Guillaume Bigot, avocat de la souveraineté française

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Guillaume Bigot est politologue, essayiste, et chroniqueur. Diplômé de Sciences Po Paris, docteur en sciences politiques, il a été conseiller de Charles Pasqua et a soutenu Jean-Pierre Chevènement lors de sa campagne en 2002. Après avoir été professeur en géopolitique et avoir dirigé l’école de management Léonard de Vinci, il est aujourd’hui à la tête du groupe IPAG Business-School, école supérieure de commerce implantée à Paris, Nice, Pékin, Abidjan et Los Angeles. Guillaume Bigot intervient dans divers médias audiovisuels (BFM TV, CNEWS, Sud Radio…) et signe régulièrement des tribunes dans la presse écrite (Figarovox, Causeur, Valeurs Actuelles, Atlantico entre autres). Parmi ses ouvrages, on compte plusieurs best-sellers dont les Sept scénarios de l’apocalypse (Flammarion, 2000), dans lequel il annonçait l’attaque des Etats-Unis par Ben Laden, Toute l’Histoire du monde (avec Jean-Claude Barreau, Fayard, 2003) ou encore Le Jour où la France Tremblera (Ramsay, 2004) qui annonçait l’imminence d’un djihad made in France. Observateur attentif de la vie politique nationale et de la géopolitique, il nous livre ses analyses sur les grandes questions de l’actualité. Recueil des temps forts de cet échange.


Reconfiguration des clivages et souveranisme

 

A la lueur d’un tel parcours, l’on serait tenté de décrire l’homme comme un « souverainiste ». Lui, pourtant, réfute ce qualificatif, ou du moins le trouve réducteur : « Je n’aime pas ce terme, ça sent la défaite ». Et de rappeler « que la souveraineté  demeure nationale et populaire », « la République demeure souveraine malgré ce que peuvent dire certains ». Cette précision faite, c’est tout naturellement que la question de la dualité droite/gauche s’immisce dans la conversation. Guillaume Bigot n’hésite pas à avancer que « le clivage gauche/droite n’est plus structurant en France ». « Il survit, mais en fait il n’est plus depuis Maastricht. Le débat sur le projet de constitution pour l’Union Européenne en 2005 n’a fait que confirmer cette tendance. À l’origine, la droite s’oppose à la gauche sur la question du veto royal qui devient celle de la vie ou de la mort du descendant d’Hugues Capet. L’irruption du socialisme avait un peu bousculé le clivage sans le modifier en profondeur. Le projet consistant à transférer le pouvoir de Paris à Bruxelles, à le retirer à la nation pour le confier à l’UE restructure forcément tout le champ politique. »

Le paysage politique français n’en présente pas moins des survivances, notamment deux « épouvantails » à l’extrême-droite et à l’extrême-gauche : Marine Le Pen, « la fille de Mussolini sortie du rayon frais » et Jean-Luc Mélenchon, un « Che Guevara de chez Lidl ». Selon Guillaume Bigot, la construction européenne a rendu le clivage droite-gauche inopérant. « D’un côté, Il y a ceux qui refusent ce « progrès », qui consiste à transférer le pouvoir aux technocrates et aux marchés. Ceux-là sont-ils de droite ? Oui, si on considère que ce dessaisissement du peuple est une avancée historique. D’un autre côté, il y a les mêmes qui refusent la marchandisation de tout. Ceux-là sont-ils de gauche ? Oui, car ils considèrent que le pouvoir avec un grand P ne peut, ni ne doit être celui de l’argent ». Pour ou contre l’UE, pour ou contre la globalisation, là réside désormais le véritable enjeu. Inversement, les oppositions autour de Marx ou de la République sont terminées. Ce paradigme de la construction européenne est devenu le modèle indépassable des classes dirigeantes : « Avec les traités européens, on ne peut plus contester les choix de politique économique, concernant la priorité accordée au remboursement de la dette et à l’impossibilité de son effacement par émission monétaire par exemple. Sans quoi on est automatiquement réduit au bolchevisme ! Il y a la réduction ad hitlerum, qu’on connait bien, mais il y a aussi une réduction ad stalinum ». Aujourd’hui, « le nouveau roi, c’est l’euro, qui règne sur les nations européennes. Comme à l’époque de la révolution française, il faudra une révolte populaire pour lui couper la tête. On saisit pourtant le paradoxe car cette révolution est également conservatrice. »

 

« Après la Seconde Guerre mondiale, De Gaulle dépasse le clivage stérile entre les républicains et les monarchistes. Il faudrait reproduire ce dépassement hégélien avec la droite et la gauche. »

 

Quelle sémantique est-elle donc la plus pertinente à l’heure actuelle ? Beaucoup parlent de la lutte entre les souverainistes et les mondialistes, quand d’aucuns évoquent une ligne de fracture majeure entre les libéraux et les illibéraux. « Ces analyses sont pertinentes » confie Guillaume Bigot. L’enjeu est de dépasser la dualité gauche/droite : « Après la Seconde Guerre mondiale, De Gaulle dépasse le clivage stérile entre les républicains et les monarchistes. Il faut s’en inspirer, il faudrait reproduire ce dépassement hégélien avec la droite et la gauche ». Cette classification ne fonctionne plus : « on n’applique pas des schémas passés sur le présent, ça c’est de l’anachronisme ». Pour autant, il ne s’agit pas de partir de zéro, « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Si possible, au passage, il faut « abandonner la guerre idéologique. L’idéologie est funeste ! ».

Pour le politologue, le clivage sur l’Union Européenne est fondamental. Il faut expliquer le mensonge de la forme qu’a pris la construction européenne, à commencer par le postulat de départ selon lequel « la France est trop petite ». Car « la France n’est pas trop petite, bien au contraire ! Taïwan et Israël, avec une population et un territoire bien plus réduit que les nôtres n’éprouvent ni complexe, ni difficulté à jouer leur partition à l’heure de la mondialisation. Et avant eux, les cités-Etats de la Renaissance, comme Venise ou Gênes, ont exercé une influence incroyable sur les affaires mondiales. La Grande-Bretagne a tenu le globe entre ses mains, elle n’a jamais été immensément peuplée ». Et de remarquer que, à l’inverse, une taille excessive peut être un handicap : « La Russie ou la Chine éprouvent beaucoup de difficultés liées à leur taille, à aménager leur territoire, à contrôler leur frontières ou leurs populations ». Les sources de la puissance d’une nation sont ailleurs.

 

« Les clivages de la cité ont été dépassés par l’Union Européenne, ne nous laissant qu’une post-démocratie »

 

Ces questions sur l’Europe font immanquablement ressortir la thématique du souverainisme. A la question de savoir ce qui rapprochait Charles Pasqua et Jean-Pierre Chevènement, Guillaume Bigot avance « le patriotisme, l’intérêt général, l’attachement à l’Etat, à cet Etat qui a construit la France, qui est un plébiscite de tous les jours. Mais aussi un dépassement des déchirures et des blessures du passé : Ils ont tous deux commencé leurs carrières politiques bien avant que la construction européenne ne prenne la tournure actuelle. Ils étaient alors dans des camps différents. Mais aujourd’hui, les clivages de la cité ont été dépassés par l’Union Européenne, ne nous laissant qu’une post-démocratie. Pasqua et Chevènement se retrouvaient alors dans le même combat ».

 

La fuite en avant de notre classe politique

De fil en aiguille, l’offre politique actuelle fait immanquablement irruption dans la discussion : qui pour bâtir un front d’opposition nationale au camp libéral ? « C’est compliqué. Le Rassemblement National sert à la fois cette cause mais la dessert également. Remplissant sa fonction tribunicienne, il a structuré, vectorisé et aussi canalisé la colère populaire sur la place publique. Mais les relations entre le peuple et l’appareil sont faites de déceptions : Le Pen s’est faite humilier en 2017 ». « Le succès et la limite du RN, c’est ce que j’appelle le syndrome Tarzan-Jane : toi, moi pareil. Les électeurs éprouvent un sentiment d’humiliation et subissent un écrasement économique et donc se reconnaissent dans un parti qui lui aussi en prend plein la tête. Celui-ci se complaît dans une posture victimaire plus ou moins inconsciente et ne fait que critiquer de manière stérile le paradigme et la classe dirigeante sans rien lui opposer que sa colère. » Et de rappeler que « notre classe politique est au niveau des Mérovingiens, dont la mémoire populaire a conservé la trace mnésique avec la chanson du roi Dagobert. Bruxelles essaye de nous vendre la figure de Charlemagne mais l’empereur d’Occident était illettré et lorsqu’il demanda la main d’Irène l’impératrice de Byzance, c’est comme si Bokassa avait demandé Elisabeth II en mariage. Je crois qu’une bonne partie de notre personnel politique a régressé à ce niveau des Mérovingiens, c’est-à-dire, à un niveau très bas ». C’est valable pour Le Pen, et pour les autres : « ceux qui nous gouvernent sont sélectionnés sur leur conformisme intellectuel. Ils n’ont pas été formés à prendre des décisions mais à analyser des contraintes et à s’appuyer sur des précédents, sur la jurisprudence, sur des normes et des standards. Il ne faut pas chercher plus loin l’explication du désastre de la gestion de la crise sanitaire actuelle : nos gouvernants sont des gestionnaires-comptables, ils ne savent pas faire face à l’imprévu ». Guillaume Bigot aimerait voir le RN abandonner « cette fonction tribunicienne. Il faut dépasser ce stade infantile ! Leur discours n’est que négatif, et ils n’apprennent rien à personne ! Il faut imaginer l’avenir, concevoir des solutions nouvelles, réinventer ce que doit être la France dans la mondialisation… ». Presque naturellement, l’on en vient à évoquer Donald Trump : « Trump est très américain donc très déroutant pour nous autres Français. Ce n’est assurément pas notre genre de beauté, mais il y a une leçon à tirer de son étonnant succès car cet homme a vaincu la presse unanimement hostile, ainsi que Wall Street, les démocrates mais aussi les républicains. Il a montré que l’outrance pouvait se révéler être une arme redoutable face à des adversaires de mauvaise foi. Globalement, la classe dirigeante est décrédibilisée partout, elle est rejetée partout, elle ne tient que parce qu’elle parvient à faire croire à sa compétence, en tous cas à faire croire qu’elle représente un moindre mal. Trump a compris que pour gagner, il fallait d’abord ne plus subir ses tabous et renverser ses totems. Il faut cesser d’encaisser les coups, mais frapper à son tour et cogner dur sur le point sensible du mainstream, sur sa soi-disant supériorité intellectuelle et culturelle. Si la classe dirigeante doit affronter un adversaire qui ne se laisse pas intimider et qui l’affronte sur son terrain, elle ne tient pas un seul round ! Il faut cesser de se placer à l’intérieur de la matrice, de la pensée, du repère orthonormé de la classe dirigeante, il faut le renverser comme un arbre mort. »

 

« La popularité immense et presque instantanée conquise par Didier Raoult offre un signe avant-coureur et un modèle de ce qui peut marcher »

 

À priori, Macron  semble ne pas avoir d’adversaire à sa taille en 2022. Pourtant, le politologue confie espérer que « quelqu’un va sortir. La popularité immense et presque instantanée conquise par Didier Raoult offre un signe avant-coureur et un modèle de ce qui peut marcher. D’abord, le professeur de la Timone est une « figure nouvelle, politiquement vierge ». Il renvoie à cette vielle dualité en France, celle de la légitimité face à la légalité ». « Son discours consiste à dire que “scientifiquement, je ne sais pas grand-chose, mais j’essaye et cela fonctionne ”. L’effet contraste avec celui tenu par le pouvoir qui, au contraire, campe sur les certitudes des « sachants » apparait alors au grand jour. L’autre contraste saisissant, c’est la sérénité de cet homme, son calme face à la fébrilité d’un pouvoir qui a peur de tout, peur du virus, peur du peuple, peur des juges. Enfin, Raoult tire sa force du fait qu’il appartient à une véritable élite, c’est un savant de renommée mondiale, mais qu’il n’est pas du tout du côté de la classe dirigeante… ne pas négliger non plus qu’il vient de Marseille, et qu’il joue la province contre Paris ». Le phénomène Raoult répond à une attente populaire : « il est élitiste, diplômé, mais, comme Michelet, il est aussi « du peuple ». Ça fait du bien aux gens, d’avoir des défenseurs qui ne soient pas des nuls. Macron a trouvé son maître ». Car « on en a assez d’entendre répéter que la classe dirigeante est nulle, que ses solutions ne fonctionnent pas, le stade de la critique doit être dépassé. Désormais, le peuple français attend qu’on lui apporte des solutions, qu’on lui ouvre une voie, qu’on lui redonne non un espoir mais un avenir ». Avec son traitement très français à base de système D, le professeur Raoult montre la voie. « Le moment d’adapter la France à la globalisation est passé. Demain, il est bien plus intéressant de se demander ce que la France peut apporter à la globalisation. L’enjeu central est de sortir de cette illusion d’optique européenne. La France doit redevenir une nation mondiale, sa vision, son ambition doivent être mondiale. Nous sommes un peuple très curieux. Vite découragé mais aussi vite redressé. Prompt à rouler dans l’abîme mais capable de se hisser sur les plus hauts sommets. L’équipe de France de football est très caractéristique de notre psychologie : nous sommes capables de ne pas nous qualifier ou d’être champion du monde. La France adore le classicisme et la sobriété dans la forme mais déteste les demi-mesures dans le fond ». Plus largement, Guillaume Bigot « attend qu’une figure puisse émerger ». Il pense que celle qui adviendra n’est pas encore connue, même si des personnalités aussi diverses « qu’Arnaud Montebourg, Julien Aubert, Marion Maréchal, Natacha Polony, Henri Guaino, Éric Zemmour ou Michel Onfray etc… feront probablement partie de l’équation du redressement. »

 

Crise sanitaire : un ordre bousculé ?

 

La crise sanitaire actuelle du COVID-19 vient conforter le discours du politologue : « cette crise signe la fin de l’Union Européenne, qui n’est rien d’autre qu’une organisation internationale qui se prend pour un Etat ». Bien sûr que ça ne marche pas : « au fond, elle n’a de pouvoir que celui qu’on lui donne ». Pour autant, Guillaume Bigot souligne que nous n’en sommes qu’au début de nombreux problèmes post-déconfinement. En premier lieu, la question de la monnaie : « qui va régler la facture du déconfinement ? », et de démontrer que l’idée de monnaie commune, l’actuel euro, est intenable dans ce genre de circonstance. Il va falloir « rembourser les avances », ce qui est d’ailleurs « à notre avantage » ; « il va y avoir un avantage des cigales [Europe du Sud] sur les fourmis [Europe du Nord] ». La stabilité monétaire chère aux Allemands, qui interdisent l’inflation et la dévaluation, va rendre leur adaptation à la vie normale plus difficile : « On va avoir besoin de dépenses publiques, c’est inévitable ».

 

« Si les Chinois digèrent la violence inouïe dont le régime a fait preuve pendant la crise, l’empire du milieu fera alors office de grand gagnant de la pandémie, ce qui serait ironique pour un pays qui en est à l’origine »

 

Sur le plan sanitaire, la situation n’est guère reluisante, mais « ses effets vont dépendre d’un confinement long ou court ». Il faudra prêter « attention au phénomène d’immunité collective ». Un autre aspect (plaisant) du sujet concerne la classe politique aux affaires : « la classe dirigeante va prendre très cher, c’est sûr ». Même si la nuance s’impose, notamment pour la Chine : « Si les Chinois digèrent la violence inouïe dont le régime a fait preuve pendant la crise, l’Empire du Milieu fera alors office de grand gagnant de la pandémie, ce qui serait ironique pour un pays qui en est à l’origine ». Le gouvernement national-capitaliste de Pékin, qui impose « un contrôle social épouvantable », « ne va pas durer éternellement : les Chinois peuvent un jour se révolter et la Chine se fracturer. C’est un scénario qui se répète à l’infini dans l’histoire de ce pays. Le confucianisme pousse à l’obéissance mais il pousse aussi à la révolte. Il fait de la vertu des gouvernants le fondement de la légitimité, alors même que le système confucéen, caractérisé par la confiance aveugle dans ceux qui ont reçu le mandat du ciel, n’oblige en rien les dirigeants à être vertueux. Le système de gouvernance chinois porte ainsi en lui une contradiction intrinsèque. De plus, le vieillissement de la Chine est très prématurée. C’est une jeune super puissance mais c’est aussi une population et une économie qui s’effondrera faute de remplacement des générations. »

Guillaume Bigot est très surpris de la facilité avec laquelle l’Occident a transféré ses technologies et son niveau de vie au profit quasi-exclusif de la Chine, sacrifiant l’avenir au profit immédiat. En bénéficiant d’un accès quasi illimité et sans contreparties équivalentes à nos marchés, la Chine a pu, en quelques décennies à peine, télécharger un niveau de productivité que nous avons mis des siècles à atteindre. Ce développement très impressionnant est cependant fragile : « Il dépend toujours du pillage des classes moyennes occidentales, qui ne sont plus du tout décidées à se laisser faire dans l’intérêt des quelques grands groupes qui exportent en Chine. Pour l’instant, la diplomatie du chéquier chinois semble toujours efficace mais pour combien de temps ? L’épisode du Covid peut tout faire basculer dans un sens ou dans l’autre. Si la Chine flanche à l’intérieur et que les coups de boutoirs de Trump la bouscule, le modèle autoritaire et capitaliste chinois ne l’emportera pas. Toutefois, si la Chine tient et qu’à l’inverse, la crise sanitaire laisse le monde occidental exsangue, alors la bascule sera faite. Nous vivons en ce moment même un moment charnière. » Et Guillaume Bigot de conclure : « les Etats-Unis risquent d’être les grands perdants de la crise, à la place de la Chine. Tout le monde constate la faillite du système libéral américain, ce ‘paradigme du bon plaisir’ mais qui ne résiste pas à la pandémie. Il faudrait trouver un juste milieu : entre un modèle chinois terriblement répressif et un modèle américain trop libéral. C’est justement là qu’une France déconfinée de l’UE pourrait jouer sa carte. » Défi relevé.

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