa langue régionale, le français et une langue internationale, ce qui nous permettrait de combiner diversité linguistique, cohésion nationale et ouverture sur le monde.

Ma position est très simple et tient en une formule : oui au français langue commune, non au français langue unique.

Que pensez-vous de l’enseignement de l’arabe dès l’école élémentaire ?

Sa situation n’a rien à voir avec celle des langues régionales pour au moins deux raisons. La première est que si, demain, plus personne ne parlait arabe en France, l’arabe ne serait pas pour autant menacé de disparition sur la planète. Tandis que si plus personne ne parle auvergnat en France, l’auvergnat aura définitivement disparu !

La seconde est que l’arabe n’est pas une langue territoriale de France, mais une langue d’immigration alors que les langues régionales, elles, appartiennent à notre patrimoine national. La France n’a pas vocation à sauver l’arabe, pas plus que le turc ou l’espagnol. En revanche, elle a pour mission de sauver les langues historiques parlées sur son territoire. Que penseriez-vous si, demain, un ministre de la Culture affirmait : « Nous avons en France de nombreuses cathédrales gothiques ? N’en gardons qu’une, Notre-Dame-de-Paris, et détruisons Chartres, Reims, Amiens, Bourges et les autres. » Comment réagiriez-vous ? Vous hurleriez au scandale et ce serait justifié. Eh bien, c’est pourtant ce raisonnement que l’on tient pour nos langues. « Nous avons de nombreuses langues ? N’en gardons qu’une, le français et laissons disparaître les autres. » Je vous le dis : c’est absurde !

S’il est un point commun entre les langues régionales et l’arabe, il se situe ailleurs : dans le jugement porté sur les langues, qui révèle souvent un jugement sur les personnes qui les parlent. Comme le dit le linguiste James Costa : « Avez-vous remarqué que ceux qui sont censés pratiquer des dialectes et des patois sont généralement des Noirs, des vieux et des pauvres ? Et que ce sont toujours ceux qui détiennent le pouvoir – les Occidentaux, Paris – qui s’arrogent le droit d’établir ces catégories ? »

Y aurait-il des personnes qui profiteraient d’un regain de vigueur des langues régionales, par exemple au profit d’un micro-capitalisme ou d’un marketing territorial ?

De manière marginale, seulement. Certes, le capitalisme ne s’encombre pas de morale et fait feu de tout bois. Aux yeux d’un communicant, si les langues régionales peuvent être utiles pour vendre un fromage ou un jambon, il les utilisera. En revanche, il n’y recourra jamais pour un parfum ou une voiture de luxe ! Pourquoi ? Parce que la publicité joue sur les associations spontanées de notre esprit et qu’en France, tout a été fait pour associer les langues régionales à la ruralité et à l’inculture. Personne n’étudie à l’école Pey de Garros, grand poète gascon de la renaissance, ni Michel de Swaen, auteur de langue flamande né Dunkerque et enseigné encore aujourd’hui au Pays-Bas. Au contraire, on laisse croire qu’elles ne sont que des parlers sans intérêt tout juste bons à s’adresser aux chèvres. Le jour où l’on apprendra aux Français que toutes les langues peuvent tout dire, le capitalisme s’en emparera peut-être, mais, honnêtement, on n’en est pas là…  Au contraire : comme le remarquait le philosophe Michel Serres, il y a aujourd’hui plus de publicités en anglais dans les rues de Paris qu’il n’y avait de panneaux en allemand sous l’Occupation.

Aujourd’hui, les langues régionales s’apparentent plus à un folklore qu’à une identité vécue. Que pensez-vous de l’application GPS Waze par exemple, qui a intégré des accents régionaux, ou des métros/trams toulousains ou montpelliérains qui annoncent les arrêts en langue régionale ?

Je ne peux pas vous laisser dire que ces langues s’apparentent à des « folklores ». Les scientifiques le savent : d’un point de vue linguistique, toutes les langues sont égales. Ce qui les distingue, c’est leur statut. Certaines, par les hasards de l’Histoire – et souvent par la force des baïonnettes – sont devenues langues officielles d’un État, pas d’autres.  Mais toutes sont porteuses d’une véritable culture.

Pour répondre à votre question sur le fond, il me paraît nécessaire d’établir une différence entre les deux exemples que vous citez. Waze ridiculise les accents régionaux. Dans l’option toulousaine, par exemple, l’assistant vocal se permet de tutoyer le conducteur et recourt à des expressions familières. Ce qu’il ne fait pas avec l’accent standard, réputé « sérieux ». Ce faisant, il contribue donc à renforcer les clichés associés aux accents régionaux et, partant, les discriminations dont souffrent les personnes qui s’expriment ainsi – soit la moitié de la population environ.

En revanche, je porte un regard positif sur le recours des langues régionales dans le métro, car cette initiative permet de montrer qu’elles sont parfaitement compatibles avec la modernité. C’est important car on les associe en France presque exclusivement au passé et au monde rural. Or, c’est faux, et je voudrais vous le montrer à travers une comparaison. Voilà quarante ans, le breton et le gallois comptaient chacun environ 500 000 locuteurs. Aujourd’hui, on recense aujourd’hui 650 000 locuteurs du gallois, mais seulement 200 000 locuteurs du breton. Pourquoi ? Parce que le gallois serait adapté au milieu urbain et le breton réservé au milieu rural ? J’attends avec gourmandise que l’on m’en apporte la démonstration !

Ces évolutions divergentes s’expliquent par une tout autre raison. Si ces deux langues celtiques, parlées dans deux pays proches géographiquement et de développement économique comparable, connaissent des évolutions aussi opposées, cela tient principalement aux politiques linguistiques appliquées de part et d’autre de la Manche. Au Pays de Galles, presque tous les élèves sont obligés d’apprendre le gallois jusqu’à 16 ans ; une chaîne de télévision financée sur fonds publics diffuse exclusivement en gallois ; le gouvernement délibère en gallois, etc. Rien de tel n’existe en Bretagne pour le breton.

Prenons encore l’exemple du Canada, où le français est de fait une langue régionale, puisqu’il est principalement parlé au Québec. Pourquoi parvient-il vaille que vaille à résister au milieu d’un océan anglophone ? En raison des mesures de politique linguistique qui y ont été adoptées. Dans la Belle-Province, les entreprises sont obligées de communiquer en français, les magasins et les Assemblées également, etc. Imaginons maintenant que le Canada transpose pour le français au Québec le statut qui est celui du breton en Bretagne, que se passerait-il ? C’est très simple : cette région ne compterait plus aucun francophone d’ici à quelques décennies. Comme le souligne le linguiste Patrick Sauzet, « une langue ne peut fonctionner et se transmettre sainement que si elle peut être la langue de toutes les activités d’une société, des plus familières aux plus publiques, des plus simples aux plus élaborées, des plus humbles aux plus prestigieuses. L’enfermement des langues régionales dans le quotidien et l’informel a préludé à leur disparition programmée. »

La France a refusé de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaire de 1999 à cause de velléités indépendantistes. Que penser de ces politiques linguistiques dans un pays comme la France où les volontés d’autonomie menacent l’unité nationale ?

Ce risque n’est pas inexistant, comme le montrent les événements récents en Catalogne espagnole ou en Corse. De fait, une langue sert à un groupe de se définir en tant que tel. Si ce groupe a le sentiment qu’il ne peut pas défendre sa culture dans l’État dans lequel il vit, il peut être tenté de quitter cet État.

Mais cela n’a rien inéluctable car les sentiments d’appartenance peuvent s’additionner. Personnellement, je me sens profondément béarnais, mais je me sens aussi gascon, français, européen et citoyen du monde. Je ne suis aucunement indépendantiste ; je demande simplement à ce que la langue historique de ma région soit préservée. Et je ne suis pas le seul : combien de Poilus sont morts dans les tranchées en ne sachant pas parler français – ou très mal ?

Selon moi, l’argument du risque séparatiste peut même être retourné. Prenez la Suisse qui compte 4 langues nationales. Cela veut dire que l’on peut faire toute sa carrière en français à Genève, en allemand à Bâle, en italien à Lugano en Italie et en romanche dans le canton des Grisons. Y observe-t-on pour autant des mouvements séparatistes ? Non.

En revanche, si le pouvoir suisse décidait de rendre l’allemand obligatoire à Genève dans les l’école, les entreprises, les médias, les administrations et les assemblées politiques, il est probable que cela déclencherait un mouvement indépendantiste à Genève. Et qui faudrait-il blâmer : les Genevois désireux de garder leur culture ou le pouvoir fédéral, qui chercherait à imposer la langue allemande sur un territoire où elle n’a jamais été pratiquée ? De mon point de vue, la faute reviendrait évidemment au pouvoir fédéral.

Imaginez de même qu’en Europe, l’Allemagne, première puissance économique, décide d’imposer l’allemand comme langue commune à tous les autres pays. Que dans les écoles françaises, on n’étudie plus Napoléon mais Bismarck, non plus Hugo et Balzac mais Goethe et Schiller, qu’il faille parler allemand à l’Assemblée nationale comme dans les entreprises. La France ne serait-elle pas tentée de sortir de l’Union européenne parce qu’elle ne se sentirait plus respectée dans son identité ? Sans doute et, de mon point de vue, elle aurait raison. La devise de l’Union européenne est « Unie dans la diversité ». En France, hélas, nous cherchons à être unis dans l’uniformité.

Entendons-nous bien. Il y aura toujours une poignée d’indépendantistes qui voudront sortir à tout prix du pays, mais ils sont ultra-minoritaires. A ma connaissance, il n’y a pas plus de Front de Libération du Béarn que de Front de Libération de la Picardie ! En revanche, il y a des Picards et des Béarnais qui souhaitent conserver leur langue tout en restant français. C’est pourquoi utiliser le risque – réel, mais marginal – du séparatisme me paraît malhonnête intellectuellement. La France peut parfaitement rester diverse culturellement et politiquement une. C’est même ainsi qu’elle s’est construite.

Prenez la Suisse qui compte 4 langues nationales. Cela veut dire que l’on peut faire toute sa carrière en français à Genève, en allemand à Bâle, en italien à Lugano en Italie et en romanche dans le canton des Grisons. Y observe-t-on pour autant des mouvements séparatistes ? Non.

L’Union européenne fait de l’échelon régional un acteur de premier plan. Pour le chercheur Romain Pasquier, la prépondérance donnée aux Régions facilite le contournement d’un État-Nation, parfois trop récalcitrant à la poursuite du projet européen. Quelle est votre position concernant le rôle des Régions dans l’affaiblissement de l’État-Nation au profit d’une gouvernance européenne ? 

Contourner les États a en effet été une tentation de l’Union européenne, mais cette vision est aujourd’hui datée. Lors du referendum contesté en Catalogne, Bruxelles a soutenu le gouvernement espagnol. Et cela pour une raison simple : l’Europe reste un rassemblement d’États-Nations et ces États ont évidemment craint que le précédent catalan ne donne des idées à d’autres régions.

L’écrivaine Danièle Sallenave disait : « Le réveil des identités culturelles en France serait une menace de plus pour les solidarités. » En entendant les alertes concernant la fragilisation de la société française, pensez-vous que des politiques de défense et de promotion des langues régionales seraient une nouvelle atteinte à l’unité nationale ?

Pas du tout. D’ailleurs, je crois que Danièle Sallenave elle-même a changé d’avis sur ces questions. Je ne pense pas par ailleurs que l’État soit le seul garant possible des solidarités. Soutiendriez-vous sérieusement qu’il y ait aujourd’hui égalité entre Paris et la Meuse ? Entre Bordeaux et Guéret ? Entre Lyon et Pointe-à-Pitre ? Il faut parfois sortir de la théorie et avoir l’esprit pratique. Quand on donne les mêmes moyens au fort et au faible, on avantage forcément le fort. Ne confondons pas égalité et égalitarisme.

J’irais plus loin. Plus le pouvoir est proche, plus on se sent solidaire. Si une catastrophe se déroule dans votre ville, vous vous sentez évidemment concerné. Si la même catastrophe a lieu à 500 kilomètres de là, vous l’êtes moins. Et si elle survient en Papouasie-Nouvelle Guinée, moins encore. Ce n’est pas glorieux, mais c’est humain. Tout cela pour dire que cet argument selon lequel maintenir les identités régionales aboutirait à un recul des solidarités ne me paraît pas convaincant. D’autant que rien n’empêche les échelons supérieurs aux régions – l’État, l’Europe – d’assurer in fine la péréquation et l’égalité entre les territoires.

Allons plus loin encore : l’unité nationale doit-elle forcément être le critère absolu ? Je n’en suis pas sûr. Ou alors encourageons Poutine à russifier l’Ukraine et Xi Jinping à imposer le mandarin au Tibet. Au cours du XXe siècle, l’Empire ottoman, l’Empire austro-hongrois, l’URSS et la Yougoslavie – entre autres – ont disparu pour laisser place à de nouveaux États. Est-on sûr que cela ait correspondu systématiquement à des catastrophes ?

Je vous l’ai dit : je suis Français et j’adore la France, je ne suis absolument pas séparatiste. Mais je suis fier d’être Français lorsque la France est fidèle à sa belle ambition : être le pays des droits de l’Homme. Or, le droit des peuples minoritaires à parler leur langue en France en est un. Donc, en défendant les langues régionales, je reste fidèle à l’ambition de notre pays. C’est en respectant sa diversité linguistique que la France sera davantage encore le pays des droits de l’Homme et rendra ses habitants plus fiers encore d’être Français.

 

Propos recueillis par Cécile Auriol
Retranscription par Thomas Primerano

 

(1) Sauvons les langues régionales, par Michel Feltin-Palas, Editions Héliopoles. https://www.heliopoles.fr/auteur/59/michel-feltin-palas
(2) Sur le bout des langues. Lettre d’information gratuite de L’’Express. https://bit.ly/3KDVCT1

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