Comment les EHPAD luttent contre la solitude à Noël

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Tous les ans, les 24 et 25 décembre, la fête de Noël rassemble des milliers de familles à travers la France. En marge de cette grande festivité, certaines générations peuvent être oubliées. Dans l’EHPAD Michel Grandpierre de Saint-Étienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), des personnes âgées fêtent Noël ensemble, parfois loin de leurs familles.


Animation de Noël

Dans la cafétéria de l’EHPAD, deux intervenants font une animation de Noël vers 16 heures. Pascal est déguisé en Père Noël, et Isabelle est habillée aux couleurs d’un sapin. Ils chantent des chansons, que le public de pensionnaires reprend avec eux, alors que Pascal passe dans les rangs pour leur tendre le micro. Le répertoire musical alterne entre des chansons de Noël, des chansons populaires du siècle dernier, et quelques chansons de la décennie 2010.

Le public chante en chœur avec les deux animateurs. « Le spectacle est très très bien ! » juge Daniel, pourtant réputé pour avoir un tempérament râleur. Un peu en retrait, Lucien ne semble pas autant apprécier que le reste de la salle. « C’est bon pour les gosses. Ils m’ont descendu là mais je ne sais pas pourquoi » dit-il avec mauvaise humeur. En fond, on entend Isabelle chanter Petit garçon. C’est la première fois que Lucien passe Noël loin de sa famille. « J’ai mon fils, mais j’sais pas, je m’occupe pas de ce qu’il fait. »

Solitude

Il y a un point commun entre les pensionnaires présents ce jour-là : ce sont ceux qui passent le soir du réveillon de Noël à l’EHPAD. Certains ont vu leur famille dans la journée, mais doivent passer la nuit ici, comme Philippe, 92 ans, qui est sorti avec sa fille pour la messe, mais revient à l’EHPAD pour la soirée.

D’autres connaissent une plus grande solitude, comme Daniel, 68 ans : « J’ai trois enfants mais je veux pas être en contact avec car quand je les vois, ça se dispute. Ils ont pas accepté le divorce avec leur grand-mère. Je les voyais à Noël avant, mais il y a eu un froid. »

Couloir de la résidence Michel Grandpierre de Saint-Étienne-du-Rouvray, le 24 décembre 2022. Crédits photo : Tanguy Lacroix / Gavroche

Mais la principale raison de l’éloignement des familles est surtout due aux aléas de la vie, analyse Loïc, psychologue à l’EHPAD. « Y a parfois des éloignements géographiques, avec des gens qui au fil de leur vie ont parfois suivi leur mari dans une autre région en quittant leur famille. Et le mari décédant, restant seule, la vieillesse arrivant les relations sociales se diminuant, on se retrouve un jour un peu tout seul où nos seuls interlocuteurs c’est les auxiliaires de vie, les infirmiers, le médecin traitant… Et puis un jour faut rentrer en EHPAD et la famille, elle habite en bas de la France. »

Difficile de passer Noël seule.

Vers 18 heures, les auxiliaires de vie commencent à redescendre les résidents un à un pour le repas, l’ascenseur étant en panne. À table, Daniel se fait disputer par une autre pensionnaire plus âgée, sans que personne ne comprenne ce qu’elle lui reproche. Interrogée, elle refuse de répondre à toute question. « Difficile de passer Noël seule » chuchote Caroline, la directrice de l’établissement, à propos de cette dame. « Elle est beaucoup entourée d’habitude, par ses enfants et ses petits-enfants. Mais là, elle est seule ce soir pour le réveillon. C’est compliqué à vivre. » 

Maintenir le lien social

« On va essayer de créer du lien social, de le maintenir pour certains » dit Gladys, animatrice dans l’EHPAD. « C’est pas parce qu’on est en EHPAD et qu’on est entouré qu’on n’est pas isolé, au contraire on peut l’être. Maintenir le lien social c’est aussi faire rentrer l’extérieur dans la résidence et on a des partenariats avec des écoles, des crèches, une garderie et même un lycée. Donc on a des jeunes qui viennent régulièrement faire des ateliers, prendre le goûter et passer du temps avec les résidents. » Toujours souriante, elle ne désespère pas.

Mais concernant Noël, elle note que beaucoup de pensionnaires restent sur place. « On a 10 résidents absents demain sur 70. Y en a qui sont déjà partis, y en a qui partiront que demain. Y a 10 résidents qui vont bouger en tout cas pendant ce week-end. » Selon elle, cela s’explique pour des raisons de santé avant tout : « Y a des impératifs de santé, y a beaucoup de gens en fauteuil, donc en termes de mobilité c’est compliqué, et puis on est sur des gens qui ont une moyenne d’âge de 88 ans je crois, donc on arrive sur des arrière-grands-parents. » 

Tortue de la résidence Michel Grandpierre, le 24 décembre 2022. Crédits photo : Tanguy Lacroix / Gavroche

À l’accueil, une dame vient chercher sa mère pour la soirée, mais annonce qu’elle la ramènera en fin de soirée : « Je viens chercher Maman pour le réveillon mais je la ramène tout à l’heure.  C’est mieux qu’elle dorme là, sinon après elle est perdue. Vaut mieux qu’elle ait ses repères, y’a la mémoire qui n’est plus là donc il faut des endroits qu’elle connait, surtout la nuit. »

Sentiment d’abandon

Selon Daniel, un pensionnaire de 68 ans, « on a l’impression qu’il y a des familles qui sont contentes. Pour les familles, t’es là, t’es bien. C’est que je ressens, quand je les entends parler c’est : Oui t’es bien Maman, t’es bien. Et puis t’as la vieille : gnaaa gnaaaa ! » dit-il en imitant une personne très âgée. « On sent bien qu’on veut s’en débarrasser. Ils disent : Oui Maman on viendra te chercher, on viendra te chercher. Puis ils viennent pas la chercher. À chaque fois y en a qui viennent me dire : Ho mais ma fille m’a dit qu’elle viendrait me chercher, elle est pas venue me chercher. »

Alzheimer

Selon Loïc, le psychologue, l’Alzheimer « est une des premières causes d’entrée en institution, et une des causes de dépendance. La dépendance elle est soit physique, liée au grand âge, ou elle est soit liée à des atteintes neurocognitives qui fait que les gens ne sont plus capables d’être autonomes dans leur activité de la vie quotidienne. »

Concernant ceux qui passent Noël seuls, il explique : « Moi, que le résident me dise « j’ai pas eu de visite », je m’en fiche qu’il en ait eu une ou pas, l’important c’est qu’il le vit comme s’il n’en avait pas eu. Donc c’est ça qui est important dans son vécu psychologique. Après on peut le rassurer en disant « mais tout à l’heure j’ai vu votre fille » mais lui au moment où il parle, il a le manque, il sait qu’il a besoin de voir sa fille. »

En France, on diagnostique encore très peu les maladies d’Alzheimer.

Mais face à cela, il y a une incompréhension des familles. « Les familles sont pas toujours au clair avec les troubles cognitifs de leurs proches parce qu’en France, on diagnostique encore très peu les maladies d’Alzheimer. On a des gens qui arrivent ici ils ont jamais été en consultation mémoire, ils ont jamais vu un gériatre, ils sont tombés parfois sur un médecin généraliste que leur a dit que c’est la sénilité. Mais ça ne veut rien dire, la sénilité. »

Mémoire émotionnelle

Selon Loïc, fêter Noël peut avoir des vertus thérapeutiques pour les pensionnaires atteints de troubles cognitifs. « Dans la maladie d’Alzheimer, même s’il y a des troubles de la mémoire et d’autres troubles cognitifs, il y a une mémoire qui fonctionne encore très bien : c’est la mémoire émotionnelle. Et donc les fêtes de Noël, ça sollicite à la fois la mémoire à long terme des fêtes en famille mais aussi la mémoire émotionnelle et donc c’est des moments qui comptent beaucoup pour les personnes, même pour des personnes qui ont des troubles cognitifs. »

D’un signe de tête, il désigne un pensionnaire, qui fixe les employés en train de dresser les tables : « Vous voyez le monsieur : il est là, il regarde les couleurs rouges de Noël, la décoration, et ça a un peu une fonction de réminiscence. Même ce moment où on monte la table, tout ça c’est super important même si le résident n’en a pas forcément conscience. »

Ainsi, les chansons de Noël de Pascal et Isabelle, qui peuvent paraitre enfantines de prime abord, ont aussi cette fonction de réactivation de souvenirs de l’enfance, ou de souvenirs de petits-enfants à qui on chante ces chansons.

Une fête lourde de sens

Selon Caroline, directrice de l’établissement, la réception de Noël « dépend des résidents, c’est extrêmement variable. Est-ce que la famille est passée dans la journée, est-ce qu’ils peuvent se projeter et voir la famille demain ? Est-ce qu’ils ne vont voir personne ? Est-ce que la famille est passée dans la semaine et ne va réapparaître qu’après les festivités ? Ça dépend aussi des souvenirs qu’ils raccrochent à cette période. Est-ce que c’est le souvenir de disparus ? Est-ce que leur épouse, leur époux qui leur manque ? Est-ce que c’est leurs petits-enfants qu’ils ont envie de voir ? Ou est-ce qu’au contraire ils ont plein de souvenirs nostalgiques ? Il y en a qui ont des souvenirs de la guerre, il y en a qui ont des souvenirs de petits-enfants qui sont nés récemment. »

Moins on a de famille, plus on est amené à être en EHPAD.

Malgré tout, elle reste optimiste quant à la population de la résidence qu’elle dirige : « Sur cet établissement on a la chance d’avoir des personnes pour la plupart bien entourées par leur famille. Sur l’établissement que je dirigeais avant, au CCAS, les résidents étaient beaucoup plus seuls, plus isolés. Moins on a de famille, plus on est amené à être en EHPAD. »

Consentement à l’internement

Selon Daniel, le consentement à l’internement en EHPAD est parfois douteux : « Y a une dame ici elle avait cinq maisons, ses petits-enfants lui ont fait vendre ses cinq maisons. C’est de l’abus de faiblesse. On a une autre dame, de 98 ans et demi, elle marche super bien, elle est autonome, elle a une sacrée tête et une culture incroyable, bah pareil elle a plus de maison. Les enfants, ils ont vendu. » Il se remémore : « J’étais jeune quand mes grands-parents sont morts. Mes parents ils pensaient qu’au pognon ! Je trouvais ça écœurant. Mais on avait pas notre mot à dire. Vous les jeunes, vous raisonnez beaucoup mieux ! »

Pour Loïc, le psychologue, « la question du consentement elle est très importante en maison de retraite. C’est compliqué parce qu’on peut avoir donné son accord pour venir et puis toujours être dans un processus de deuil qui fait que y’a quelque chose qui nous tient. En fait, même quand ils choisissent d’être là, ils le choisissent par défaut, parce que la dépendance et la maladie c’est un choix par défaut. Alors on peut pas se cacher qu’on ne peut pas être à l’abri d’une problématique familiale. Nous, le consentement, on le recueille systématiquement à l’entrée du résident. Mais on est pas à l’abri qu’à l’entrée le résident dise « oui je veux venir » mais on ne sait pas ce qu’il s’est passé derrière. »

Loïc précise que ce sentiment serait décuplé lors des fêtes de fin d’année : « Et y a des moments, comme ce jour-là où c’est la fête de Noël, où ça renvoit à la violence de : je suis ici et je voulais pas complètement être là, je serais mieux en famille chez moi comme à l’époque où je recevais mes enfants. » Selon Caroline, la directrice : « Je pense qu’il y a une différence nette entre ceux qui sont avec nous aujourd’hui, et ceux qui sont dans leur famille aujourd’hui. »

 

Tanguy Lacroix

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